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Méritocratie au Cambodge : une promesse à tenir

Présentée comme un moteur d’ascension sociale, la méritocratie au Cambodge masque des inégalités persistantes. Entre privilèges et accès limité aux ressources, le mérite seul ne suffit pas à garantir l’égalité des chances.

Méritocratie au Cambodge - une promesse à tenir Méritocratie au Cambodge - une promesse à tenir

Opinion

La méritocratie, cette idée selon laquelle le travail et le talent mènent au succès, est de plus en plus perçue comme le socle moral de l’éducation et de l’emploi au Cambodge.

Les étudiants sont encouragés à étudier avec assiduité, les diplômés entendent que la détermination ouvre des perspectives, et les professionnels sont souvent félicités pour avoir atteint les sommets grâce à leurs mérites.

Pourtant, la réalité est tout autre : tous les Cambodgiens ne partent pas du même point de départ, et les opportunités de réussite demeurent profondément inégales.

Une illusion d’égalité des chances

Pour analyser ces inégalités, le concept de « tyrannie du mérite », développé par le philosophe politique Michael J. Sandel dans son ouvrage The Tyranny of Merit, offre une grille de lecture éclairante.

Selon Sandel, une réussite fondée uniquement sur le mérite peut sembler juste, mais elle reste profondément inéquitable. Les privilèges liés à la richesse, à l’origine géographique ou aux réseaux sociaux permettent à certains d’accéder plus facilement au succès que d’autres.

« Ceux qui réussissent finissent par croire que leur réussite ne tient qu’à eux-mêmes », explique cette approche, tandis que les autres sont souvent tenus responsables de leur échec, accusés de ne pas avoir suffisamment travaillé.

Des parcours professionnels inégalement balisés

Ces disparités se retrouvent également chez les jeunes entrant sur le marché du travail. Leur parcours dépend largement du niveau d’éducation de leur famille et de leur accès aux ressources nécessaires à la préparation professionnelle.

En théorie, les employeurs recrutent sur la base des qualifications et des performances. En pratique, les diplômés issus d’institutions prestigieuses ou bénéficiant de solides réseaux disposent d’un avantage notable.

Stages, formations linguistiques, contacts professionnels : ces opportunités sont plus facilement accessibles à ceux issus de milieux favorisés, au détriment de candidats pourtant tout aussi compétents mais socialement moins avantagés.

Ainsi, ce que beaucoup considèrent comme du mérite peut en réalité refléter un accès privilégié à certaines ressources structurelles.

Une perception qui accentue les inégalités

L’idée largement répandue selon laquelle la réussite repose uniquement sur le mérite individuel contribue à renforcer les inégalités sociales et économiques.

Les personnes qui réussissent peuvent attribuer leur parcours à leurs seuls efforts, ce qui tend à réduire leur empathie envers ceux qui rencontrent des obstacles. À l’inverse, ceux qui échouent peuvent intérioriser leur situation comme un manque personnel, plutôt que comme le résultat d’un accès limité aux opportunités.

Cette dynamique fragilise la solidarité sociale et renforce l’idée que la pauvreté relève d’une responsabilité individuelle, plutôt que d’un enjeu de politiques publiques.

L’enjeu crucial de l’accès aux opportunités

Au Cambodge, cette question est d’autant plus importante que la mobilité sociale reste étroitement liée à l’accès à une éducation de qualité et à des ressources économiques suffisantes.

Pour que la méritocratie ait un sens réel, tous doivent pouvoir bénéficier des mêmes chances. Cela suppose notamment d’investir dans l’éducation en zones rurales, d’élargir l’accès aux bourses et de mettre en place des politiques publiques visant à réduire les inégalités dans l’éducation et l’emploi.

Repenser la méritocratie

Reconnaître les limites de la méritocratie ne signifie pas nier l’importance du travail ou du talent. Il s’agit plutôt d’admettre que l’effort seul ne peut suffire à garantir l’égalité.

Le développement futur du Cambodge dépendra à la fois de la valorisation des talents et de la capacité à offrir à chaque citoyen une réelle opportunité de les développer.

Sans une remise en question des inégalités structurelles, l’idéal méritocratique risque de devenir une justification des inégalités plutôt qu’un levier d’équité.


Rédigé par : Suon Mach, étudiant en deuxième année de master en études du développement à l’Université royale de Phnom Penh.

Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

 

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