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ROAD-TRIP EN ROUMANIE - Mathieu Dranguet: « il y a une vie loin de la vision froide et rigide que l’on peut avoir d’une ville où l'empreinte du communisme est partout."

Par Grégory Rateau | Publié le 06/08/2017 à 22:00 | Mis à jour le 07/08/2017 à 10:49
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La rédaction est allée à la rencontre d'un voyageur qui revient d'un périple en Roumanie «on the road», Mathieu Dranguet. Cet historien, apprenti architecte, photographe et globe-trotter français, nous parle avec passion de sa découverte du pays et de sa rencontre avec ses habitants. Entre l'histoire de la Roumanie, son architecture et ses rencontres de passage, Mathieu n'a qu'un seul désir, y revenir pour continuer son exploration.

 

Crédit photos: Mathieu Dranguet


 

LePetitJournal.com: Vous venez de faire "un road-trip" en Roumanie, pourquoi avoir choisi ce pays en particulier?

Mathieu: J'étais passé à Bucarest il y a quelques années de ça et j'ai eu l'envie d'en voir un peu plus. Mais la vraie raison est que je suis venu retrouver un vieil ami roumain, Alexandru, qui habite à Târgovi?te. On se connaît depuis 10 ans, on livrait des pizzas ensemble à Rouen pendant nos études. Il est vraiment un excellent guide car il parle très bien le français et c'est un compagnon de route très agréable. La dernière chose qui m'a motivé est le projet France-Roumanie 2019, le désir de proposer peut-être mes photographies accompagnées de textes, montrer les liens que ce pays peut avoir avec le reste de l'Europe car ils sont plutôt méconnus ou mal compris.


Vous êtes historien et apprenti architecte. En quoi l'histoire de ce pays et son architecture ont-elles retenu votre attention?

Ce qui m'intéresse ici c'est l'architecture vérnaculaire, sans plan. J'ai découvert durant mon périple, le petit musée du village de Gole?ti qui est juste à côté de Pite?ti, moins connu que celui de Bucarest mais de toute beauté. On peut y constater l'intelligence de cette architecture paysanne qui est avant tout fonctionnelle, utilisant des savoir-faire qui se perdent aujourd'hui. Par exemple, pour les greniers à maïs ou à blé, pour aérer et faire en sorte de laisser passer l'air pour le grain et en même temps éviter que les animaux puissent l'atteindre, les habitants ont pensé astucieusement la chose en construisant en hauteur. J'ai également voulu voir de mes propres yeux l'architecture dite communiste, voir à quel point elle avait défiguré les villes roumaines, et en même temps, peut-être, trouver une forme d'esthétisme à cette architecture que l'on dénigre très souvent.



Y voyez-vous autre chose que des blocs inesthétiques?

Et bien il est vrai qu'elle est violente, brute, on est en plein dans ce courant brutaliste, l'uniformisation de toutes les entrées de ville par exemple, une rue centrale avec de chaque côté des rangées d'immeubles qui somme tout, sont en très mauvais état ce qui n'arrange rien. Donc voilà, je voulais vraiment m'en rendre compte par moi-même pour sortir des clichés que l'on peut avoir sur l'architecture communiste et voir également comment les gens vivent dedans aujourd'hui. C'est intéressant d'observer comment cette architecture a vieilli, mais malgré cela, il y a toute une vie qui s'organise autour et je voulais être sur place pour comprendre. Pite?ti est un bon exemple, c'est une grosse ville industrialisée et quand on la traverse on se demande vraiment ce que l'on va bien pouvoir y faire. Que font les gens dans cette ville? Et bien il y a des enfants qui jouent, des adolescents qui échangent aux terrasses, il y a une vie loin de la vision froide et rigide que l'on peut avoir d'une ville où l'empreinte du communisme est partout. On peut même en y regardant de plus près y trouver une forme d'esthétisme (rires).
 


S'il y avait quelque chose à faire pour transformer ces villes, les rendre plus attractives, quelles seraient, selon vous, avec un regard extérieur, les solutions envisageables?

Je ne veux pas sembler pessimiste mais je crois que s'il y avait une solution, les choses auraient été faites depuis bien longtemps, il en va de même de nos banlieues, aucune solution concrète n'a été proposée. Il ne suffit pas de repasser un coup de peinture ou de détruire quelques immeubles. Il y a beaucoup trop de monde à loger, les gens ont dû suivre un exode rurale forcé pour trouver du travail, un peu comme chez nous. Il a donc fallu construire rapidement pour répondre à la demande, et aujourd'hui, il n'y a plus d'argent pour les entretenir. Il n'y a pas assez d'organisation de la part de l'état, pas assez d'administration pour les gérer, les faire évoluer, les réparer. En Roumanie les règles sont souvent contournées, il n'y a pas de cadastre dans les maisons, on peut construire tout et n'importe comment, des maisons qui restent en travaux pour ne pas payer les impôts, il faudrait donc commencer par renforcer les règles sinon rien ne pourra suivre. Mais bon, les Roumains le savent très bien, ils n'ont pas besoin qu'un étranger leur explique je crois (rires). Surtout qu'il y a tellement d'autres priorités comme l'éducation, la santé...que cela risque de prendre énormément de temps.

 



Le célèbre écrivain voyageur Nicolas Bouvier disait qu'«on ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore.» Qu'est-ce que la route vous a enseigné?

Dès le premier jour, une femme sur la route a eu une attaque et on a dû, avec mon ami Alexandru, lui faire un massage cardiaque en attendant les secours. On était crevés et stressés, ne sachant pas très bien comment réagir mais nous retrouvant dans l'urgence de le faire et vite. Elle a repris finalement ses esprits et elle est partie avec l'ambulance. Cette introduction a donc donné le ton des rencontres et de leur imprévisibilité. J'ai été surtout agréablement surpris par la gentilesse des gens, c'est pas un cliché de dire ça. On s'est arrêtés dans une pension à Dambovicioara tenue par un couple de retraités qui n'avaient jamais quitté la Roumanie. Ils n'avaient presque rien, une toute petite retraite, mais ils nous ont fait exceptionnellement un bon petit déjeuner, ils sont restés avec nous pour discuter pendant des heures, cela m'a vraiment touché. Le lendemain, j'avais le coeur gros de les quitter car j'ai senti qu'ils étaient triste de nous voir repartir. Leur rêve était de revendre la maison pour en donner une part à leurs enfants à Bucarest et de pouvoir avoir enfin la chance de découvrir le reste du monde. Voilà ce que l'on peut apprendre d'un voyage, de nos jours, on a la chance de pouvoir bouger facilement, alors que pour d'autres, cela peut rester à l'état de rêve. On n'a plus conscience de cette chance. Ce type de rencontre nous ouvre les yeux sur une certaine réalité.

 

 

Suite à ce voyage, quelles sont selon vous les spécificités de la Roumanie en comparaison à d'autres pays d'Europe centrale ou orientale?

La Roumanie c'est un pays à la croisée des chemins entre l'Europe et l'Orient, de par son histoire aussi, et on le sent. Ce qui m'a plu ici c'est le côté surréaliste et attachant à la fois, on voit des choses bizarres, on se dit comment c'est possible, les usines en bord de ville abandonnées, les petites gares délabrées avec des chefs de gares hauts en couleur, on s'arrête au milieu des champs pour faire descendre quelqu'un, ... Il y a un côté très déroutant et très attachant en même temps. Une certaine liberté...


Grégory Rateau

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Grégory Rateau

Rédacteur en chef du site lepetitjournal.com/Bucarest, chroniqueur à Radio Roumanie Internationale et écrivain
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