Édition internationale

CINEMA - Rencontre avec Juliette Binoche

On ne la présente plus. Oscarisée, césarisée... L'actrice française est l'une des reines du 7e art. Au cinéma, Juliette Binoche a joué avec et sous la direction des plus grands. Cette fois, c'est avec une réalisatrice polonaise talentueuse, Malgorzata Szumowska, que Juliette Binoche renoue avec la Pologne et ses origines (la mère de l'actrice est née à Cz?stochowa). Sponsoring (Elles en version originale) son nouveau film, sort dans les salles vendredi (17 février). On y parle de prostitution estudiantine, de femmes, d'hommes, de sexe et d'amour. Le film se déroule à Paris, Juliette y joue le rôle d'une journaliste interviewant deux étudiantes, au langage cru, qui couchent pour de l'argent ; une Française et une Polonaise. Il y a dix jours, LePetitJournal.com a rencontré l'icône française, lors d'une conférence de presse à Varsovie. Interview de Juliette Binoche sur l'importance que revêt pour elle ce film :

(photo 1 : Juliette Binoche, photo 3 avec Ma?gorzata Szumowska, Joanna Kulig et Andrzej Chyra par VW)

Lepetitjournal.com : Si Sponsoring avait une morale, quelle serait-elle ?
Juliette Binoche
: On est habitué dans la société d'aujourd'hui à ce que tout le monde ait un intérêt. On pense à son intérêt. C'est tellement entré dans les m?urs d'être acheté et d'acheter qu'on ne sait même plus où est l'amour, on ne sait plus où est le désir, on ne sait plus où est la libre acceptation dans ce monde. Et ce film pose une question fondamentale : qu'est-ce que l'amour de l'autre ? Quel est mon désir ? Cette question fondamentale doit être posée en chacun de nous, dans nos propres vies sentimentales et dans nos vies professionnelles. Dans mon métier, devant la caméra, je dois donner quelque chose qui est au-delà de mon intérêt : c'est ce qui fait l'être humain et l'artiste.

La thématique de la prostitution étudiante est un sujet dur. Comment l'abordez-vous ? Est-ce qu'il est plus facile d'en parler en France qu'en Pologne ?
On dit la France plus "libérale" et plus à même de comprendre. Mais on est quand même tous choqués de ce phénomène-là, on ne peut pas s'habituer à la prostitution. Je crois que même si la France a la réputation d'avoir l'amour facile, il reste des limites dans chaque être humain et dans toute société. C'est vrai qu'il y a des aides pour les étudiantes [qui devraient les empêcher de se prostituer pour vivre] mais il y en a peu. Et la complexité des images qu'on peut voir dans les magazines ou sur les publicités où l'on voit des jeunes filles dans des positions provocantes, proches de la prostitution, avec des marques connues et luxueuses autour d'elles, donnent une mauvaise image : les filles finissent par se dire "mais pourquoi pas moi ?". Ce sont toutes ces questions-là que pose le film.

Un film de femmes qui parle des femmes, mais aussi des hommes?
Dans ce film, on voit tous les personnages dans leurs faiblesses. Le film prend le risque de l'intimité. Dans chaque histoire, on voit la vulnérabilité. Ce n'est pas facile de regarder ça et en soi et chez les autres. Il y a plusieurs images d'hommes. Andrzej [Chyra] joue une scène de sadisme. Ce n'est évidemment pas agréable pour les hommes de se voir sous cette image-là, mais en même temps c'était important de montrer le risque que prennent ces filles qui paraissent complètement au-dessus de tout et qui croient vivre leur liberté dans l'indépendance. Ce que j'apprécie dans ce film, c'est qu'on trouve la faiblesse aussi bien du côté féminin que masculin. Il n'y a pas de gagnant et de perdant. Quelque part, on est tous perdants.

Quand vous recevez un scénario, qu'est-ce qui vous intéresse dans un rôle ? Pourquoi est-ce que ce film-là a eu votre faveur ?
Dans ce film, j'ai eu un énorme sentiment de liberté presque à chaque scène. Chaque réalisateur est différent. Le travail avec Ma?gorzata est d'une grande souplesse. La relation avec le metteur en scène conditionne d'ailleurs ma participation à un film. Je ne choisis pas un scénario de l'extérieur. C'est la rencontre, ce sont les sujets qui m'interpellent, les situations que je vis dans ma propre vie qui me guident. C'est assez mystérieux pourquoi je dis "oui" ou "non". C'est comme ça, à un moment donné je dis "oui". Et ce n'est bien souvent qu'au moment du tournage que je comprends pourquoi j'ai accepté. Mais c'est vrai que la transformation dans un rôle, ça m'intéresse. Par exemple, dans la scène avec Joanna, mon personnage est d'abord condescendant vis-à-vis d'elle, elle est méprisante et a l'impression de lui être supérieure. Mais à un moment donné il y a un déclic, du fait du comportement de l'autre fille. Bon, la vodka aide aussi (rires). Et puis finalement, elles se rapprochent et on se rend compte que ce sont les mêmes femmes. Et à ce moment-là, toutes les idées reçues tombent.

A plusieurs reprises dans le film, Joanna, l'une des étudiantes, jure en polonais au moment de vos entretiens. Est-ce que vous comprenez ce qu'elle vous dit ?
(Rires) Mon personnage n'est pas censé comprendre ce qu'elle dit. Mais? je suis plus intelligente que mon personnage ! Et moi, je comprends !

Propos recueillis par Virginie Wojtkowski (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) jeudi 16 février 2012

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.