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Tiziana Manfredi, l’art au service du lien.

Par Erwan Le Bihan | Publié le 20/06/2018 à 16:00 | Mis à jour le 20/06/2018 à 16:27
Photo : Stéphane Tourné
Tiziana

Lepetitjournal.com a rencontré Tiziana Manfredi, pour évoquer son travail artistique – et plus largement la relation qu’elle entretient avec Dakar.

Travailler sur le Palais de Justice, cela implique de se projeter dans une Histoire longue. Or, ce questionnement prend des allures particulières en Afrique : l’artiste en contexte africain s’insère nécessairement dans un carcan communautaire, dans un tissu urbain, dans un espace de vie, dans une Histoire longue.

Nous avons voulu en savoir plus sur la démarche de Tiziana, qui explore le patrimoine à la manière d’un territoire concret, afin de reconstituer une partie de la mémoire collective attachée au Palais. C’est dans le cadre d’un travail pluridisciplinaire, et avec la participation des CM1 de l’école Aimé Césaire, que Tiziana s’attache à produire sa vision propre de ce lieu unique.

 

Lepetitjournal.com/Dakar : Pouvez-vous nous présenter succinctement votre parcours ? Qu’est-ce qui vous amène à Dakar ?

Tiziana Manfredi : Mon premier voyage c’était en 2003 parce que j’avais présenté mon mémoire à l’école des beaux art – j’ai une formation artistique – sur le rôle social de l’art dans les cultures traditionnelles de l’Afrique de l’Ouest. Tout ce qui est les masques, les sculptures, c’est-à-dire la médiation entre le monde visible et celui de l’invisible. J’ai voulu faire un premier voyage en Centrafrique, mais au moment que je devais partir il y a eu un coup d’état. J’ai donc changé de destination pour parti au Sénégal, parce qu’entre-temps j’ai fait la rencontre de quelqu’un qui venait en tant que volontaire pour une petite ONG. Ça ne m’intéressait pas vraiment l’univers des ONG, mais c’était un premier contact avec ce territoire et l’occasion de partager une expérience de voyage. Je suis arrivée, j’étais logée à Parcelle, qui a énormément changé, et j’étais totalement à l’aise. En fait, c’est comme si je connaissais déjà ce lieux-là, c’était quelque chose que j’attendais depuis longtemps. Je n’avais pas d’attentes, et je regardais vraiment avec les yeux de la découverte. Ce que j’ai pu vivre pendant ce premier voyage m’a énormément touché.

je cherchais plutôt quelque chose qui faisait référence au contexte traditionnelle

Je viens de Gènes, où au travers de l’architecture, on voit bien les traces de l’Histoire, grâce à la superposition des différents styles dans les quels a était bâti dans le passé. J’ai habité longtemps dans le centre historique, qui est un peu comme un village où tout le monde se connait. La population est organisée par communautés et par zones, mais dans le même temps on constate des échanges, plusieurs modes de vie se concentrent sur le même territoire. Et c’est ce que je retrouve un peu à Dakar.Son organisation au niveau de l’urbanisme, de l’architecture, et des communautés m’a toujours questionné, et d’ailleurs si tu veux je cherchais plutôt quelque chose qui faisait référence au contexte traditionnelle. Et cet héritage dont je parle tu ne les trouves pas en ville de façon évidente, mais il est la présent, inscrit dans l’espace publique

Depuis 2003 j’ai fait toute une série de voyages, et dès 2007 je suis retournée à Dakar pour un projet en collaboration avec d’autres artistes qui a duré deux ans. Ça concernait l’Art publique, et l’échange dans l’espace collectif, notamment avec des associations, et d’autres artistes dakarois. De plus en plus, Dakar m’a interpellé et j’ai finalement décidé de m’installer avec mon collègue et partenaire Marco Lena. On a eu depuis le début plusieurs possibilités de collaborations, la première c’était pour l’émission Plus d’Afrique, qui a été l’occasion de réaliser une quarantaine de portraits d’artistes pendant 6 ans, et avec Africa 7 une nouvelle télé locale qui venait d’ouvrir. Cette première étape m’a permis de construire ce qui est mon réseau, et ensuite de connaître des personnes avec qui j’ai cultivé des belles amitiés et qui sont devenues aujourd’hui la famille que j’ai ici à Dakar.

Notre cerveau a baissé énormément le degré d’attention que l’on peut avoir, tout de suite on a besoin de passer rapidement à autre chose. Moi j’essaye de faire l’exercice contraire.

Comment vous définiriez-vous ? Réalisatrice ? Artiste plasticienne ?

Plasticienne, non je ne le suis plus en ce moment, je ne fais plus rien avec les mains, même si je viens d’une formation académique en peinture. Après les beaux-arts j’ai fait un master en architecture pour le spectacle, qui a était un moment pour faire plusieurs expériences dans différentes disciplines et langages artistiques, dont la vidéo-installation. Après avoir terminé cette formation j’ai travaillé quelques années au théâtre, dans des laboratoires de réalisation de scénographies. C’est quelque chose qui me manque beaucoup d’ailleurs et quand je peux, j’essaye de reprendre en main la matière. En même temps je me rends compte que je traite la vidéo comme de la vraie matière. Dans mes projets personnels, je manipule beaucoup les images, je filme et en suite je les transforme pour les faire ressembler à ma vision. Donc aujourd’hui je produit des images en vidéo, avec ce qui est mon héritage de plasticienne.

Je joue également sur la lenteur des images. On est habitué et saturé par une énormité d’information qui nous arrive en même temps à cause des Smartphone. On est habitué à zapper et être exposé à une quantité d’images excessives. Et moi, tout ce que je fais, c’est dans la lenteur, j’essaye de proposer aux yeux du spectateur quelque chose de plus lent, de plus doux, de plus naturel à regarder. Evidemment il y en a qui ne reste pas, qui ne supporte pas de prendre le temps du regard, de ne pas avoir la possibilité de contrôler à quel moment on peut zapper avec la télécommande. Notre cerveau a baissé énormément le degré d’attention que l’on peut avoir, tout de suite on a besoin de passer rapidement à autre chose. Moi j’essaye de faire l’exercice contraire. Personnellement je peux rester des heures à regarder un paysage qui apparemment ne bouge pas, mais je réalise que les gens ont perdu cette disposition. Donc j’essaie de les captiver avec une vibrations, et si ils arrivent a capter cette vibration, dans ce rythme de lenteur et de contemplation, ils s’assoient, ils profitent, et ils décident finalement de regarder. Là je me dis – non pas que j’ai réussi – mais au moins que je suis rentrée en dialogue. Que ma vision, mon message passe ce n’est pas obligatoire, ce qu’on essaye de faire c’est de dialoguer, de questionner l’autre sur ce que nous as poussé à la création.

Aujourd’hui je suis un peu choquée de voir comment certains quartiers ont évolué, à une vitesse incroyable

Pourquoi avoir choisi Dakar ?

Dakar est arrivé presque par hasard, en cherchant un contact pour avoir un appui locale, j’ai fait la rencontre d’une fille qui faisait partie d’une ONG, et elle m’avait proposé de l’accompagner.  C’était une petite association qui opérait plutôt dans la banlieue Dakaroise en soutien à la scolarisation des enfants. Mais du coup j’ai découvert tout l’univers de la périphérie – le centre-ville, je n’y suis allée que quelque fois. Par contre dès 2007, en me baladant à pied, j’adorais prendre le bus jusqu’au terminus et rentrer en marchant, j’ai commencé à apprécier toute la ville dans sa complexité. Aujourd’hui je suis un peu choquée de voir comment certains quartiers ont évolué, à une vitesse incroyable. Ça me perturbe beaucoup de voir ainsi détruire des lieux historiques, notamment au plateau : pas mal de bâtiments étaient classés et ont été détruits. Effacer l’Histoire c’est un peu comme la nier si tu veux. Et justement aujourd’hui on est sur ce questionnement face à l’Histoire, sur le patrimoine et les archives, et c’est là où j’ai eu envie de travailler sur l’héritage avec les enfants. Par ailleurs, sur la place de l’Indépendance il y avait là une façade des années ‘50, très particulière, celle de l’Hôtel de l’Indépendance. Ils ont complètement rasé la façade et l’ont réfectionné. A côté, ils ont monté un autre bloc de bâtiments énormes. Le rapport entre l’humain et l’architecture devient dérèglé. On va être écrasé sous d’énormes masses, sous d’énormes volumes d’architecture qui sont radicalement en contraste avec le contexte environnant.

...ces quartiers qui préservent en quelque sorte le modèle de vie traditionnelle

C’est avec la même démarche qu’en 2016, j’ai présenté un projet à la Biennale dans la section spéciale Urbi, avec le chorégraphe congolais Andréya Ouamba, qui s’occupe de l’espace collectif du village de Ouakam. Ensemble nous avons travaillés sur la création d’une performance vidéo et danse sur le mode de vie de ce quartier qui préserve en quelque sorte le modèle de vie traditionnelle : par exemple les voitures ne pénètrent pas vraiment dans le village. Il y a juste la route principale à partir de laquelle un dense réseau de petites ruelles achemine les habitants à l’intérieur du quartier, constituant un labyrinthe inextricable. Maison après maison, on a l’impression de quitter la ville et de partir loin de Dakar. Il y a des espaces communs complètement occupés et habités par tout le monde. Ouakam village c’est un endroit très silencieux, où les « bruitages » sont constitués par des sonorités liés à une vie rurale, aux oiseaux, au bétail, au menuiser, accompagné par le rythme du broyage du millet. Il y a encore des baobabs et des fromagers très anciens, qui sont des arbres sacrés et qui sont préservés par la population.

matière-urbaines-Ouakam-Dakar

On se pose aussi la question de combien de temps ça va durer. Parce que quand il y a des gros acheteurs immobiliers qui veulent s’accaparer des terrains la pression sur ces territoires peut devenir très forte, et ça peut arriver de perdre ces espaces de résilience, chose qui d’ailleurs est arrivée dans la partie tout en haut de Ouakam, vers le Monument de la Renaissance. Quand je suis arrivée la première fois à Dakar là-bas c’était la brousse, il n’y avait rien du tout. Même la corniche, en 2003 c’était la brousse ! C’était une route à deux voies, une pour aller au plateau, une pour revenir, et rien d’autre que la vue sur la mer.

 

Ça parait difficile à croire de nos jours !

Et ce processus de transformation a été très rapide ! Quand je suis revenue en 2007, j’ai découvert les nouvelles infrastructures, avec les tunnels que les taximen avaient peur de prendre, car c’était nouveau. Mais au même temps c’était nécessaire, parce que Dakar est de plus en plus peuplé et de plus en plus de gens se déplacent en voiture. On est saturé. C’était donc un changement obligatoire, évidement, mais ça a complétement défiguré la ville. On sent que Dakar est en train de subir ces mutations qui se sont déjà produites dans d’autres grandes villes africaines. Dakar n’avait pas encore fait ce pas là.

Dakar, et plus largement les voyages en général, c’est une inspiration à part entière ?

Oui, Dakar est pour moi une muse, en même temps elle est aussi une sorte de figure initiatrice, qui m’a offert souvent des forts enseignements. Le plus important pour moi c’est la relation avec l’univers que j’habite, avec les gens, le paysage, avec tout ce qui remplit ma vie du quotidien. Par exemple la vidéo que j’ai présentée à Saint-Louis au Musée de la Photographie parle de la relation avec l’eau, qui est un élément très important dans toutes les cultures, même si c’est une banalité de le dire, mais c’est une réalité. C’est la source de la vie, c’est la mémoire de l’humanité, car toutes les grandes traversées se sont faites dans l’eau. Cela nous amène à une mémoire collective qui appartient à tout le monde. Le fait que les cultures se véhiculent à travers l’eau ça me touche énormément. Je propose justement de contempler, de regarder l’eau avec ce regard-là. C’est pour ça que cette pièce s’appelle LiquidLlandscape.

au travers de l’eau, les cultures se sont mélangées, ont fusionné

Cette Vidéo je l’ai présentée plusieurs fois : la toutes première c’était en 2011 avec Marco Lena, c’était une version épurée, sans références culturelle, plus abstraite.  En suite en 2015, je l’ai proposé dans le cadre de l’exposition « Regards sur cours » à Gorée. Je voulais rendre hommage à Coumba Castel, qui est le Djinn qui habite l’ile, et qui est une femme, une sirène qui surgit de l’eau – avec des similitudes avec d’autres déesses que j’ai insérées dans la même vidéo. Donc on voit surgir de l’eau plusieurs divinités féminines, qui viennent de différentes cultures, car l’archétype est toujours le même. A la fois il y a une vierge polonaise – mais qui a était adoptée par les haïtiens associé à une de leur divinité Voudou, Erzulie Dantor. L’adoption de cette iconographie c’était au moment de la lutte pour l’indépendance, car les polonais avaient soutenu Haïti contre la France.

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J’ai trouvé ça très fort, le syncrétisme entre le Voodoo et la religion catholique. Et on se rende compte que beaucoup de l’iconographie Voodoo de ces endroits découle de l’imagerie catholique. C’est pour expliquer que, au travers de l’eau, les cultures se sont mélangées, ont fusionné. C’est important de garder cette connexion, de ne pas mettre des barrières.

Pendant ce temps, votre travail était guidé par ce thème des cultures traditionnelles africaines ?

Oui mais d’une façon indirecte. En faisant référence aux objets rituels, par exemple les masques, ont les conçoit comme un intermédiaire entre le monde visible et le monde invisible. L’art y assume son rôle dans la médiation entre la vision de l’artiste et la société. Pour moi chaque création est suscitée par la relation que j’établis avec le lieu que j’habite, et par l’influence que j’en reçoit. La majeure partie de mes pièces sont donc inspirées par Dakar, par les choses qui touchent mes yeux et qui me questionnent. J’essaye de les restituer parfois dans l’espace collectif, et à un public beaucoup plus large de que ceux que l’on retrouver dans une galerie. Parce que ce n’est pas forcement habituel pour tout le monde de se déplacer pour aller au musée ou voir une exposition. Donc j’essaie d’imaginer une intervention plus proche de l’environnement : je fais des projections, des installations, parfois des performances, en essayant d’aller vers et de toucher les gens qui me touchent.

la beauté des gestes quotidiens que l’on a un peu oubliée et desquels on s’éloigne

Mais alors comment envisagez-vous de donner du sens au travail artistique ? il faut y voir des messages ?

Parfois le sens n’est pas forcement dévoilé. C’est-à-dire que je propose une contemplation, quelque chose pour que le regard soit questionné et pour que chacun aille chercher son sens. Je suis constamment saisi par la beauté des gestes quotidiens que l’on a un peu oubliée et desquels on s’éloigne. Je viens d’une culture très traditionnelle, dans ma famille la cuisine par exemple c’est très important, ma mère, mes grands-mères préparaient tout à la main. Mes grands-parents avaient également de la vigne, il faisait de l’huile… Le rapport Homme-nature est très fort dans mon héritage et je le retrouve ici – mais seulement dans certains contextes. Par exemple Ouakam, il faut voir la relation que les gens ont avec leur moutons, le bétail, les arbres, ça me parle, alors je le propose mais sans forcément l’expliquer. Je crée un tableau où on peut contempler un geste, un moment un instant qui m’a impressionné et que je restitue. Maintenant au sujet de certaines vidéos j’ai proposé des textes pour accompagner même s’il y en a qui m’ont dit que ce n’est pas forcement nécessaire, que c’était clair dans la narration visuelle.

Est-ce qu’on peut aborder votre travail sur le Palais de justice ? Pourquoi avoir choisi ce bâtiment en particulier ?

J’ai choisi ce lieu, du fait qu’il soit mis en valeur comme un lieu emblématique depuis l’exposition de 2016. L’ancien palais de justice au fait, avant l’indépendance, c’était là où se faisaient tous les procès de l’Afrique de l’ouest francophone. Il porte donc un certain poids, une certaine charge, une certaine importance qui est l’héritage de ce moment-là. Je trouvais le choix du directeur artistique, Simon Njami, de le faire devenir un lieu d’art, de culture, très incisive ; c’est une vraie transformation, qui a commencé avec l’édition du 2016 sous le thème emprunté à Senghor « la Cité dans le jour bleu» pour restituer l’art à toute la population, et qui se accomplie avec le thème 2018 « L‘heure rouge » de Aimé Césaire, l’heure de reconnexion entre le passé et le présent, l’heure de

Donc on est passé d’un moment d’enchantement du monde, en lui transmettant la poésie de l’art, et de l’espoir, au moment de l’action. Les artistes, la population, tout le monde peut faire un pas vers quelque chose de nouveau tout en sachant d’où l’on vient : l’Histoire, le passé. Pour moi, travailler sur le passé de ce bâtiment en allant vers un futur imaginé par les enfants, c’était la chose la plus normale. Le passé en connexion avec le futur représenté par la jeunesse. J’aime cette phrase du musicien nigérian qui dit «  Yestarday is histoiry. Tomorrow is a mistery. And today ? Today is a gift, that’s why we call it the present. ». [NDLR : Hier, c’est l’Histoire. Demain est un mystère. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui est un cadeau. C’est pour cela qu’on l’appelle présent]

On a abordé la vidéo, mais est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur les images, les dessins, le son, la musique ?

Le dessin, c’est un format qui correspond à mon envie d’aller vers les enfants, les nouvelles générations pour les mettre en connexion avec le lieu qu’ils habitent. Forcement cela m’a amené à travailler sur plusieurs supports. Parce que travailler sur de la vidéo avec des enfants en très peu de temps, ce n’est pas évident. Donc ce travail sur le patrimoine avait un point de départ, une préférence, c’était le palais de justice en tant que patrimoine matériel. Et j’ai utilisé la date d’ouverture du Palais, en 1958, comme date de référence pour les autres recherches. Et donc je découvre qu’à ce moment-là, la constitution sénégalaise venait de naitre, donc je l’ai présenté aux enfants, qui ont choisi deux articles qui les ont touchés.

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Ensuite on a travaillé sur le poème de Birago Diop,  « Le souffle des ancêtre », qui est un texte qui parle justement de l’héritage, du fait de voir et d’écouter les choses autrement, et a travers ces choses les ancêtres nous parlent, c’est l’Histoire qui nous dit de ne pas oublier, et de regarder attentivement ce qui est caché dans le monde qui nous entoure. Toujours à la même date étaient publiés Les nouveaux comtes d’Amadou Koumba, qui sont des contes traditionnels chantés par les Griots, et qui du coup ont trouvé leur forme écrite, grâce à Birago Diop qui les avait compilés. Pour le son j’ai combiné une base électro sur laquelle j’ai introduit à la fois de phrases du poème récitées par les enfants, et des percussions de Babatoundé Olatunji, qui était un musicien nigérian qui s’est énormément investi pour la transmission de la culture africaine aux Etats-Unis. L’album que j’ai proposé pour l’écoute avec la classe est « Drums of Passion » sorti plus au moins à cette époque.

Ces sont des exemples des différends éléments qu’on a utilisé pour la création. Et comme c’est une création visuelle, j’ai proposé aux enfants de réélaborer à leur façon, avec des dessins et de la photo toutes les informations abordées. Pendant la visite sur le site du palais ils ont pu échanger avec le chef de chantier qui leur a expliqué l’histoire de ce lieu, et comment ils étaient en train de le réfectionner, le pourquoi on ne touche pas à la façade en tant que témoignage du passé. Ensuite ils ont pris leurs propres photos, qu’on peut voir dans la création finale.

 Dans la vidéo on reconnaît d’autre élément du patrimoine, par exemple la polyclinique de la Médina dans son style architecturale sahélien, du graphisme Bogolan du Mali, des Adinkra du Ghana. A partir de ces éléments visuels, photographiques, pris par les enfants ou issus des archives, ils ont avancé dans les étapes de la création. Ensuite j’ai aggloméré toute cette matière qui a était produite avec des images vidéo et photo que j’avais pris avant les travaux au palais, pour raconter cette histoire au tour de la mémoire et qui est finalement issu d’un parcours collectif.

On voit fleurir dans toutes les grandes villes des prestations de vidéo-mapping. Et est-ce que vous pourriez nous parler de cette technique ? l’avez-vous pratiqué ?

Il y a eu un gros projet pendant la Biennale 2016 de vidéo-mapping, qui est une technique très complexe et très couteûse, et c’était donc un exploit ! J’y avais participé, avec d’autres intervenants, on était trois équipes et on a pu travailler avec des artistes venus de France, d’Espagne et d’Allemagne. Cette technique permet de faire de grandes projections sur l’architecture qui vont finalement habiller et faire vivre des images sur de très grandes façades. Ce qui m’intéresse dans cette méthode, c’est toujours de pouvoir s’inscrire dans le paysage. De mon point de vue il faut que la création soit cohérente avec le contexte, pour pouvoir donner du sens le moment de la performance et offrir au public une expérience partagée de poésie, et ce que j’essaie de faire toujours avec mon travail d’ailleurs.

 Justement c’est la raison pour laquelle, à la Médina dans le cadre du projet URBI, j’ai choisi de projeter une vidéo qui parle de la mémoire du quotidien de Ouakam, autre quartier fortement encré dans la tradition, plutôt que les images du Palais de Justice, qui auraient pu être trop déconnectées.

Reflet-futu-urbi-installation-tiziana-manfredi

Pour moi, la chose la plus importante c’est la relation au public, alors pour entrer en relation il faut donner des clefs d’accès à une vibration qui puisse être entendue par l’autre. A ce moment-là on peut entrer en dialogue. Mais s’il n’y a pas cette vibration que l’on peut écouter à deux, c’est à sens unique et c’est moins intéressant pour moi. C’est aussi ça être connecter au monde que l’on habite.

Qu’est-ce qui vous plait le plus à Dakar ?

C’est cette possibilité de rencontres, pas forcement et seulement au niveau artistique. J’adore cette ville, je me sens comme une petite partie du paysage, c’est pour ça qu’en fin de journée je me promène à la Médina, et j’ai l’impression d’être chez moi dans mon village d’enfance. Je sortais, je parlais avec n’importe qui, ici c’est un peu la même chose ! Cependant tous les quartiers ne sont pas comme ça, et c’est pour cela que j’habite près de la médina et que je n’arrive pas à la quitter. Certains lieux comme Soumbedioune, ou la plage de la mosquée de la divinité à Ouakam sont des lieux d’histoire vivante, les gens la maintiennent et moi je viens pour la respirer avec eux. Même dans le quartier ici je connais tout le monde, je m’arrête tous les jours. Je viens de là. Je ne peux pas oublier comment j’ai grandi, je le fais partout. J’ai eu une expérience au Maroc, où ça a été plus difficile. Casablanca c’est une ville complètement différente où justement la transformation a amené une certaine attitude de la population. Déjà c’est la capitale commerciale : bureaux, banques… A 18 heures, tout est fermé et les gens rentrent à la maison, on ne voit pas tellement de vie dans l’espace publique. Il y a un fort contraste, une séparation nette entre les classes sociales. Et dans la rue tu arrives à ne parler avec personne. Les rapports Homme-Femme, ce n’est pas facile non plus, mais il faut dire que je n’ai pas vécu des situations difficiles, je passais inaperçue peut être parce que j’ai une tête d’arabe… (Rire). Le seul endroit où j’ai retrouvé cette facilité de connexion c’était le marché berbère. Tout le monde est obligé de se parler, histoire de faire ses achats, et je pouvais rigoler même s’il y avait une certaine distance du à la langue. J’ai d’ailleurs appris que il y des mots arabes qui sont présents dans mon dialecte génois : comme mandil / Mandillo (le mouchoir) ou meskine (le pauvre), et autres, et ça nous confirme encore une fois que les cultures on a beaucoup plus d’affinités de ce que l’ont crois dans la « logique » commune. 

Et au contraire, qu’est-ce que vous regrettez, déplorez à Dakar ?

Cette distance que l’on a prise avec la nature. La façon dont ils sont en train de transformer la ville, ça m’inquiète beaucoup. Le chaos dans le quel se retrouvent certains quartiers, où tout le monde n’a pas accès à l’eau et à l’électricité, au services basiques, les inégalités. Mais ce n’est pas propre à Dakar ! Je trouve en général que c’est un très bon endroit où habiter, même si on doit faire face parfois à des incompréhensions, qui viennent du fait que l’on se regarde par des clichés, mais j’essaye de les dépasser de ne pas rester bloquée dedans.

 

- Pour aller plus loin : Matières urbaines, Reflet du futur, Liquid landscape

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