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INTERVIEW - Une campagne pour avoir une femme sur les billets roumains

Par Grégory Rateau | Publié le 25/02/2019 à 00:00 | Mis à jour le 25/02/2019 à 00:00
Janina Nectara Constantin Femei Pe Bancnote Roumanie

Les billets seraient-ils sexistes ? C’est la question que s’est posée Janina Nectara Constantin qui a initié la campagne Femei Pe Bancnote, une pétition adressée au gouverneur de la Banque Nationale de Roumanie et visant à représenter sur un billet de banque une femme roumaine qui a marqué l’histoire de son pays. La campagne a rassemblé aujourd’hui 20 000 signatures et a reçu le soutien de nombreuses personnalités roumaines. Les signataires ont pu choisir sur le site www.FemeiePeBancnote.ro, parmi une centaine de propositions comme la Reine Marie, Elvira Popescu, Ana Asla, et bien d’autres, la femme qu’ils aimeraient un jour voir figurer sur la monnaie nationale.

 

 

 

Janina Nectara Constantin est journaliste de mode. Elle a travaillé dans la presse roumaine et américaine, notamment pour le magazine Vogue et la revue roumaine Tabu. Depuis 2013, elle est l’ambassadrice de la Roumanie dans le cadre de la campagne Chime for Change, mouvement mondial d'autonomisation des femmes initié par Gucci, Beyonce et Salma Hayek.

 


Grégory Rateau: Comment est né votre intérêt pour ce sujet ?


Janina Nectara Constantin: Chime for Change a été une grande source d’inspiration pour moi, cette campagne a changé ma vie. Etre en contact permanent avec des centaines d'histoires de succès, des problèmes du monde entier que CFC résolvait très tôt, principalement par le biais des nouveaux médias, a encore une fois renforcé ma conviction que le journalisme consiste à donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. Seulement le moment où nous pouvons avoir accès à toutes les perspectives et opinions, alors seulement, nous pourrons vraiment parler de justice et, finalement, de vraie démocratie. À partir de là, j’ai commencé à réfléchir aux problèmes de mon pays et j’ai décidé de donner la parole à celles qui n’ont plus aucune chance de parler : les femmes qui ont marqué l'histoire de mon pays et qui ont remarquablement porté le nom de la Roumanie vers les plus hauts sommets internationaux. Dans beaucoup de cas, leurs succès et leurs histoires ont été activement étouffés par l’ancien régime communiste qui a dirigé le pays pendant plus de quarante ans, jusqu'en 1989. Depuis, il n’y a eu pratiquement aucune tentative de réhabiliter la mémoire de ces femmes.

 

 

Quand avez-vous décidé de faire cette campagne ?

 

En 2018, à l’occasion du 80e anniversaire du droit de vote des femmes roumaines, j’ai décidé de mettre en place un mouvement visant à faire figurer pour la première fois une femme roumaine sur la monnaie de mon pays. La même année, les Roumains ont célébré le centenaire de la création de la Roumanie et quel meilleur moment que cette année symbolique pour engager les autorités à enfin reconnaître officiellement les mérites des femmes roumaines? J'ai donc proposé une liste de 100 candidates, des personnalités historiques féminines qui ont marqué notre histoire mais aussi l'histoire internationale. Je pourrais citer la scientifique Florica Maracineanu qui a découvert et produit la première pluie artificielle en 1931, une technique développée par la NASA, ou bien la remarquable Florica Maria Sas, la première femme exploratrice au monde, une orpheline vendue comme esclave mais décédée sous le nom de Lady Baker à Devon, au Royaume-Uni. Ou encore Elisa Leonida Zamfirescu, la première femme ingénieure au monde et une militante pacifiste reconnue. Beaucoup d’entre elles ont eu un destin tragique. En rentrant chez elles après des études dans de grandes universités étrangères, telles que Harvard ou la Sorbonne, elles ont été accusées par les communistes au pouvoir d'être des cosmopolites décadentes, pour finir leur vie dans la solitude, la pauvreté, la disgrâce ou même parfois la prison.

 


Jusqu'à présent, 20 000 Roumains souhaitent avoir une femme représentée sur un billet roumain. Que faut-il de plus pour que ce projet aboutisse ?

 

Nous n'avons besoin de rien d'autre que de la volonté du gouverneur de la Banque Nationale de Roumanie. Il est le seul habilité à prendre une décision aussi simple et à transformer ce billet hautement symbolique en réalité. Lors de cette campagne, j’ai invité Mugur Isarescu, gouverneur de la Banque Nationale de Roumanie, à écrire lui-même l’histoire de son pays en lançant le premier billet représentant une femme, créant ainsi le premier symbole national féminin. C’est une décision historique cruciale et la postérité se souviendra d'Isarescu comme du premier homme de l’histoire de la Roumanie à reconnaître officiellement les mérites des femmes ou du gouverneur qui a refusé de les honorer. Personnellement, j’admire Isarescu et j’espère, vu sa passion pour l’histoire et son sens aigu de la justice, qu’il prendra la bonne décision et restera dans l’histoire, tout comme le président Obama qui avait décidé d’émettre les premiers billets de banques où figurait une femme. Femei Pe Bancnote a récemment remporté une première victoire importante. Après un mouvement national, la Banque Centrale de Roumanie a accepté de faire figurer une femme, la légendaire reine Marie aux côtés de son mari, le roi Ferdinand, sur 10 000 billets commémoratifs de 100 Lei.

 

 

Pensez-vous que la société roumaine est toujours aussi patriarcale ? Avez-vous vu des changements au fil des années ?

 

L’androcentrisme est une évidence culturelle dans l’histoire récente, et pas seulement ici mais dans chaque pays. Mais je ne pense pas que cet aspect affecte autant notre génération que les précédentes. Si je prends uniquement cette campagne, je ne peux même pas compter le nombre d'hommes (amis et volontaires) qui ont contribué à diffuser notre message. Je ne crois pas que nous soyons dans des bateaux séparés. Je pense qu’aujourd’hui, les pères, les maris, les frères et les amis sont plus solidaires que jamais avec nous.

 

 

Pensez-vous qu'avoir des billets avec une figure féminine aura un impact réel sur les mentalités ?

 

Un billet avec une figure féminine aura un impact énorme sur les jeunes générations. Cela prouvera à des petites filles qu’elles peuvent atteindre les plus hauts niveaux professionnels sans rester anonymes, cela permettra à la nation toute entière d’admettre que les femmes ont également participé activement au développement de ce pays. Ce sera un début de normalité. C’est un petit pas qui peut être fait très facilement et avec presque zéro effort. Plus il est difficile d'obtenir ce droit simple, moins notre société est en bonne santé. Les sociétés développées ont une approche différente. En France, nous découvrons que Marianne, la personnification de la déesse de la liberté, illustre non seulement la monnaie nationale (est également l'euro), mais représente aussi le symbole national de la République. L'Australie a, quant à elle, fait imprimer un nombre égal de figures féminines et masculines sur leurs billets pour refléter l'égalité des sexes. Nous, en 2019, nous ne demandons même pas cela. Nous ne demandons qu'un seul billet. Un seul billet illustrant une femme exceptionnelle. D'ailleurs, actuellement, je prépare un livre sur ces 100 femmes roumaines remarquables, que j’aimerai offrir à toutes les bibliothèques des écoles roumaines.

 

 

Vous avez déclaré dans une interview précédente que vous ne souhaiteriez pas que ce projet soit lié aux "débats féministes". Pourquoi ?

 

Femei Pe Bancnote est beaucoup plus qu'un débat féministe. Est-ce une campagne liée aux femmes? Bien sûr que ça l'est. Mais au-delà de cet aspect, il s’agit tout d’abord d’une campagne pour la fierté nationale. Nous avons 100 exemples de femmes remarquables et exceptionnelles que la plupart des gens ne connaissent même pas. Vouloir faire reconnaître publiquement leurs mérites par les autorités officielles est un projet très audacieux et ambitieux. Notre objectif n'est pas d'alerter la population sur les problèmes spécifiques auxquels les femmes sont confrontées, tels que les abus, la misogynie, car il existe des organisations professionnelles qui s'en occupent et le font très bien. Notre objectif est de créer un moment historique. Pour la première fois dans l’histoire de la Roumanie, une femme sera représentée sur un billet de banque et deviendra ainsi un symbole national.

 

 

Que pensez-vous des mouvements féministes en Roumanie?

 

Les droits des femmes sont les droits de l’homme. Notre projet semble être similaire à celui d'Eugenia Reuss-Ianculescu (elle-même inscrite sur notre liste des 100 femmes roumaines exceptionnelles). Il y a 80 ans, elle luttait déjà pour les droits des femmes. Pendant 50 ans, elle a bataillé pour que les femmes puissent voter. Et sa première victoire n’est pas venue en 1923, lorsque la Roumanie a adopté sa première constitution, mais en 1929, lorsque les femmes roumaines ont obtenu le droit de vote, mais seulement aux élections locales ... Ce n’est que 10 ans plus tard que les efforts d’Eugenia Ianculescu ont pleinement porté leurs fruits et que les femmes roumaines ont enfin obtenu le droit de vote aux élections générales. Aujourd’hui nous avons un billet en édition limitée avec la reine Marie et le roi Ferdinand. C'est un premier pas. Néanmoins, les femmes roumaines méritent un billet de banque national permanent, pas seulement un billet commémoratif, et j'espère qu'il ne se passera pas dix ans avant la prochaine étape. Si certains de nos représentants officiels ne veulent que des hommes sur leurs billets, ils doivent se rappeler les paroles de l’Ambassadeur de France en Roumanie entre 1916 et 1920, Charles de Beaupoil, conte de Saint-Aulaire: «Il n’y a qu’un homme dans toute la Roumanie, c'est la reine Marie ! "

 

 

 

grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, ancien chroniqueur à RRI, poète et écrivain
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