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Fashizblack, l’Afrique, son champ des possibles, Paola Audrey Ndengue

Par Irène Idrisse | Publié le 18/07/2018 à 16:00 | Mis à jour le 18/07/2018 à 16:00
Fashizblack-Afrique-Paola Audrey Ndengue

Fashizblack, l’Afrique et son champ des possibles, Paola Audrey Ndengue : l’art de l’autodétermination

Il y a des traditions qui sont là depuis un bon moment et qui ont la peau dure donc ce seront aux femmes d’aller - ce qu’elles font déjà - arracher ce qui leur revient de droit.

« Un champ des possibles », voici l’Afrique vue par Paola Audrey Ndengue. Pour nous, elle revient sur l’aventure Fashizblack, magazine glamour dont elle est l’une des initiatrices. Inscrit dans la mouvance Excellente Afrique, le médium novateur, servi sur papier glacé, ventilait à partir de Paris, les fulgurances, mode, beauté et cultures noires. Paola Audrey  nous relate les péripéties ayant accompagné cette aventure.

 En sus de l’entreprenariat des femmes, la jeune femme multi task nous parle des femmes, vivacité de la ville d’Abidjan où elle s‘est installée depuis 2014, de cette Afrique géniale et nous dessine sa vision des choses, notamment une transcendante vision du luxe, et ce à quoi elle est maintenant occupée. Vous avez dit cerveau phosphorescent ?

 

Paola Ndengue
Paola Audrey Ndengue, entrepreneure, consultante,  éditorialiste,  agent pour le site africa.com.

 

Co fondant le média Fashizblack à 18 ans, très tôt vous avez développé un esprit entrepreneurial. Pouvez-vous revenir sur ce qui vous a alors, motivée ? Le déclic ?

Le déclic est venu d’une observation : on avait remarqué que les personnes afro-descendantes ne sont pas très présentes sur les blogs de mode parce qu’à l’époque, Fashizblack était d’abord un blog de mode. Donc on a monté un blog qui consistait en gros, à mettre en avant le style des personnes afro-descendantes et leur rapport à la mode de manière générale. Cela a progressivement évolué vers un magazine consacré à la mode, mode qui vient notamment de la diaspora et du continent africain : c’est comme ça que le projet s’est développé par la suite.

 

On  a commencé à créer des magazines consultables en ligne uniquement puis il y eut la problématique des annonceurs

Pouvez-vous nous expliquer le choix de vous lancer dans le magazine papier ?

On est né sur le web par un blog, ensuite on a évolué sur notre propre site web pour avoir un plus de liberté en terme de création de contenu. On a commencé à créer des magazines consultables en ligne uniquement puis il y eut la problématique des annonceurs. Ceux-ci nous disaient être plus portés par le papier. C’était aussi un son de cloche que l’on avait du coté des lecteurs donc on s’est dit on va tenter ce format là, le format papier, pour voir si on peut trouver une place pour le magazine dans les kiosques. Et la réponse - en tout cas pour le début - était plutôt positive. C’est comme ça qu’on s’est lancé.

Des appréhensions au moment du grand saut ? 

Aucun des fondateurs n’avait travaillé dans un magazine papier avant donc il a fallu apprendre le métier en quelques mois quasiment. Savoir comment imprimer un magazine, connaitre le jargon technique, maitriser les questions de distribution, les coûts etc. Il  y avait des appréhensions mais quand on est trois, lesdites appréhensions sont plus légères à porter.    

 

… on était un peut trop premium pour être assimilé aux magazines afros connus à l’époque

Votre magazine est venu remédier à un manque de magazine sur papier glacé avec des photos à l’avenant, traitant de la beauté et culture noire. Le magazine a-t-il tout de suite trouvé son public ?

Oui parce quétant né sur la toile il avait déjà son public. On a édité en format papier : grâce à notre public on a levé 45.000 dollars sur internet via une campagne de crowdfunding, une des premières campagnes de crowdfunding afro françaises d’ailleurs. Après, il y a des  gens qui nous ont découvert au moment de cette campane, il y a des gens qui nous ont découvert une fois en kiosque. Au niveau du public, on na pas eu véritablement de problèmes. C’est plutôt au niveau des annonceurs qui avaient du mal à nous classer parce qu’on était un peut trop premium pour être assimilé aux magazines afros connus à l’époque. Les annonceurs nous considéraient comme un peu cher pour la niche dans laquelle on était même s’ils étaient tous d’accord sur la qualité du contenu du magazine.  Ou on avait des annonceurs qui n’étaient pas du tout sur une niche, qui n’avaient pas de problème sur le prix mais n’étaient pas convaincus que notre lectorat consommait leurs marques à eux qui étaient des marques « non exclusives au public afro ».  On était sur deux marchés en même temps donc c’est au niveau des annonceurs qu’il fallait faire de la pédagogie. Mais le public lui n’a pas eu problème. 

Aujourd’hui, un peu partout, la presse papier se porte mal. Fashizblack était et est toujours un médium de qualité dont le coût en format papier devait être conséquent. Etait-il un modèle économiquement rentable ?

Sur la question de la rentabilité, à l’époque on s’est lancé avec un capital très insuffisant : 45.000 dollars qui est une somme qui au premier abord peut sembler conséquent mais qui assez rapidement s’est avéré insuffisant pour un magazine à imprimer et distribuer à l’international tous les deux mois, on se rend vite compte que 45.000 dollars ce n’est pas forcément grand –chose… Mais avec ça on a quand même réussi à tenir 10 numéros, je pense que c’est une performance qui n’est pas négligeable. Cela  a été aussi grâce à l’abnégation non seulement de  l’équipe mais de tous les gens qui ont contribué etc ; les gens qui ont accepté de faire des sacrifices parce qu’ils avaient compris la vision du magazine. On avait des annonceurs mais ce qui nous a le plus posé problème, comme les start-up en général, c’est le fonds de roulement.      

 

Peut-être que le luxe c’est de pouvoir acheter des choses qui sont onéreuses mais qu’on va conserver longtemps, des produits qui ont, j’allais dire,  une âme, des produits qui ont une histoire et qu’on va pouvoir garder pour soi ou transmettre à ses enfants etc

Le désir de luxe peut-il par extension être assimilé, conduire, à un désir d’excellence, de surpassement de soi ? Selon vous, le luxe relève t-il du superflu ou d’une certaine nécessité ?

Pour le désir de luxe, on ne peut pas faire de généralités. Il y  a des gens dont le désir de luxe est un besoin d’appartenance parce que par définition le luxe est réservé à une certaine élite. C’est naturel et humain de vouloir appartenir à un groupe fermé de personnes qui sont différentes du reste à cause, ou grâce à certains facteurs. Il y a beaucoup d’explications. On peut parler effectivement de désir d’excellence pour des gens qui n’ont pas forcément envie d’appartenir à un groupe mais qui ont un amour certain pour les bons produits : je pense que je peux moi, me ranger dans cette catégorie là ; surtout aujourd’hui  où par exemple, on est vraiment dans une société du jetable où les produits, que ce soient les vêtements, accessoires etc sont de qualité vraiment  moyenne, voire médiocre, et qu’il faut en racheter tous les six mois. Peut-être que le luxe c’est de pouvoir acheter des choses qui sont onéreuses mais qu’on va conserver longtemps, des produits qui ont, j’allais dire,  une âme, des produits qui ont une histoire et qu’on va pouvoir garder pour soi ou transmettre à ses enfants. Le désir peut être de consommer différemment tout simplement ou en tout cas de montrer que l’on a un amour pour des produits bien faits, bien finis etc ;  au delà de la marque, au delà de ce que ça renvoie au autres, c’est surtout aussi un amour des bons produits, un amour de la qualité, si on peut se le permettre, de s’offrir ces produits là.   

Canada, États-Unis, France, pourquoi le choix de vous installer en Côte d’Ivoire en 2014 ?

J’ai préféré m’installer en Côte d’Ivoire parce que je travaille sur le contenu africain depuis plus de 10 ans maintenant : j’ai commencé en 2007. A un  moment donné j’avais besoin d’être actrice de ce qui se passait sur le continent sur le plan actif, créatif digital etc, pas juste être une spectatrice ou en parler de loin. Cela devenait frustrant de passer des jours, des mois voire des semaines à me documenter sur tel ou tel secteur, voir tout ce qu’il y a à faire et juste en parler sans pouvoir être sur place pour le vivre.  La France et même les autres pays en Occident que j’ai pu faire… un moment donné, j’ai senti que j’en avais fait le tour et que je n’allais pas pouvoir y apporter grand-chose ; ce qui n’était pas le cas en Afrique où ma présence est un peu plus pertinente.

 

Abidjan est un bon compromis entre l’Europe et l’Afrique mais qui a quand même gardé une âme africaine

 

Qu’est ce qui vous plait dans ce pays ?

Ce qui me plait est qu’Abidjan est un bon compromis entre l’Europe et l’Afrique mais qui a quand même gardé une âme africaine, ouest-africaine en tout cas. Il y a aussi un brassage culturel qui est plutôt intéressant : on peut y croiser des gens d’un peu partout, surtout en ce moment. Il y a un certain confort aussi qu’on ne retrouve pas forcément dans d’autres villes africaines ou de la sous-région. Il y a une ouverture sur l’international et une identité africaine qui est assez présente, elle est plutôt accueillante pour  les étrangers. En gros ce serait un peu ça.

 

Paola

D’où tirez-vous l’énergie pour faire tout ce que vous faites ? Quel est votre moteur ?

Je suis juste passionnée par ce que je fais et j’ai une vision. S’il fallait  donner une explication c’est ça. J’ai une vision à long terme de où je vais, c’est cela qui drive toutes mes activités, qui me pousse à tester des choses et d‘autres.

Croyez-vous le leadership des femmes africaines plus difficile à mettre en place en Afrique que celui des hommes ?

Le leadership féminin est certainement un peu plus difficile à mettre en place parce qu’il y a encore du sexisme, une approche assez arriérée des femmes même si ça tend quand même, lentement mais sûrement, à changer. Mais il  y a encore beaucoup, beaucoup de problèmes parce qu’on est dans des sociétés en Afrique qui sont relativement phallocrates où même si on leur reconnait l’excellence dans leur travail, on va encore associer beaucoup de choses aux femmes telles que l’émotivité, l’indisponibilité parce qu’il faut quelles trouvent l’équilibre entre leur profession et leur vie de famille ou alors juger celles qui n’ont pas de vie familiale et ont décidé de se consacrer uniquement à leur emploi : on va juger que c’est un manque d’équilibre. Donc il y a beaucoup de stéréotypes. A coté de ça, le leadership masculin n’a pas forcément envie de perdre son pouvoir, ce qui est attendu : ils ne vont pas céder le leadership aux femmes par gentillesse. Il y a des traditions qui sont là depuis un bon moment et qui ont la peau dure, donc ce seront aux femmes d’aller- ce qu’elles font déjà - arracher ce qui leur revient de droit.

 

Fashizblack, African Digest, etc: journées plus que chargées pour Paola

 

Vos projets ?

J’en ai à la fois plusieurs et un seul. Déjà cette année j’ai décidé de réorienter pas mal de mes entreprises. On  a beaucoup parlé du magazine mais à coté de ça j’ai monté une agence de conseil. Nous travaillons plutôt avec des clients qu’on a nous, sélectionnés, et préférons partir sur la qualité des clients plutôt que sur leur quantité.  On a des projets que mon équipe développe. Mon projet est déjà de développer la visibilité de ce site qui fait des chiffres très intéressants et dont on n’entend pas suffisamment parler: c’est pour ça qu’ils ont fait appel à moi. Mon agence, qu’elle continue à se développer. Je travaille sur un projet principal pour Fashizblack dont je ne peux pas parler pour l’instant. De manière globale, réorganiser  ma propre marque personnelle puisqu’en dehors de tout ce que je fais, je crée aussi du contenu et je commence à avoir pas mal de gens qui me suivent.  Entre mon pod cast, ma newsletter African Digest que j’envoie toutes les semaines, et que j’ai envie de développer… J’ai recruté 3 personnes pour m’aider à hiérarchiser tout ce que je fais. On va dire que mon principal projet cette année est de réorganiser toutes mes différentes activités et développer une équipe qui va développer toutes les activités en parallèle.

Comment en un mot, une phrase ou expression, vous définiriez vous ?

Pour me définir je dirais : « être son propre super héros »... Ne pas attendre d’être sauvé mais être son propre super héros et se sauver soi-même.

Enfin, pour vous l’Afrique est ?

Un champ des possibles.  

 

Préférences de Paola Audrey Ndengue :

Designer ou marque de vêtements : Phoebe Philo ou Céline (à l’époque de Phoebe Philo)

Basique en vêtement : un bon T.shirt noir ou gris ou un pantalon de jogging en coton (je préfère le confort à lélégance)

Basique en produits de soin : un gel gommant pour le visage

Marque de chaussures : chaussures de ville Next marque anglaise, en snickers ou baskets Nike

Parfum de marque : Boucheron

Œuvre d’art : toute la discographie de Fela Kuti

Saison(s) préférée(s) : en Occident, le printemps et l’été. Si c’est en Afrique, la saison des pluies, malgré les inondations

Votre moment de vie préféré : probablement l’enfance mais, également « demain » parce que je travaille aujourd’hui pour que demain soit meilleur.

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