Se nourrir sainement et soutenir l’effort des paysans à Chennai

Par Annick Jourdaine | Publié le 10/05/2022 à 01:10 | Mis à jour le 10/05/2022 à 01:10
Le marché bio re store de Chennai

Tous les mardis et samedis midi, on piétine d’impatience autour des cageots remplis de légumes et de fruits, dans l’attente de l’ouverture du marché. Nous sommes au marché bio reStore, sur une petite aire privée au bord de l’ECR, dans le quartier de Kottivakkam de Chennai. 

La vingtaine de clients qui veulent être les premiers servis sont des habitués, venus chercher des légumes et fruits frais, garantis produits selon les principes de l’agriculture biologique. En cette période, l’offre est très variée : tomates, aubergines, cucurbitacées, épinards, haricots, pommes de terre, oignons, carottes, combos, choux, ananas, mangues, pastèques….

Dans le bâtiment où l’on paie ses achats, une ancienne maison d’habitation à l’architecture traditionnelle, sont également proposés à la vente des grains (riz, millet, légumineuses), des épices, du café, du thé, de l’huile, du miel et quelques produits transformés comme des pickles, des confitures ou des sucreries. 

 

Pour connaître l’origine de la structure et son organisation, nous avons rencontré Radhika, la présidente de reStore.

 

Radhika fondatrice marche bio restore de chennai
Radhika

 

Origine et fonctionnement du marché bio reStore de Chennai

L’ouverture du marché date de 2008. Trois personnes étaient à l’initiative du projet : Sangeetha, Ananthoo et Radhika, tous déjà impliqués dans des groupes de défense de l’environnement. Sangeetha, en particulier, avait tissé des liens avec des organisations de paysans engagés dans l’agriculture biologique. A cette époque, il n’existait pratiquement aucun commerce « bio » dans Chennai et les producteurs locaux ont répondu très rapidement à la proposition pour organiser dans la ville un débouché pour leurs produits.  

Le démarrage s’est fait avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Le dépôt occupait un garage mis à disposition et la vente se tenait une fois par semaine. Le succès fut rapide. Au bout de six mois, la dizaine de volontaires a décidé d’ouvrir le marché tous les jours, de 16 à 19 heures.

 

Caisse de légumes et fruits au marché reStore de Chennai

 

Création de la société reStore

Il a fallu alors se structurer et créer une société, dénommée reStore. Mais le bel élan des bénévoles s’est petit à petit essoufflé. Des salariés ont alors été embauchés et le marché s’est installé sur le site que nous connaissons aujourd’hui, dans une propriété louée au bord de l’ERC.

Sous la responsabilité du conseil d’administration composé de bénévoles et dont Radhika est la présidente, reStore emploie actuellement huit salariés, dont quatre à temps plein. Ils assurent des missions administratives, de logistique et de liens avec les producteurs.

Le marché est ouvert deux jours par semaine et les autres jours de la semaine sont consacrés au ravitaillement. Les légumes et fruits provenant du Tamil Nadu sont en général acheminés par les camions de reStore. Il faut ensuite trier, nettoyer, stocker, empaqueter si nécessaire.

 

Caisses de légumes au marché bio reStore de Chennai

 

Les sources d'approvisionnement de reStore

Une quarantaine de fermes approvisionnent le marché. 80 % d’entre elles sont situées dans le Tamil Nadu, 15% sont dans le Kerala ou l’Andra Pradesh. Pour répondre à la demande, reStore achète également des produits non disponibles dans le Sud dans d’autres états plus éloignés .

La sélection des producteurs est faite via des organisations de paysans qui elles-mêmes forment et contrôlent leurs membres. reStore est partie prenante dans plusieurs d’entre elles et participe aux instances de décision et d’orientation de ces groupes de producteurs. Le lien tissé avec eux est essentiel, y compris au niveau des salariés de reStore chargés du transport et de la préparation des produits. Les paysans sont payés sur la base de prix unitaires fixés en commun accord à chaque saison.

 

reStore compte aujourd’hui entre 200 et 250 clients réguliers. A l’origine, ces utilisateurs étaient tous des militants de la cause écologique. Avec le temps, la composition sociologique de la clientèle s’est élargie avec des familles de classe moyenne soucieuses de leur santé. 

 

L'offre de produits bio à Chennai en 2022

En quatorze ans, l’offre de produits alimentaires bio sur Chennai a considérablement progressé c’est pourquoi reStore ne compte plus augmenter de façon significative le nombre de ses clients.

Par contre, la structure ambitionne d’élargir ses services. Ses objectifs se sont enrichis : 

  • limiter au maximum les emballages en cherchant des solutions économiques et recyclables (pochettes papier, pochettes en tissu, vente en vrac…), en incitant les consommateurs à venir avec leurs propres contenants et sacs
  • créer des emplois directs pour des personnes précaires
  • participer à des actions de promotion de l’agriculture bio (rencontres avec des producteurs, visites d’exploitations…)
  • faire découvrir ou redécouvrir des produits du terroir : variétés de riz anciennes, grand choix de légumineuses, millet, sorgho, grande gamme d’huiles… 
  • substituer aux produits transformés industriels (gâteaux, sucreries, snacks…) des produits artisanaux, moins riches en sucre et lipides.

 

reStore envisage aussi de fidéliser une partie de sa clientèle sous forme de contrats assurant la livraison hebdomadaire de plateaux de produits frais, comme le pratiquent les AMAP (Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne) que nous connaissons en France. 

 

L’agriculture indienne, de la révolution verte à des prémices d'agriculture raisonnée

Le secteur agricole reste le premier employeur de l’Inde avec 55 % des actifs. 

 

Un paysan labourant avec ses bœufs dans le Tamil Nadu

 

La "révolution verte" indienne

Sous l’impulsion des politiques de la révolution verte des années soixante, l’agriculture indienne s’est considérablement intensifiée sans toutefois atteindre les niveaux des rendements optima mondiaux pour la majorité des productions (exemples : le rendement moyen de riz en Inde est de 4 tonnes /ha ; il est de 12 tonnes en Australie. Le rendement moyen de blé en Inde est de 2,8 tonnes /ha ; il est de 7 tonnes en France.)

Les pratiques de monocultures, d’irrigation systématique, d’apports non contrôlés de fertilisants non organiques et de pesticides ont eu pour conséquence un appauvrissement des terres. Face aux aléas climatiques et aux coûts prohibitifs des engrais de plus en plus nécessaires pour maintenir un même niveau de production, beaucoup de paysans doivent s’endetter. En 2019, 10 280 d’entre eux se sont suicidés. On a vu récemment la détermination des organisations agricoles lors du bras de fer qui les a opposées au gouvernement pour le maintien du système de fixation des prix qui selon elles garantit un revenu minimum aux producteurs. 

 

des agriculteurs indiens travaillant dans les champs

 

Le développement d'une agriculture raisonnée

A partir des années quatre-vingt-dix, des initiatives se sont développées en faveur d’une agriculture raisonnée. 

On en connaît deux exemples notoires : le cas de l’état du Sikkim qui revendique une production agricole certifiée totalement bio depuis 2013 et le projet ambitieux de l’état de l’Andhra Pradesh qui veut convertir ses six millions de paysans à une agriculture sans engrais ni pesticides d’ici 2027 pour nourrir la totalité de sa population (53 millions de personnes). 

Sur le plan national, des annonces ont été faites pour promouvoir l’agriculture biologique, via le NPOP (programme national pour la production bio) qui est la réglementation biologique indienne pour les exportations. Cependant, lors de la présentation de son dernier budget, le gouvernement Modi a reconnu qu’il n’avait pas les moyens de soutenir un projet comme celui de l’Andhra Pradesh pour l’ensemble du pays. 

 

une ferme bio dans le Tamil Nadu
Production de légumes dans une ferme bio

 

Qu’en est-il dans le Tamil Nadu ?

58 % des ménages de la population rurale du Tamil Nadu (qui représente la moitié de la population totale de l’état) dépendent de l’agriculture. 42 % des actifs du Tamil Nadu sont des exploitants agricoles ou des ouvriers agricoles. En grande majorité, ces agriculteurs vivent sur de très petites surfaces (0,78 ha en moyenne contre 1,08 ha pour toute l’Inde). Leurs revenus sont très sensibles aux aléas du climat et aux cours du marché. 

30 % seulement des terres sont irriguées. 

D’après le dernier rapport du ministère de l’agriculture du Tamil Nadu, les productions se répartissent de la façon suivante :

 

Productions

% de la surface agricole 

totale du Tamil Nadu 

Riz

30,5 %

Millet

15

Légumineuses (pois, lentilles…)

15

Oléagineux (arachide, sésame)

8,8

Fruits (mangues, bananes, goyaves)

5

Légumes (oignons, tomates, aubergines)

5,3

Coton

2,7

Cane à sucre

2,6

Epices 

1,9

 

 

On ne connaît pas la part de la production biologique dans cet ensemble. Certains producteurs sont organisés en groupements et mettent en place des circuits de vente directs. D’autres sont des paysans « bio » sans le savoir, n’ayant pas les moyens d’acheter des engrais ou des pesticides et encore moins de se faire certifier. 

Le gouvernement du Tamil Nadu affirme vouloir soutenir les petits agriculteurs qui s’engagent dans une démarche volontariste de pratiques raisonnées, en développant par exemple la formation.

Depuis 2009, le Tamil Nadu s’est doté d’un organisme public de certification des produits bio. En 2019, 4 768 agriculteurs ont ainsi été certifiés. L’élan existe, c’est incontestable mais pour l’instant, c’est une goutte d’eau au milieu des programmes et investissements en faveur de l’agriculture intensive, activité pourtant compromise à moyen terme avec le manque d’eau et l’appauvrissement des terres. 

 

Un agriculteur devant son camion dans le Tamil Nadu

 

 

Acheter ses légumes et ses fruits en toute confiance pour leurs qualités sanitaires et de fraîcheur est possible et facile à Chennai. reStore est là pour tous, sans aucun engagement. Il suffit de s’y rendre à partir de midi un mardi ou un samedi et de rencontrer l’équipe toujours prête à accueillir et informer. C’est également un bon moyen de soutenir des hommes et des femmes qui croient en leur métier de paysans au service de population et de notre planète. 

 

Sur le même sujet
annick jourdaine

Annick Jourdaine

Annick vit à Chennai depuis septembre 2019. L'écriture est pour elle le moyen de prendre du recul et de digérer les émotions que ses yeux et oreilles grand ouverts sur le monde indien provoquent.
0 Commentaire (s) Réagir