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Esthète au Long Cours : Sylvain Sankalé

Par Irène Idrisse | Publié le 13/05/2018 à 22:00 | Mis à jour le 13/05/2018 à 22:00
Photo : Stéphane Tourné
Sylvain-Sankalé-Dakart-biennale-2018

La 13ème Biennale des Arts nous permet de poser quelques questions à l’homme d’art qu’est  Sylvain Sankalé. Homme de culture et cultivé, collectionneur, critique d’art et conseiller artistique, il fait autorité aussi bien dans les arts plastiques que la musique classique. Connu et reconnu du tout Dakar, pour lui la définition de l’art est : « Ce qui provoque des émotions par le jeu de la création humaine ». Phrases et pensées d’un Chevalier des arts et lettres singulier, aux casquettes plurielles.

L’Afrique est « à la mode », ses artistes le sont également, mais tout cela doit être soutenu par un véritable marché et le marché le meilleur est celui qui sera porté par les Africains eux-mêmes.

De quelle origine êtes-vous ?

Métis sénégalais de Saint-Louis et de Gorée depuis 300 ans du côté de mon père et métis antillais depuis 300 ans du côté de ma mère.

Comment, en  un mot, vous qualifieriez vous ?

Fondamentalement métis et donc ouvert à toutes les influences dont je suis la résultante.

Pourriez-vous revenir sur votre enfance, les endroits où vous avez grandi, votre souvenir le plus heureux ?

Enfance sans histoire, dans la même maison, à Dakar, avec mes parents, mon frère et ma sœur, dont je suis l’aîné. Beaucoup d’amour et beaucoup d’humour. Pas de souvenir particulier ou bien tous à la fois.

Qu’est-ce qui en elle - votre enfance - a façonné l’esthète versé dans l’art que vous êtes ?

Milieu familial cultivé où on m’a appris le Beau, on m’a fait visiter des expositions, rencontrer des artistes et être exigeant.

… j’achète une œuvre pour vivre avec, pour qu’elle s’insère dans mon univers

Vous souvenez vous de l’œuvre artistique qui vous a interpellé  la toute première fois ? Et la nature de l’émotion ressentie ?

Pas vraiment, mais quand j’avais dix ans, mon père m’a offert un dessin original à la sanguine que je conserve jusqu’à présent. J’étais capable d’apprécier un tel cadeau déjà.

Quelle est votre définition de l’art ?

Ce qui provoque des émotions par le jeu de la création humaine.

 

Sylvain-Sankalé-Dakart-2018-Biennale

 

Vous êtes également un collectionneur d’art. Pouvez-vous nous citer les noms des artistes dont vous possédez les œuvres ?

Pour l’essentiel je n’ai que des artistes sénégalais. Je ne suis pas collectionneur, je suis amateur d’art, je n’achète pas une œuvre pour compléter une série, pour une signature, je n’en ai d’ailleurs pas les moyens, j’achète une œuvre pour vivre avec, pour qu’elle s’insère dans mon univers. Je suis un amateur d’art, c’est tout.

Votre toute première œuvre d’art achetée ?

Je ne me souviens plus exactement, mais très probablement un coffre à sel maure que j’ai toujours.

Qu’apportent ces œuvres à votre vie ?

Un contrepoint à la rigueur de la vie ; une respiration, une inspiration.

 

L’art du prétoire ?

 

Oui, je sais, la beauté artistique d’un contrat de vente vous échappe et pourtant, nous savons reconnaître le contrat « bien écrit » et le distinguer de l’accumulation de mots inutiles et approximatifs

 

Vous êtes avocat. Peut-on dire que ce métier possède un versant « artistique » ?

Je n’exerce plus le métier d’avocat depuis dix ans ; je suis actuellement consultant  essentiellement dans le domaine des investissements.

Au-delà de l’art oratoire, qui est donc un art, il y a l’écriture. Stendhal, dans une lettre à Balzac en 1840 écrivait « En composant La Chartreuse pour prendre le ton, je lisais chaque matin deux ou trois pages du Code civil, afin d'être toujours naturel ».

L’écriture juridique est très précise et rigoureuse ; elle est exigeante et je pense qu’elle est très formatrice pour toutes les autres formes d’écriture.

En ce sens, c’est un véritable art. Oui, je sais, la beauté artistique d’un contrat de vente vous échappe et pourtant, nous savons reconnaître le contrat « bien écrit » et le distinguer de l’accumulation de mots inutiles et approximatifs.

Dans la guerre de Troie n’aura pas lieu, Jean Giraudoux fait dire à un de ses personnages « […] nous savons tous ici que le droit est la plus puissante des écoles d’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement que le juriste la réalité ». N’est-ce pas cela l’art, au fond ?

Comment devient-on critique d’art ?

On ouvre les yeux et on essaye d’exprimer ce qu’ils voient, ce qu’ils perçoivent et, ensuite, ce que l’âme ressent.  Et après, il faut l’écrire et c’est là que la concision et la richesse du vocabulaire aident à aller au plus près de la sensation vécue.

Au Sénégal, existe-t-il un cursus permettant d’accéder à ce statut avec diplôme à la clef ?

Non ! Ni au Sénégal, ni ailleurs dans le monde.

Pour - si l’on reste dans le strict cadre du Sénégal  - quels débouchés, in fine ?

Le critique d’art doit appliquer son travail à quelque chose, cela peut être le journalisme, l’enseignement, le commissariat d’exposition. Ce n’est pas un métier en soi !

Quelles furent vos motivations pour passer d’amateur, à critique ?

Je reste fondamentalement un amateur. J’ai tendance à aller jusqu’au bout de mes passions, je me suis pris au jeu, mais cela reste un jeu pour moi et cela ne me fait pas vivre matériellement.

 

C’est le jeu des spéculations, des modes, et tout cela est très artificiel

 

A vote connaissance, combien de critiques d’art recèle le Sénégal ?

Dans la mesure où il n’y a pas de qualification qui permette de dire qui l’est ou qui ne l’est pas, on peut seulement se fonder sur ce qui parait comme articles, ouvrages, catalogues etc. Je dirais une vingtaine de personnes.

Êtes-vous - les critiques d’art -  réunis au sein d’une association ?

Il existe une Association Internationale des Critiques d’Art (AICA) qui a, depuis de longues années, une Section du Sénégal dont je fais partie.

Vous est-il arrivé de conseiller des artistes alors qu’ils sont encore à la genèse de leurs œuvres ?  Leur suggérant telle ou telle direction ?

Je pense qu’un artiste doit suivre le fil de sa création et de son inspiration. Au jeune artiste, je peux donner des avis techniques, sûrement pas des orientations car c’est de lui qu’il parle et je ne suis pas à sa place.

La côte de l’art africain est à la hausse sur le marché international. A quoi imputez-vous ce fait ?

C’est le jeu des spéculations, des modes, et tout cela est très artificiel.

L’Afrique est « à la mode », ses artistes le sont également, mais tout cela doit être soutenu par un véritable marché et le marché le meilleur est celui qui sera porté par les Africains eux-mêmes.

Le regard que l’on porte sur l’art africain demeure t-il un regard exotique, un regard propre  aux arts dits « premiers » ou lui applique t-on désormais les critères en vigueur lorsqu’il s’agit de toute œuvre d’art en général ?

Il y a un peu de tout et il y en a un peu pour tous. Les artistes et les Africains sont parfois eux-mêmes responsables de ces visions passéistes lorsqu’ils parlent d’un « enracinement » qui n’est très souvent que du verbiage et ne correspond à rien de concret dans l’Afrique du XXI° siècle.

Quel regard portez-vous sur l’art africain en général et l’art sénégalais en particulier ?

J’aime son dynamisme, mais pour moi, au-delà des œuvres, il y a les hommes et les femmes qui les ont créées et c’est aussi cette histoire qui m’intéresse, sans pour autant, et cela est paradoxal, vouloir forcément lier l’œuvre et son créateur.

 

[…] pour moi, un art ne peut être reconnu et soutenu que par la population qui l’a vu naître

 

Existe-t-il des spécificités propres à l’art dit africain ?

Pour moi, non ! Elles racontent également l’aventure humaine, seul le vocabulaire utilisé est parfois différent.

De tout temps, l’art a pourtant accompagné l’histoire de l’Afrique – les hommes des cavernes peignaient déjà dans les grottes - et nombre d’Africains s’adonnent à l’art de façon naturelle et sans formation aucune, selon vous, à  quoi est dû le retard de la reconnaissance du potentiel artistique africain  et des œuvres en découlant, par la communauté internationale ?

Cela découle de ce que, pour moi, un art ne peut être reconnu et soutenu que par la population qui l’a vu naître. On ne peut pas « exister » tant que l’on n’existe qu’à travers le regard des marchands et collectionneurs étrangers.

En matière d’art, ladite communauté internationale est-elle l’arbitre des élégances quant à ce qui concerne l’art ?

Les lois du marché, « qui paye commande » peuvent pousser les artistes à produire ce qui plait à leurs acheteurs.

 

Sylvain-Sankalé-Dakart-2018-Biennale

 

Pouvez-vous nous parler de l’évolution de la Biennale de Dakar,  de sa création à la prochaine édition ?

Ce serait trop long, mais ce qui, à mes yeux fait la force de cette Biennale, malgré toutes les critiques que l’on peut formuler à son encontre, c’est sa pérennité. Les hommes passent, les régimes politiques se succèdent, l’institution demeure. Et cela, c’est fondamental et mérite d’être précieusement conservé.  C’est la seule Biennale d’arts visuels qui ait duré aussi longtemps sur notre continent et, souhaitons-le, pour encore longtemps.

Faites-vous partie des personnes ayant présidé à la genèse de cet événement considéré comme cardinal quant à la visibilité des œuvres des artistes ?

La genèse, non, tout de même pas, mais disons que j’y suis intervenu assez tôt puisque je présidais l’édition de l’an 2000 il y a dix-huit ans !

Quels sont les critères présidant à la sélection des artistes ?

La seule recherche de l’originalité, du beau, du fort, au gré des tempéraments et des sensibilités des commissaires. C’est pour cela qu’aucune édition ne ressemble à une autre.

[…] c’est cette formidable machine à produire du rêve, à rassembler ce qui est épars et à donner à voir

Au fond, être programmé dans le « off » n’est-il pas déméritoire par rapport à ceux programmés dans le « in » ?

Le IN résulte d’une sélection, souvent très sévère. Le OFF est libre et n’est pas sélectif. Chacun peut trouver du bon et du moins bon, selon sa sensibilité, dans l’un et l’autre. C’est ce qui fait sa richesse, c’est cette formidable machine à produire du rêve, à rassembler ce qui est épars et à donner à voir.

Au Sénégal, ça  et là, des initiatives visant à promouvoir l’art voient le jour. Comment voyez-vous lesdites initiatives ?

Je ne peux que m’en réjouir !

Au cours de votre carrière, quels sont les artistes sénégalais qui vous ont le plus ému, artistiquement parlant ?

Je ne suis pas ému par un artiste, je suis ému par une œuvre. Et puis il y a tout ce qui est au-delà de l’œuvre, la rencontre, les échanges, chaque œuvre d’art a son histoire.

A l’instar de Soly Cissé et d’autres, pouvez-vous nous citer les noms d’artistes qui selon vous, sont les incontournables de la scène artistique sénégalaise  d’aujourd’hui  et de demain ?

Non, il y en a beaucoup et à des degrés divers et je serais injuste d’en citer certains plus que d’autres.

L’éducation au bon goût est une chose relative, comme le « bon » goût lui-même

Pourriez-vous nous donner le nom d’un artiste dont vous appréciez le travail et que vous pensez, sous estimé ?

La réponse est la même.

Le goût s’éduquant, le Sénégal n’a-t-il pas tout à gagner à créer une structure majeure œuvrant dans l’éducation au bon goût ? Ou ce genre d’éducation relève t-il d’un luxe mal à propos dans un environnement où beaucoup ont du mal à se sustenter au quotidien ?

L’éducation au bon goût est une chose relative, comme le « bon » goût lui-même. Je ne pense pas qu’il s’apprenne à l’école, mais bien plus dans les échanges et interactions au sein des familles, d’abord, puis en ouvrant les yeux sur le monde. Il y a ceux qui voient et ceux qui ne voient pas et je ne pense pas que cela s’éduque beaucoup. En revanche, la culture, on peut lui donner des jalons, des repères, pour lui permettre de s’épanouir en un individu, mais il n’y a rien de plus relatif et de plus évolutif. Même s’il parlait d’art équestre, je reprends volontiers le propos du Général L’Hotte « L'art ne s'apprend pas dans les livres, qui n'instruisent guère que ceux qui savent déjà. »

Selon vous, l’art relève t-il du superflu ou de l’essentiel ? Est- il le privilège des sociétés dites « arrivées » ?

Je reprends volontiers le mot de Voltaire, si ma mémoire est bonne : « Le superflu, chose très nécessaire ».

Il n’y a pas besoin d’être « arrivé » pour percevoir le beau, l’esthétique, l’équilibré, l’harmonieux et cela existe et a toujours existé dans toutes les sociétés.

Comment voyez-vous le futur de la scène artistique sénégalaise ?

Il faut qu’elle ne s’endorme pas sur ses lauriers ; il ne faut pas qu’elle succombe aux pressions du trop « politiquement correct », il faut qu’elle continue d’exercer sa liberté.

Enfin, de quel(s) artiste(s) achèteriez les œuvres, les yeux presque fermés?

Aucun !

Votre moment de vie préféré : hier, aujourd’hui ou demain ?

Aujourd’hui, assurément !

 

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