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PERSONNALITE DU MOIS - ANA ASLAN: "rajouter de la vie à ses années"

Par Cristiana Eso | Publié le 21/11/2017 à 00:00 | Mis à jour le 21/11/2017 à 08:24
Photo : Le professeur Ana Aslan
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A l'origine du premier institut de gériatrie au monde, et du produit pharmaceutique Gerovital H3, utilisé dans le traitement anti-âge, Ana Aslan a voulu démontrer que la vieillesse se soigne comme n'importe quelle autre maladie. Sur la liste des patients de Ana Aslan on retrouve des noms tels: Ymma Sumak, Salvador Dali, Charlie Chaplin, Pablo Neruda, Aristotel Onassis, Jacqueline Kennedy, Indira Gandhi, Marlene Dietrich, Charles de Gaulle, Lilian Gish, Tito.

En 1987, le Professeur Ana Aslan fête ses 90 ans à l’Académie Roumaine. Ses illustres confrères ainsi que de nombreuses personnalités de la vie publique l’entourent d’une touchante et respectueuse affection. Elle s’éteint l’année suivante, mais sous son portrait, placé dans le salon de l’Institut de Gériatrie, chaque jour, 25 roses rouges déploient aux yeux des pensionnaires leur fascinante beauté.

 

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Cet établissement, qu’elle a dirigé pendant quatorze ans, et qu’elle considérait comme son enfant chéri, fut le premier du genre en 1952. On ne compte plus les personnes âgées, fragilisées, seules, démunies, en souffrance morale et physique qui ont pu ainsi bénéficier de soins, d’un abri et de la chaleur d’une communauté dans l’imposante bâtisse, rue Căldăruşani. Le visage de cette femme aux traits nobles et au regard bienveillant dégage un mélange subtil d’austérité, d’intelligence intuitive, mais aussi un raffinement teinté de sensibilité.

 


Ses collègues se souviennent de sa force de travail, de sa rigoureuse discipline. Valentin Lipatti l’évoque  en ces termes : «  Cette grande dame était une apparition  délicate, fragile, qui te surprenait. Il semblait que toute son intelligence, doublée par la curiosité, l’ironie, la volonté de vivre et d’œuvrer était concentrée dans ses yeux de couleur noisette. [...] Une vie de lutte, de déceptions et de triomphes avait enfouit profondément une douloureuse vulnérabilité et le besoin d’affection. »
Née à Brăila, dans une famille d’intellectuels, forgée par les plus grands savants, elle avait confié que l’amour de la vérité et du beau étaient pour elle les fondements spirituels essentiels : « Celui qui n’aime pas l’espèce humaine, ne peut pas haïr la souffrance » aimait-elle à répéter.

 


Ana Aslan est une des premières personnalités scientifiques à se consacrer à la médecine gériatrique et à la gérontologie. Son intense activité didactique et clinique couronnée par l’élaboration des médicaments révolutionnaires Gérovital H3 et Aslavital la hisse au sommet de la recherche médicale.
Sa vocation scientifique débute de façon tragique avec la disparition de son père adoré, et ce malgré les soins les plus attentifs, alors qu’elle n’avait que 13 ans :  
« C’est là qu’est né le germe de ma détermination qui me poursuit sans cesse afin d’entreprendre tout le possible pour prévenir la maladie, pour redonner la santé à mes semblables et pour retarder le plus la vieillesse. C’est depuis que je lutte pour la vie, pour la santé, et que je hais la mort, et que je jette toutes mes forces contre elle ».

 


A 16 ans elle voulait devenir pilote, et vole même avec un petit avion, mais c’est la médecine qui marquera son existence. Pour faire fléchir sa mère opposée à son choix de carrière, l’adolescente entreprend une grève de la faim. Elle réaffirmera tout au long de sa vie son esprit combatif et le refus d’accepter l’échec.
Avec l’éclatement du premier conflit mondial, l’étudiante en médecine, mobilisée, soigne les blessés dans les hôpitaux militaires à l’arrière du front d’Iaşi. Elle œuvre dans le service des maladies contagieuses, puis en chirurgie, sous le contrôle du grand neurologue et pionnier en gérontologie, Gheorghe Marinescu. Diplômée de Médecine en 1922, elle intègre la clinique de Bucarest en tant que préparatrice. Le Professeur Daniel Danielopolou, chef de service, la guidera et l’encadrera pour sa thèse de doctorat, « Recherches sur l’innervation vasomotrice chez l’homme » qu’elle obtient deux ans plus tard.

 


Son activité clinique se poursuit à l’Institut de la Faculté de médecine de Bucarest, à la Clinique médicale de Timișoara, puis en tant que chef cardiologue à l’Hôpital CFR, (la société des Chemins de Fer Roumains). Elle devient ensuite le chef du service de physiologie de l’Institut d’Endocrinologie de Bucarest. Côtoyant l’un des géants de l’endocrinologie mondiale, le Professeur académicien C. I. Parhon qui prônait que le rajeunissement biologique est possible, elle expérimente les propriétés de la procaïne dans les affections rhumatologiques, en s’appuyant sur le cas d’un jeune patient atteint d’arthrose. C’est le point de départ de sa carrière de gérontologue. Elle applique ses expérimentations et démontre que la procaïne (découverte par Einhorn et Uhlfelder dès 1905 et déjà étudiée),  corrige les troubles dystrophiques liées à l’âge, tonifie l’organisme améliorant globalement l’état de santé physiologique, moteur, psychique, ainsi que la mémoire. Les examens prouvent que cet amino-ester rallonge la vie active, retarde le vieillissement et prévient l’apparition des procès pathologiques. Les résultats remarquables du Pr. Parhon et  Dr. Aslan sont communiqués à l’Académie roumaine et publiés en 1955: « Novocaïne (procaïne) – facteur eutrophique et rajeunissant ».

 


Un conseil scientifique bucarestois formé par les grands noms Pr. Parhon, Pr. Aslan, Pr. St. Nicolau, Pr. Hartolomei assurent un haut degré au programme de recherche. Le  travail assidu de la biologiste brailoise en collaboration avec la pharmacienne Elena Polovrăgeanu  aboutit en 1952 à la synthèse du produit vitaminé appelé Gérovital H3. Ce médicament gériatrique sera breveté et utilisé à large échelle, dans plus de 30 pays. Dès lors, leurs recherches médicales dans le domaine s’imposent et génèrent une suite de tests, de comparaison, avec d’autres produits similaires dans la pharmacopée internationale.

 


En 1980 la même équipe développe avec succès l’Aslavital, un autre produit eutrophique gériatrique qui cible le système nerveux et cardio-vasculaire. Leurs protocoles biochimiques portent d’une part sur les synthèses protéiques et nucléiques avec l’emploi d’isotopes et analysent les réactions biologiques au niveau cellulaire. D’autre part sont analysées l’immunité cellulaire, la longévité et le vieillissement précoce, les changements morphologiques liés à l’âge et les pathologies chroniques génératives.
Professeur de médecine, Dr Aslan signe (seule ou en collaboration) plus de 300 publications parues en Roumanie ou à l’étranger parmi lesquels : « Le traitement inter-artériel par la procaïne, dans l’arthrite et l’arthrose », « L’action eutrophique et de rajeunissement de la procaïne », « La novocaïne, substance H3 – dans la thérapeutique de la vieillesse », « Les états dépressifs du troisième âge ».

 


Membre de l’Académie Roumaine, et de l’Académie des sciences de New York, Chevalier de l’ordre des Palmes académiques françaises, Officier de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, la savante roumaine obtient entre autres le Prix "Marie Curie" de l’Académie Medici d’Italie, le Prix international et la médaille "Léon Bernard", prestigieuse distinction accordée par l’Organisation Mondiale de la Santé pour sa contribution apportée au développement de la gérontologie et de la gériatrie.
Pionnière de la médecine sociale, Ana Aslan introduit une approche globale et multidisciplinaire du processus de vieillissement : aspects  médico-sociaux, économiques, psychologiques, démographiques, écologiques et culturels avec une étude intergénérationnelle abordant l’image sociale des séniors. Ces bases fondamentales et applicatives ont permis à l’Institut National de Gériatrie et de Gérontologie (qui porte on nom) d’élaborer plus tard en Roumanie un Programme National pour l’assistance médico-sociale des séniors. 

 

 
La fondatrice se préoccupait de l’enseignement des jeunes cadres médicaux, souhaitant laisser en héritage sa passion pour qu’ils conservent la même abnégation à soulager la souffrance des anciens et leur offrir l’espoir :  

« Les jeunes doivent comprendre que les grandes conquêtes de la science n’ont jamais été le fruit des esprits commodes et conservateurs, mais des gens énergiques, d’action, et pleins d’idées. »

 « J’aime croire que l’école de Gérontologie que j’ai instituée, et que je lègue, aura pleinement compris que les fondements de toute vraie activité sont l’honnêteté et la moralité. La science dépourvue de morale n’a pas grande valeur. »
Membre du Bureau Exécutif de l’Association Internationale de Gérontologie, elle entame en 1974 des démarches auprès de l’ONU, dans le but d’organiser une session extraordinaire pour le troisième âge. « Donnons vie aux années » fut la devise pour la rencontre internationale à Vienne en 1982 :

« Être toujours jeune ne signifie pas avoir 20 ans, cela signifie être optimiste, se sentir bien, avoir un idéal de vie pour lequel se battre et qui reste à conquérir ».

 « Il faut prolonger non seulement la vie, mais aussi et surtout la vitalité, la capacité à travailler. On dit même  qu’il ne faut pas chercher à rajouter des années à sa vie,  mais plutôt essayer de rajouter de la vie à ses années. Nous devons comprendre que l’on ne saurait combattre le  vieillissement par le seul moyen des pilules et des  injections. Ce combat, il faut l’entamer dès sa naissance.  L’idéal serait de vivre comme si nous étions immortels, tout en travaillant comme si c’était le dernier jour de notre vie. »

 


Citoyenne du monde, elle connaît la reconnaissance suprême dans le pays du Père de la médecine : « Le bonheur est un état de l’âme qui ne dure pas, il n’y a que des moments de bonheur. Quand j’ai visité le mausolée d’Hippocrate [à Larissa] où les Grecs ont inscrit mon nom, j’étais très émue et j’ai noté ainsi dans le Livre d’or : "Tout médecin qui rentre ici devrait se sentir petit. Je me sentais comme une fourmi. Oui, ceci a été un moment de bonheur". »

 

A ses yeux, ses découvertes thérapeutiques ont été les armes puissantes contre la fatalité de la sénescence. Ana Aslan est le médecin – chercheur, la femme militante qui a démontré que  « oui, le temps peut être défié ! »

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