Ancien ouvrier du bâtiment, Chao Phetra s’est tourné vers le chapei dang veng. Entre transmission, difficultés économiques et engagement culturel, il trace un chemin singulier.


Bien avant de se produire devant un public avec un chapei entre les mains, Chrek Se connaissait un tout autre rythme : celui du travail sur les chantiers. Aujourd’hui connu sous le nom de Chao Phetra, il suit une cadence plus posée, ancrée dans la mémoire, le récit et la transmission.
À 25 ans, il abandonne les échafaudages pour les cordes. Depuis, il se produit, enseigne à de jeunes élèves, fabrique des instruments et contribue à préserver une tradition autrefois menacée de disparition.
Originaire du district de Kralanh, dans la province de Siem Reap, Phetra a grandi dans une famille aux moyens modestes. Après avoir terminé l’école primaire, il part travailler en Thaïlande dans la construction. De retour au Cambodge, il poursuit dans ce secteur, enchaînant de longues journées pour un revenu incertain.
2016, l’année du basculement
Tout change en 2016.
Introduit au chapei dang veng par son neveu, Phetra est immédiatement captivé, non seulement par le son de l’instrument, mais aussi par les histoires qu’il véhicule.
« Entendre le son du chapei dang veng et sa poésie pleine de sens m’a attiré et m’a donné envie d’apprendre à en jouer », confie-t-il.
Le chapei dang veng, un luth traditionnel khmer à long manche, a été inscrit le 30 novembre 2016 sur la Liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’UNESCO.
Pour Phetra, cette année marque aussi le début d’une transformation personnelle, une opportunité de redéfinir son avenir.
Apprendre, persévérer, se faire connaître
Il s’engage dans cet apprentissage avec persévérance. Chaque jour, il étudie poèmes, enseignements bouddhistes, contes populaires et œuvres littéraires comme le Preah Vesandor, traditionnellement interprétés avec cet instrument.
À la fin de cette même année, il commence à se produire dès qu’il en a l’occasion : pagodes, cérémonies villageoises, funérailles — souvent sans être rémunéré.
« À cette époque, je voulais que les villageois sachent que je pouvais jouer du chapei dang veng, alors je me produisais dans les pagodes, aux funérailles et lors de cérémonies sans demander de rémunération », explique-t-il.
Ces premières prestations visaient avant tout à se faire connaître.
La visibilité grâce au numérique
Lorsque la pandémie de COVID-19 ralentit la vie publique en 2020, une opportunité inattendue se présente. Des vidéos de ses performances, partagées en ligne par ses enseignants, circulent sur les réseaux sociaux et élargissent son audience. Des organisations commencent alors à s’y intéresser et les invitations se multiplient.
Dès 2022, Phetra se produit de manière indépendante lors de festivals, d’ateliers et dans des écoles. Il se rend également dans différentes provinces, souvent bénévolement, pour faire découvrir le chapei à de nouveaux publics.

« Mes prestations permettent de diffuser les chansons du chapei dang veng auprès de tous les âges et de partager des connaissances sur les instruments traditionnels khmers », précise-t-il.
Transmettre malgré les difficultés
L’enseignement devient une extension naturelle de son engagement. Tous ses élèves ne visent pas une carrière professionnelle, certains apprennent simplement par plaisir — un aspect que Phetra considère tout aussi important. Il encadre actuellement deux élèves.
Cependant, vivre de cet art reste difficile. Lors des bonnes années, il obtient deux à trois prestations rémunérées, gagnant entre 500 000 et 600 000 riels par événement. Pour compléter ses revenus, il récite également des poèmes lors de funérailles et de cérémonies traditionnelles.
Fabriquer pour préserver
Ces dernières années, il est revenu à une activité manuelle qu’il connaissait déjà.
Depuis 2023, Phetra fabrique et vend des instruments traditionnels. Il produit lui-même des chapei dang veng et des tro, tout en se procurant d’autres instruments qu’il revend en personne ou via sa page Facebook. Cette activité lui permet de subvenir à ses besoins tout en facilitant l’accès à ces instruments.
En 2026, il a été sélectionné pour intégrer le programme de bourses Living Arts d’Arn Chorn-Pond. Pendant un an, il suivra une formation individuelle en fabrication d’instruments traditionnels dans le district de Kampong Svay, province de Kampong Thom.

Faire vivre une tradition
À l’avenir, Phetra souhaite perfectionner ses compétences, tant comme musicien que comme enseignant de chapei dang veng et de tro. Il entend également poursuivre ses actions bénévoles pour sensibiliser, notamment les jeunes générations.
Selon lui, l’avenir du chapei dépend d’un soutien accru des autorités et des organisations non gouvernementales, à travers une meilleure promotion, davantage de formations et un accès élargi aux cours.
« Je veux promouvoir le chapei dang veng auprès de tous les Cambodgiens. J’espère que davantage de personnes deviendront musiciens ou apprendront à perpétuer nos traditions », affirme-t-il.
Pour Phetra, la préservation n’est pas une idée abstraite. C’est un travail quotidien : apprendre, transmettre, fabriquer et se produire. C’est aussi la conviction discrète que, le moment venu, la relève sera prête.
« Les jeunes peuvent contribuer en étudiant sérieusement, en suivant la bonne voie et en honorant nos traditions, qui sont l’âme de notre pays », conclut-il.
Chhuon Kongieng
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
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