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LITÉRATURE - Lina Husseini : l’Amazone

Par Irène Idrisse | Publié le 16/08/2017 à 20:29 | Mis à jour le 05/12/2017 à 18:54
LINA-Husseini

Le paysage intellectuel et littéraire sénégalais connait Lina Husseini. Alliant idéalisme, pugnacité et amour des livres, elle est la femme qui au plus fort du régime libéral refusa de supprimer de ses rayons les ouvrages n'agréant pas au pouvoir en place. En ce temps là, la librairie Athéna - dont elle était propriétaire - se posait comme une césure de non compromis et de courage ; seul lieu où, ouvertement se procurer ces ?uvres critiques. Femme libre et de tempérament, Lina est une femme de pensées et d'action pour qui la vérité relève d'un rapport à soi et aux autres non négociable.

 

Entretien avec une passionnée pour qui la vie se définit tel des travaux pratiques de la noblesse, de la droiture et du courage.

« Je suis intransigeante avec le manque d'éthique, la malhonnêteté intellectuelle, l'imposture? la médiocrité »

D'origine libanaise, vous êtes née et vivez au Sénégal. Que représente ce pays pour vous ?

Le Sénégal est mon pays natal, le pays dans lequel je vis et m'investis et dans lequel j'ai décidé de revenir vivre il y a de cela 20 ans maintenant.

Quels rapports entretenez-vous avec le Liban ?

 Le Liban est aussi mon pays de c?ur et qui fait vibrer mon âme. J'ai la chance de me sentir citoyenne sénégalaise et libanaise. D'avoir cette pluralité qui me détermine même si je « vais en vacances » au Liban et « rentre chez moi » au Sénégal

Vous êtes une femme de livres. Que représente ces derniers pour vous et d'où vous vient cette passion ?

 Je pense avoir toujours eu cette passion du livre. Je me revois encore gamine, au primaire heureuse et excitée de recevoir « Le petit poucet ». Les livres me suivent partout, ils me bousculent, ils m'éclairent et même souvent effacent mes doutes ou m'inspirent. Ils me sont précieux.

L' « amazone » c'est ainsi que certaines personnes, écrivains, penseurs portés sur l'éthique vous qualifient. Le saviez-vous ? 

Oui. C'est Monsieur Mody Niang, mon ami et objecteur de conscience par excellence, qui m'appelle « Son amazone » suivi de près par Mandiaye Gaye, également un homme de valeur à mes yeux.

D'après vous, pourquoi ce surnom ?

J'ai un caractère assez trempé. Et j'agis selon mon sentiment du moment dussé-je le payer par la suite. Et c'est l'image que les Sénégalais ont de moi depuis mon refus de subir la censure.

Votre librairie Athéna fut la seule librairie vendant des ouvrages critiques vis-à-vis du gouvernement libéral du temps du régime de Maitre Wade. Une posture courageuse qui vous a distinguée et de ce fait, en a interloqué plus d'un. Avez-vous hésité avant d'opter pour ce choix ?

 Non aucune hésitation et à aucun moment. Je me suis juste posée la question de la légalité dans la distribution de tout ouvrage. Et c'était le cas puisqu'aucun texte de loi n'existe interdisant certains livres.

Pourquoi cette prise de position ?

Pourquoi ? Juste parce qu'il ne peut en être autrement !

Avez-vous personnellement et professionnellement payé les conséquences de votre positionnement ? Si oui, comment ?

 Payé les conséquences est un bien grand mot ! Un peu d'intimidation qui n'a pas donné le résultat escompté. Mais je voudrais quand même ajouter que cela m'a permis de connaître des personnes qui sont devenues des amis, les lecteurs savaient pouvoir compter sur Athéna à ce moment, et surtout ils appréciaient le respect que je leur témoignais en leur permettant d'avoir accès à tous les ouvrages, censurés ou non.   

Aviez-vous à l'époque vécu des moments de doute et de peur ?

Non. Aucun

Avec quoi ne transigez vous pas ?

Je suis intransigeante avec le manque d'éthique, la malhonnêteté intellectuelle, l'imposture, l'indiscipline, le laxisme, la médiocrité.

Existe-t-il un moment dans votre vie, un acte fondateur précis qui a fait naitre et enraciné cette pugnacité et combativité en vous ?

Je pense que cela fait partie du caractère de chacun d'être combatif ou non. Et qu'aucun acte ne le déclenche si cela n'existe pas déjà quelque part enfoui en nous.

Avec votre ancienne librairie Athéna, vous êtes ancrée dans le paysage littéraire sénégalais.  En avez-vous conscience ?

J'ai essayé d'apporter autant que peut se faire ma petite contribution en mettant à la disposition de tous des outils culturels. J'espère y avoir réussi même un peu, même une seule fois ! D'ailleurs mon crédo était « la Culture pour tous et en partage ». 

A l'aune de votre statut d'ancienne libraire, pourriez-vous nous brosser les profils des personnes lambda achetant des livres ?

 Oh toutes sortes de personnes. Des étudiants, des intellectuels, des familles? Je rencontrais tous les jours des personnes différentes et d'horizons différents. Une vraie richesse !

Au vu des différents soucis émaillant encore le quotidien des Sénégalais, existe-t-il dans le pays un marché pour les livres de pure fiction. Livres découlant sur une lecture dite « récréative » ? Pour y être vendu, un livre doit-il s'ancrer dans le réel, éclairer ou questionner celui-ci ? Le plaisir de « lire pour lire » est il en voie d'extinction ou est-il réservé à des privilégiés ?

Le livre est un produit de luxe dans nos pays à faible pouvoir d'achat. Donc il est certainement réservé à une classe privilégié. Mais en même temps, nous avons la chance d'avoir des libraires « par terre » qui peuvent offrir des livres à des prix plus accessibles. Il est vrai que pour certains livres, non récréatifs mais éducatifs, prescrits? l'acheteur ira en librairie. C'est ce que je constatais de la part des étudiants, des parents à faible revenus qui souhaitaient offrir le meilleur à leur(s) enfant(s).

Mais il existe et heureusement une frange de la population, aisée, qui satisfera son plaisir de la lecture de manière régulière et sans limite de budget.

Vous avez vendu votre librairie et êtes maintenant à la tête d'une maison d'édition ? Pourquoi vous être séparé de cette librairie emblématique ?

Depuis sa création en décembre 2006, j'étais seule aux commandes de ma librairie qui prenait de plus en plus d'importance et dont la notoriété obligeait à toujours plus d'investissement personnel. Et ce n'était plus possible pour moi, seule, de lui permettre d'atteindre son potentiel réel.

Quand et comment la transition de libraire à éditrice s'est t'elle opérée ?

Après la cession de la librairie, j'ai pris un trimestre sabbatique et en octobre 2013 les éditions et diffusion Athéna ont été créées. Cela était inévitable puisque la plupart de mes amis écrivains et auteurs comptaient sur moi pour combler un manque dans ce domaine et pour pouvoir les accompagner dans leurs projets.

Votre maison d'édition est-elle spécialisée dans un genre d'ouvrage précis ? Si oui, lequel ?

Non. Nous éditons tous les livres qui nous « parlent » ou les auteurs que nous décidons d'accompagner. Sans thèmes ni genre précis.

Recevez-vous uniquement des manuscrits du Sénégal ou provenant également de la sous-région ?

Oui aussi bien du Sénégal que de la Sous-région mais également de contrées un peu lointaines et même d'Europe.

Détenue désormais par les écrivains Felwine Sarr ?philosophe et écrivain- Boris Boubacar Diop ?écrivain et éditeur- et Nafissatou Dia Diouf ? écrivain et cadre -, pensez-vous votre ancienne librairie entre de bonnes mains ? Votre opinion sur vos successeurs ?

Comme je le disais plus haut, j'ai cédé ma librairie pour lui donner plus  de chance « culturelle » d'importance? Mais cela n'a pas été le cas malheureusement. Nous n'entendons plus parler d'elle, quasi aucune manifestation culturelle. Les lecteurs se plaignent de choix très restreints et de manque de visibilité, de communication. Alors non je ne la pense pas entre de bonnes mains. Je disais à l'époque qu'il existe au Sénégal une coutume qui consiste à confier à son frère, à son ami, l'éducation de son enfant pour lui permettre de grandir, de s'épanouir et de s'affirmer » J'ai confié un bébé avec un grand et beau potentiel qui est aujourd'hui un enfant comme ceux que l'on voit dans les rues en haillons.

Auriez-vous pu la céder (la librairie) à des personnes au sens éthique opposé au votre??  

Je pensais que non?mais avec du recul, je constate qu'il est impossible de savoir si des personnes ont le même sens éthique que soi. D'ailleurs à propos d'éthique, il faut savoir qu'à ce jour, je n'ai  toujours pas été payée. Je peux dire aujourd'hui que je n'ai pas le même sens éthique que les repreneurs, ni le même fonctionnement, ni quoi que ce soit d'autre en commun. D'ailleurs, il semblerait que la librairie soit fermée depuis le début de cette année.

Hormis les livres de penseurs, philosophes, activistes, universitaires, les essais, pamphlets, thèses et mémoires divers, votre avis sur l'état de la littérature en tant que telle au Sénégal ?

Nous avons de moins en moins de penseurs, d'écrivains. Notre patrimoine culturel n'est plus ce qu'il a été. Heureusement, que certaines grandes figures sont toujours là, présentes pour entretenir ce patrimoine. Je pense à Ken Bugul, Aminata Sow Fall, Souleymane Bachir Diagne?

Selon vous, quels sont les écrivains de fiction incontournables actuellement ? Sénégalais, Africains et d'autres origines ?

J'ai envie de citer Khadi Hane, Fatou Diome, Sémou Mama Diop ?

Quel livre ou écrivain a été votre coup de c?ur lecture en 2016, 2017 ?

Depuis 2016 je me suis replongée dans la lecture d'écrivains étrangers tels que Maalouf, d'Ormesson, Le Clézio, Hesse? et les classiques, délaissant quelque peu la littérature africaine.

Comment inculquer l'amour de la lecture aux personnes pourtant adultes rechignant à ouvrir « un livre sans images » ?

Si l'amour du livre est déjà présent chez l'adulte même s'il ne lit pas, il n'est pas difficile de l'influencer à la lecture. Sinon, on ne peut lui inculquer cet amour. Il est plus facile d'interagir avec les enfants et de les initier à la lecture que de modifier le comportement d'un adulte.

A l'heure de l'homo hyperconnecté et du ebook, le livre papier a-t-il encore sa place ?

Toute sa place. Je ne crois absolument pas que le numérique tue le livre papier.

Vous étiez au salon du livre de Paris l'année dernière. Que vous a apporté cette expérience ?

Oh cette visite au Salon du Livre n'était que pour rencontrer mes auteurs vivant en France. Et pas pour une action ou une autre concernant le livre.

L'Afrique étant le continent de l'oralité par excellence, à terme, le livre peut-il s'insérer dans la culture sénégalaise ? Quels actes devraient être posés afin qu'il en soit ainsi ?

Oui et encore oui ! L'adulte qui lira des histoires à ses enfants ou aux enfants ne perpétue-t-il pas la tradition orale ? Et j'ai même envie de vous dire qu'il est déjà inséré dans notre culture.

Au Sénégal, le quotidien du quidam demeure non aisé, une question : peut-on lire le ventre vide ?

 Non on ne peut pas !! Et je conseillerai même de se nourrir avant de lire ! Mais si le quotidien du quidam moyen permet l'achat d'un portable et autres futilités?  J'ai envie de dire : lisez, lisez et faites lire : les mots soignent les maux.

 

Irène Idrisse (www.lepetitjournal.com/dakar) jeudi 17 aout 2017

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