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De Culture et de Cœur : Aïsha Dème, pour une culture panafricaniste

Par Irène Idrisse | Publié le 09/10/2017 à 12:00 | Mis à jour le 01/03/2018 à 00:32
Photo : Stéphane Tourné
Aïsha Dème - Music In Africa

Jeune femme pour qui la vie ne se peut vivre sans Culture, Aïsha Dème fait figure d’initiatrice dans ce  domaine. De la création d’agendakar à la tête de Music In Africa en Afrique du sud, nous avons profité de l’évènement ACCES “une conférence que Music In Africa organise chaque année dans un pays d’Afrique avec des acteurs clés du secteur » pour lui poser quelques questions. Music In Africa devant se tenir les 17 et 18 novembre 2017 à Dakar.

Vous rappelez-vous de votre premier choc culturel ? Ce qui en art vous a ému la toute première fois ?

Une pièce de théâtre que j’ai vu avec mes frères et soeurs à Sorano ! J’avais 11 ou 12 ans C’était la pièce “Lu eup tuuru” avec Awa Sène Sarr, la royale Awa Sène Sarr. J’ai une grande admiration pour elle depuis ce jour !

Pouvez-vous nous parler de votre enfance ?

Elle fut très simple et très très heureuse. Imprégnée de ma culture peulhe, entre l’atmosphère du village omniprésente, et la vie Dakaroise. Entre école coranique et école française. J’adorais les deux. Mon Dieu comme j’aimais l’école ! Je crois bien que jamais un enfant n’a été aussi heureux d’aller à l’école que moi !

Concernant votre environnement social, pouvez vous nous parler de la première injustice qui vous a marquée ?

Je pense que c’était à l’école primaire, un élève qui a été battu à sang par son instituteur parce qu’il ne savait pas sa leçon.

 

Aïsha Dème par Odia
Aïsha Dème par Odia

 

                                                                         Music In Africa

on ne peut pas dire non à la présidence d’une organisation panafricaine qui couvre 33 pays d’Afrique et qui œuvre pour la culture

Aujourd’hui vous êtes à la tête de la fondation de Music In Africa. Pouvez-vous nous relater quand et comment votre rencontre avec cette institution s’est faite ?

Elle s’est faite en 2011. L’équipe de Music In Africa était à Dakar pour rencontrer de potentiels collaborateurs. J’ai été recommandée. La première étape du projet étant de mettre en ligne un portail d’informations et de promotion de la musique africaine, ils ont été intéressés par mon expertise avec agendakar, de tenir un portail culturel, ainsi que ma connaissance du milieu musical et les contacts avec les artistes. Ils m’ont invité en Afrique du Sud à un workshop et réflexion avec d’autres personnes du même profil venus de tous les coins d’Afrique. Depuis, je suis restée. Après cela on m’a proposé d’intégrer le premier comité de gestion de l’organisation, puis le conseil d’administration. 2 ans après, j’ai été élue Vice Présidente (en 2014) et 2 ans après cela, en Novembre dernier j’ai été élue Présidente.

Quelles furent vos impressions quant à leur offre, d’intégrer et diriger l’institution ?

La passionnée de l’Afrique, de culture et de rencontres que je suis a été très emballée à l’idée d’intégrer le projet. Il s’agissait d’un projet culturel, panafricain, qui me permettait de découvrir d’autres cultures africaines, de rencontrer d’autres Africains ayant la même passion. Avant cette première réunion en Afrique du Sud, je n’avais jamais rencontré autant d’Africains venus d’horizons différents. Travailler ensemble sur un projet commun qui met en valeur la musique africaine, c’était pour moi quelque chose de formidable. Donc j’en été absolument ravie.

S’agissant de diriger l’organisation, c’est arrivé quelques années après. Bien entendu c’était un honneur et une belle reconnaissance. Mais en vérité quand j’allais à cette Assemblée Générale où j’ai été élue Présidente, j’avais en tête de me retirer du board pour avoir le temps de mieux me consacrer à mes projets personnels. J’ai d’abord dit non spontanément. Puis quand ils ont insisté, je me suis rappelé d’un article que j’avais lu quelques jours avant (comme par hasard) qui disait que dans les grandes organisations, en Afrique et dans le monde, les femmes occupaient souvent le poste de Vice Présidente mais on ne les laissait que très rarement atteindre la Présidence. Je me suis dit que je n’avais pas le droit de ne pas aller jusqu’au bout ! Et puis on ne peut pas dire non à la présidence d’une organisation panafricaine qui couvre 33 pays d’Afrique et qui œuvre pour la culture !

Quels sont les partenaires financiers de cette structure ?

Les partenaires financiers sont la fondation Siemens Stiftung et le Goethe Institut.

De quel constat est née Music in Africa et de l’initiative de qui exactement ?

Il s’agit de l’initiative de la fondation Siemens Stiftung. C’est parti du constat qu’il y avait un énorme manque d’informations concernant le secteur de la musique en Afrique sur internet. On trouve bien sûr les grands noms, mais il y avait tant d’artistes et  de projets qui n’avaient pas de visibilité, sans parler de la difficulté entre professionnels de la musique de se connecter entre eux. Ainsi est née l’idée de mettre en ligne  un portail d’informations et d’échanges sur le secteur de la musique africaine : www.musicinafrica.net.

Concrètement, comment se manifeste la collaboration entre les 33 pays d’Afrique dont se revendique actuellement Music In Africa ?

Concrètement cela se manifeste de deux façons : par le Digital via la mise en ligne du portail  d’informations et d’échanges entre professionnels du secteur www.musicinafrica.net, et par les activités comme les programmes de mobilité des artistes, les workshops; stages, résidences, concerts, lobbying, conférences et autres initiatives.  Nous avons des bureaux et des éditeurs dans chaque région. Les éditeurs sont chargés d’alimenter le site, mettre en ligne les profils des artistes et donner les informations sur ce qui se passe au niveau de leurs régions (articles, interview, news, preview, ou dossier spéciaux) mais aussi d’organiser différentes activités. Nous avons 150 contributeurs en Afrique, 200 chercheurs  par année qui écrivent sur des thèmes précis (par exemple les musiques traditionnelle au Kenya, au Sénégal, etc.). Le tout est supervisé par le siège, basé à Johannesburg.

 

Aïsha Dème Music In Africa

 

Quelles sont les actions les plus notables qui ont été menées par elle ?

Pour en citer quelques unes:

  • C’est d’abord d’avoir la mise en place un portail qui est la principale source d’informations (exhaustives et efficaces) et d’échanges pour le secteur de la musique africaine sur internet.
  • Mettre en lien des artistes qui développent des projets ensemble, en résidence, et les faire tourner (comme le groupe Ma case du Cameroun,  ou les rappeurs sénégalais PPS, Keyti...)
  • Le projet “Instrument building and repair project” qui encourage la professionnalisation et la formalisation de fabrication et réparation d’instruments, particulièrement nos instruments traditionnels africains. 50 personnes venues de différents pays d’Afrique ont été formés.
  • Le projet MIA connect en cours, est destiné à soutenir les artistes dans les zones en conflits.

 

Pouvez-vous nous parler plus en profondeur de Mia Connects ?

Le projet Music In Africa Connects (MIAConnects) est une initiative polyvalente de développement visant à soutenir le secteur musical de pays africains touchés par des conflits. Il est mis en œuvre  avec des partenaires dans 7 pays, à savoir le Tchad, le Mali, le Niger, le Nigéria (Nord), la Somalie, le Soudan du Sud et le Soudan. Il s’agit de soutien à la mobilité des artistes, à leurs tournées en Afrique et en Europe, découvertes de nouveaux talents, formations, programme de recherche. Le projet s'étend sur une période de deux ans, de 2017 à 2018.

En novembre, le Sénégal doit abriter des événements majeurs de Music In Africa. Pouvez-vous en dire plus concernant le programme et, la, ou les têtes d’affiche attendues ?

Il s’agit de ACCES - Music In Africa Conference For Collaboration, Exchange and Showcase - Une conférence que Music In Africa organise chaque année dans un pays d’Afrique avec des acteurs clés du secteur. Elle se tiendra cette année à Dakar les 17 et 18 Novembre en partenariat avec Teranga Jam festival. Il y aura des panels, des talks, des workshops, des rencontres entre professionnels du secteur, beaucoup de networking et des concerts. Baba Maal nous fait l’honneur de faire la keynote d’ouverture. Parmi les panélistes et conférenciers vous avez l’artiste Ade Bantu du Nigeria, José Da Silva, directeur de Sony Music Entertainment en Côte d'Ivoire. Daba Sarr d’Africa fête, Didier Awadi, Faisal Kiwewa fondateur du festival Bayimba d’Ouganda. Il y a aussi beaucoup de musique avec notre partenaire Teranga Jam Festival, l’évènement sera clôturé par le concert de Cheikh LO.

Avez-vous de réels contacts avec les grandes maisons de disques telles que Sony ou la Warner, afin de servir de courroie de transmission entre les musiciens et elles ?

Oui. D’ailleurs le directeur de Sony Music Côte d’Ivoire fait partie de nos invités pour échanger avec les artistes. L’année dernière à Adis, la participation de Michael Ugwu directeur de Sony Music Afrique de l’ouest a été d’un grand apport dans les échanges avec les jeunes artistes locaux.

Pourquoi la distribution des œuvres des artistes africains demeure t’elle un tel casse-tête ?

Il y a de nombreux facteurs qui conduisent à cela. Le plus important étant que l'Afrique est en retard sur la plupart des marchés dans la digitalisation de l'industrie de la musique, ce qui a poussé les industries de l'Ouest de manière significative au cours des 10 dernières années.

Travaillez-vous en synergie avec les gouvernements des différents pays ?

Nous collaborons avec des acteurs de tous les horizons, qui partagent   la même vision pour soutenir les musiciens en Afrique.

A quand les États Généraux Panafricains de la musique africaine afin de s’attaquer de front aux maux qui la gangrènent ?

États généraux je ne sais pas mais en il y a des initiatives, des associations, et des individus  qui se battent au quotidien. La conférence ACCES que nous organisons à Dakar les 17 et 18 novembre est une de ces initiatives. Elle réunit beaucoup d’acteurs de l’industrie musicale du continent autour de panels, et autres rencontres. Il s’agira certes d’échanger des idées, découvrir de nouveaux talents et booster la professionnalisation du secteur de la musique africaine, mais aussi de soulever les problèmes et s’atteler à trouver des solutions ENSEMBLE.

Un répertoire en ligne des musiciens africains ?

Music In Africa dispose d'un répertoire important de musiciens africains. Nous avons en ce moment 13 500 pages de musiciens et acteurs du secteur de la musique sur le site. Les éditeurs prennent le soin de les répertorier un par un avec le maximum d'informations les concernant, mais chaque musicien peut créer et gérer sa propre page. Un des objectifs de ce site c’est justement d’avoir sur internet  un endroit centralisé où l’on peut connaître les musiciens africains, parce que quand on tape sur Google on peut trouver Youssou Ndour, Angélique Kidjo etc... mais le petit chanteur de la Médina ou au fond de la Casamance, non. Aujourd’hui vous les trouverez sur musicinafrica.net.

 

Aïsha Dème - Music In Africa

 

Si le problème des droits d’auteurs pouvait être définitivement réglé ce serait un énorme pas

Hormis les têtes d’affiche, les jeunes musiciens ont du mal à vivre de leur musique,  percevoir leurs droits d’auteurs et être respectés tout court, des pistes de solutions ?

Si le problème des droits d’auteurs pouvait être définitivement réglé ce serait un énorme pas. Après, il faut plus de structures d’accompagnement, de plateformes qui leur donnent plus de visibilité et d’opportunités. C’est l’objectif de Music In Africa, mais aussi des politiques culturelles qui soutiennent  mieux le développement de la carrière des jeunes artistes. Il est important aussi de sensibiliser les populations sur les valeurs de nos artistes, qu’ils soient prêts à payer autant d’argent pour voir un artiste américain ou européen qu’africain du même niveau.

En Europe par exemple, le créatif, notamment le musicien, chanteur etc, est plus respecté qu’en Afrique où bien souvent, il est considéré comme une personne « qui n’a pas pu réussir dans les études » et dont la musique est le dernier recours. Pourquoi cette déconsidération des musiciens – non connus- alors même que la musique tient une part si importante dans la vie des Africains ?

Parce que la musique, l’art de façon générale, n’est pas considérée comme un vrai métier, mais plutôt comme un hobby. Nos sociétés ont encore ce poids, malheureusement, d’imposer leurs critères de réussite : avoir des diplômes, être ingénieur, travailler dans un bureau… La musique tient une part importante dans la vie des Africains, mais elle amuse. Les musiciens sont vus comme ceux qui amusent.

Quid de la mise en place d’un pool de juristes à même d’aider les musiciens et chanteurs  à défendre leurs droits ?

Très intéressant. Chez nous les musiciens ont parfois peur de se rapprocher des juristes, parce que cela peut coûter très cher et qu’ils n’ont souvent pas les moyens de les payer. Personnellement, à Dakar je travaille sur un programme nommé PLURIVERS depuis la Biennale 2016 avec le cabinet Carapaces qui souhaite apporter son soutien aux artistes.

Quid des cours de musique dans les écoles, orphelinats etc ? Dans les institutions abritant les enfants des rues ? Piano, batterie, et pas que des cours de flute ? Un grand compositeur peut sortir d’un bidonville.

Absolument ! Cela changerait déjà le regard de la société sur le métier. Mais tout cela doit être pris en compte dans les politiques culturelles et éducatives.

je crois en nous, en cette Afrique multiculturelle et multidisciplinaire

Des intellectuels tels Felwine Sarr revendiquent ouvertement leur coté artistique : Musicien en ce qui le concerne et qui de temps à autre joue en public. Boris Vian était et écrivain, chanteur, compositeur, trompettiste etc ;  se produisait dans les cafés, ce qui ne nuisait aucunement à son aura d’intellectuel. Croyez vous que l’on puisse assister à une massification de ce genre de dualité ou grand écart en une seule personne en terre africaine sans qu’il ne soit pointé du doigt?

Oui je le crois. Parce que je crois en nous, en cette Afrique multiculturelle et multidisciplinaire justement. Cette nouvelle génération ouverte qui assume de mieux relever certains défis face à la société. Nous sommes dans ce que Felwine Sarr appelle justement la “reconquête de l’estime de soi, la reconstruction des infrastructures psychiques”. L’Afrique intellectuelle, artistique et créative est en train de se redonner à elle même. Je pense d’ailleurs qu’en Afrique le fait de voir des intellectuels comme Felwine sarr qui affichent leur côté artistique, pourrait aider au contraire, à prendre l’art et la musique plus au sérieux.

 

Aïsha Dème par Omar Victor Diop
Aïsha Dème par Omar Victor Diop

 

La musique est une des rares choses au monde capable de réunir des milliers et des milliers de personnes de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions

En Afrique, l’âge fait encore trop souvent office de « critère d’excellence » et de diplôme, freinant l’ascension de jeunes gens pourtant pétris de talent et d’idées, mais dont la seule tare est d’être « trop jeunes pour savoir » tempèrent les plus anciens. En tant que jeune femme coiffant des personnes plus âgées que vous, que répondez-vous à cela ?

Le travail ! Continuer de bien faire  son travail et que le résultat s’affiche sous leurs yeux ! Pour mon cas, Je dois dire que, au sein même de Music In Africa, je ne suis pas du tout confrontée à ce genre de problème. Je suis au contraire bien soutenue par mon board, le directeur, et toute l’équipe.  

Le microcosme musical est un milieu où requins et coups de poignards dans le dos pullulent. Ce qui nous ramène à la question suivante : hormis les zones de conflit où la musique peut effectivement être un facteur de paix, ou en tout cas une césure en ce sens ; en temps de paix, au vu des coups tordus dont le milieu musical a le secret,  « la musique adoucit-elle réellement les mœurs » ?

La musique adoucira toujours les mœurs !  Les coups tordus existent dans tous les secteurs, que ce soit la finance, la presse, le sport. Je ne suis pas d’accord avec le fait qu’on enlève à la musique ses plus beaux attributs pour ça. La musique est une des rares choses au monde capable de réunir des milliers et des milliers de personnes de toutes races, de toutes cultures, de toutes religions. En ces temps où le monde traverse particulièrement une crise “d’humanité” si j’ose dire, il faut reconnaître à la musique sa force. Cependant, les coups tordus dans l’industrie de la musique doivent être combattus avec force, particulièrement ceux contre les femmes qui subissent souvent en silence. Là aussi le lien avec les juristes devient important, on en parlait plus haut. 

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