Dimanche 24 octobre 2021
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Laurence Meiffret nous raconte la vie passionnée de l'actrice Génica Athanasiou

Par Grégory Rateau | Publié le 13/09/2021 à 00:00 | Mis à jour le 13/09/2021 à 10:48
Photo : Génica dans le rôle de la messagère Iris, dans les Oiseaux d’Aristophane au Théâtre de l'Atelier
actrice Génica Athanasiou

Muse et grand amour du poète français Antonin Artaud, membre de la troupe de théâtre d'Alfred Jarry, mais aussi inspiratrice de Jean Cocteau, peu de personnes connaissent aujourd'hui la comédienne française d'origine roumaine, Génica Athanasiou (1897-1966), qui était pourtant une égérie de l’avant-garde parisienne. Dans le cadre de la saison France-Roumanie de 2019, une exposition lui avait été consacrée organisée par l'Institut Culturel Français de Bucarest et le Musée National de la Littérature Roumaine qui retrace sa vie et son parcours. Nous avons rencontré la commissaire de l'exposition, Laurence Meiffret, qui prépare actuellement une biographie de cette artiste mystérieuse qui continue de la fasciner.

 

 

Grégory Rateau: Elle s’appelle Eugenia Tanase, mais on la connait sous le nom de Génica Athanasiou. Pourquoi vous êtes-vous intéressée à cette actrice roumaine méconnue et plutôt mystérieuse de prime abord ?

Laurence Meiffret: Justement pour le mystère ! Lorsque j’étais lycéenne, je me passionnais pour le théâtre et la poésie, d’où ma rencontre avec l’œuvre d’Antonin Artaud. Les fameuses « Lettres à Génica Athanasiou » m’ont bouleversée. Dès cette époque j'ai eu envie de savoir qui était la femme destinatrice de telles lettres. Puis j’ai découvert, dans le livre d’Alain Jouffroy La Vie Réinventée. L’explosion des années 20 à Paris, un portrait de Génica en Antigone par Man Ray : le choc absolu ! Mais comment en savoir plus sur elle, sa carrière et sa vie ? Pas facile à l’époque. Pourtant les derniers témoins étaient encore en vie… Il m’a fallu attendre quelques décennies pour me reposer la question, à l’ère d’Internet, et constater que l’on n’en savait pas beaucoup plus. Alors j’ai commencé à chercher, pour moi, sans penser à faire un livre et moins encore une exposition ! Puis tout s’est enchainé : la découverte de documents inédits, des rencontres passionnantes, les recherches en Roumanie grâce à l’Institut Français, la présentation enfin d’un projet de biographie et d’exposition dans le cadre de la Saison France-Roumanie en 2019.

 

 Génica lors de la tournée du premier spectacle de Jean-Louis Barrault à Lyon, 1935
Génica lors de la tournée du premier spectacle de Jean-Louis Barrault à Lyon, 1935

 

Artaud, le poète le plus déjanté, était fou d'elle, il dira même : "Génica est le seul être avec qui je puisse être moi-même". Parlez-nous de son histoire d'amour passionnelle avec Artaud.

C’est dans la troupe de l’Atelier, que Charles Dullin crée un an plus tard, que Artaud rencontre la jeune Roumaine. Lui a vingt-cinq ans, il a très peu publié encore, il a passé la guerre dans des centres de cure, après avoir été diagnostiqué pour syphilis héréditaire, et subit des traitements médicaux très lourds à base de mercure et d’arsenic (sans doute autant malade de sa pathologie que des soins!). Il cherche sa vocation entre ses différentes passions: écriture, peinture, théâtre… Elle a vingt-quatre ans, mais son parcours semble plus linéaire : elle a toujours rêvé de théâtre. A Bucarest elle est entrée au Conservatoire dès l’armistice de 1918. Mais lorsque ses parents veulent la marier, elle décide de s’enfuir à Paris et d’y poursuivre sa formation. Malgré les difficultés matérielles, Génica traverse l’Europe en ruines et s’installe en France en 1919.

Quand leur histoire d’amour débute au printemps 1922, elle comble à l’évidence tous leurs rêves : faire du théâtre et en faire ensemble, s’inspirer et se nourrir l’un de l’autre dans leurs créations. Artaud dessine des costumes pour Génica, lui écrit des poèmes et des lettres passionnées dès qu’ils sont séparés, compose ses premières mises en scène pour elle. Il y a à ce moment-là une sorte de phantasme de gémellité inavoué dans leur relation, comme si elle était son miroir au féminin. Et c’est vrai qu’ils se ressemblent beaucoup, dans l’exigence et dans la fragilité, dans leur amour aussi pour leurs racines grecques et balkaniques. Artaud revendique une fusion absolue, il est fasciné par le thème du double et, si Génica a une jumelle, lui a perdu deux jeunes frères jumeaux dans son enfance... Leur relation ne peut donc être que très conflictuelle, car, malgré sa douceur de caractère, Génica se montre très jalouse de son indépendance, de ses choix de vie et de carrière. De surcroit, les drogues qu’il prend pour soulager ses souffrances constituent un point de rupture entre eux. Les heurts deviennent fréquents entre eux dès 1923, lorsqu’elle rentre à Bucarest voir sa mère malade. Il se montre jaloux de ses amitiés et suspicieux envers ses relations masculines. Elle devient de plus en plus intransigeante au sujet de la drogue. Elle tente plusieurs fois de le quitter à l’occasion de crises violentes. C'est le tournage de Maldone avec Jean Grémillon qui sonne le glas de leur amour. Génica s’éprend du jeune réalisateur, qui va partager sa vie de 1928 à 1941.

 

Parmi les souvenirs de Génica, les deux portraits de Génica et d’Antonin Artaud par Man Ray en 1923 (Archives MNA / Taylor, Maison des comédiens de Pont-aux-Dames)
Parmi les souvenirs de Génica, les deux portraits de Génica et d’Antonin Artaud par Man Ray en 1923 (Archives MNA / Taylor, Maison des comédiens de Pont-aux-Dames)
 

 

Comment expliquez-vous le succès assez fulgurant de Génica dans les milieux de l'avant-garde parisienne des années 20 ?

Une belle conjonction de circonstances, comme il en existe à chaque génération. Nous sommes dans l'après-guerre, dans l’explosion des années dites Folles. L’admirable Charles Dullin vient d’installer sa jeune troupe au théâtre Montmartre. Pour sa première saison sur la Butte, il décide de monter l’Antigone que Jean Cocteau vient d’adapter de Sophocle. Il demande à son vieil ami Picasso de faire les décors. Cocteau amène Coco Chanel pour créer les costumes et Arthur Honegger pour la partition, une première pour eux. Dullin a choisi une interprète pour Antigone, mais Cocteau croise Génica au foyer des artistes, qui répète une de ses danses d’imitation des éléments (le feu, un torrent, une fleur qui s’ouvre…). C’est elle, son Antigone ! Il se fiche qu’elle ait encore des défauts de prononciation, au contraire. Il travaille avec elle une diction « rêvée » de la langue antique. Il lui dédie sa pièce. Et cette Antigone va marquer toute la génération « perdue » des jeunes gens qui ont grandi pendant la guerre. Elle est neuve, moderne, débarrassée des clichés et de la pompe dramatique. Son maquillage s’inspire du théâtre nô, mais il évoque aussi l’Irma Vep des Vampyrs, l’icône des Dada au cinéma. C’est la jeunesse éternelle qui se renouvelle après les grandes crises. Après cette interprétation, Génica Athanasiou est lancée. Elle tourne ses premiers films muets, pose pour des photographes, quelques peintres et sculpteurs. Cependant elle fera une carrière confidentielle, car ses choix demeurent toujours liés à l’avant-garde : elle participe à la fondation du Théâtre Alfred-Jarry en 1928 avec Artaud, Vitrac et Aron, à la Compagnie des Quinze de Michel Saint-Denis et à la première création de Jean-Louis Barrault en 1935.

 

Mais avant l’explosion du parlant, elle trouvait déjà peu de rôles à sa mesure, les producteurs l’ayant catalogué dans des emplois « exotiques » : vamp gitane, passionaria corse ou fiancée bigoudène… Son physique typé et dramatique en est sans doute la cause. Peut-être aussi son image de muse de l’avant-garde faisait-elle peur ?

En effet, Génica Athanasiou a finalement très peu joué au cinéma, pour se consacrer corps et âme au théâtre. Pour quelles raisons a-t-elle fait ce choix ? Son physique si particulier se prêtait peut-être plus à un certain type de cinéma, à une certaine période ? 

Sa carrière au cinéma a bien commencé, notamment avec les deux premiers longs-métrages de Jean Grémillon, Maldone et Gardiens de Phare, et le premier film surréaliste de Germaine Dulac d'après un scénario d’Artaud, La Coquille et le Clergyman. Ces trois opus muets, où elle interprète le principal rôle féminin, restent ses titres de gloire sur le plan artistique. Abel Gance l’avait choisie pour être Théroigne de Méricourt dans son Napoléon, mais le rôle fut supprimé avant le tournage pour raison d’économie (rajouté dans la version de 1935, ce fut l’épouse de Gance qui en hérita). Pour le reste, on peut rappeler que Génica a débuté au côté de l’immense Conrad Veidt en 1924, qu’elle a joué sous la direction de Georg-Wilhem Pabst dans Don Quichotte, qu’elle a été le rôle-titre de Colomba. Mais avant l’explosion du parlant, elle trouvait déjà peu de rôles à sa mesure, les producteurs l’ayant cataloguée dans des rôles « exotiques » : vamp gitane, passionaria corse ou fiancée bigoudène… Son physique typé et dramatique en est sans doute la cause. Peut-être aussi son image de muse de l’avant-garde faisait-elle peur ? Pas assez malléable, devaient penser les décideurs. Avec le parlant se posa la question de l’accent, qu’elle avait encore assez marqué. Mais des comédiens comme Elvire Popesco ou Georges Pitoëff en avaient fait leur marque de fabrique. Bref, elle ne tourna plus après 1934, faute de propositions intéressantes. Quant à l’après-guerre, il ne s’agit plus que de figuration alimentaire, qu’elle fait généralement sous pseudonyme.

 

Couverture de revue pour la sortie de Gardiens de phare, second film de Jean Grémillon, en 1929 (Archives LM)
Couverture de revue pour la sortie de Gardiens de phare, second film de Jean Grémillon, en 1929 (Archives LM)

 

Pendant la Saison France-Roumanie, vous avez dirigé une exposition qui lui était consacrée : "Vie passionnée d’une comédienne roumaine dans l’avant-garde parisienne". Comment les Roumains ont-ils réagi? La connaissaient-ils ?

Les premiers Roumains à qui j’ai parlé de mon projet ignoraient tout de Génica, sans doute plus encore méconnue dans son pays natal qu’en France. Seuls les théâtrologues et les amateurs de poésie connaissaient les Lettres à Génica Athanasiou – la clef permettant de la connecter à Artaud. Il a d’ailleurs été question de traduire bientôt cette correspondance en roumain. Cette situation m’a confirmé dans ma décision de faire redécouvrir Génica à ses compatriotes et l’accueil a été au-delà de mes espérances ! Il est vrai aussi qu’elle représente le pont entre les deux cultures, comme nombre d’autres artistes ayant fait l’aller-retour entre les deux capitales roumaine et française au début du XXe siècle.  Mon seul regret est de ne pas être encore parvenue à trouver des descendants de sa famille bucarestoise : Génica avait une jumelle, Profira, apparemment morte jeune, et une sœur aînée, Maria, épouse de Nicolesco, dont on sait qu’elle a eu des enfants. Peut-être ceux-ci disposent-ils encore de lettres échangées entre les sœurs…

 

genica-athanasiou
Génica en costume populaire roumain, photographiée par Man Ray, 1924

 

Pourquoi, selon vous, est-elle tombée dans l'oubli ? 

Génica est par définition une comédienne de troupe, ce qui signifie qu'à l’époque du Cartel théâtral, la cohésion des comédiens passe avant l’esprit de vedettariat. Une saison distribuée dans un premier rôle, la saison suivante dans un rôle secondaire, voire une « utilité. » Sur le plan même de sa personnalité, elle apparaît comme quelqu’un de discret, ne cherchant pas à tirer gloire de ses succès. Ce qu’elle fait l’est par passion, non par mondanité. Il est évident qu’elle n’a pas su ou voulu être au premier plan, ce qui a nui à sa postérité. Enfin l’arrêt total d’activité pendant la Seconde Guerre mondiale a mis un terme à une carrière théâtrale intéressante. A la Libération, Génica Athanasiou appartient à une génération de comédiennes cinquantenaires vouées à la reconversion : doublage, figuration… Elle parvient à travailler dans quelques jeunes troupes, celle de Sacha Pitoëff et d’André Suarès notamment, mais dans des rôles très secondaires… Sans doute l'éternelle question de l’âge dans le répertoire féminin. Quand on n’est plus une jeune première, on bascule dans les rôles de suivante, de duègne ou de grand-mère. Elle se retirera en 1963 à la maison de retraite des comédiens de Pont-aux-Dames.

 

 

Je crois savoir que vous travaillez actuellement à la publication d'un livre sur Génica, à paraître fin 2022 pour le Centenaire de l’Antigone qu’elle a créé dans la mise en scène de Jean Cocteau.  Que pouvez-vous nous dire de votre livre et de ce projet ?

Tout d’abord j’espère avoir fini dans les délais, mais une biographie est toujours une aventure au long cours ! Mon éditeur souhaite en effet que nous proposions un événement-rencontre autour de ce Centenaire, peut-être au Théâtre de l’Atelier même. Ce serait un juste retour des choses. L’exposition créée à Bucarest pourrait être présentée à Paris au même moment, c’est ce sur quoi nous travaillons avec l’équipe du Musée de la Littérature Roumaine et l’Institut Roumain. Il faut vous dire que l’exposition était programmée au printemps 2020 à Paris, mais a dû être annulée en raison du confinement. Nous souhaitons donc parvenir à créer un événement à cette nouvelle occasion.

 

Génica Athanasiou est un être de passion et d’absolu, avant tout. Elle place par-dessus tout le théâtre et l’amour, qui sont les ressorts de son énergie vitale. Elle crée des amitiés d’une vie. Elle est une amoureuse totale...

En quoi cette femme pourrait-elle être une source d'inspiration pour nous aujourd'hui ?

Génica Athanasiou est un être de passion et d’absolu, avant tout. Elle place par-dessus tout le théâtre et l’amour, qui sont les ressorts de son énergie vitale. Elle crée des amitiés d’une vie. Elle est une amoureuse totale, comme on dit d’une œuvre qu’elle est d’art total. Ses amours concernent deux êtres aussi remarquables l’un que l’autre, Jean Grémillon n’étant pas moins extraordinaire en bien des points qu’Antonin Artaud – ils se ressemblent d’ailleurs parfois. Source d’inspiration pour nous aujourd’hui ? Question difficile sur le plan artistique. Notre monde juge peu glamour certaines qualités qui font l’esprit de troupe, comme la modestie, la discrétion, la fidélité au texte. Il existe bien sûr au théâtre des personnalités de cette trempe-là, mais il manque de poètes pour les mettre en mots. Du moins, de poètes de la dimension d’Artaud. 

 

 

Un portrait anonyme de Génica  (Archives MNA / Taylor, Maison des comédiens de Pont-aux-Dames)
Un portrait anonyme de Génica  (Archives MNA / Taylor, Maison des comédiens de Pont-aux-Dames)
grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, chroniqueur à Radio Roumanie Internationale et écrivain
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