Lundi 15 juillet 2019
  Ne manquez plus les
dernières nouvelles
S'abonner

CRISTINA HERMEZIU - Une déclaration d'amour à la littérature roumaine

Par Grégory Rateau | Publié le 13/05/2019 à 00:00 | Mis à jour le 13/05/2019 à 00:00
Photo : La Tournée des traducteurs à Lille et à Strasbourg
Cristina Hermeziu interview Grégory Rateau littérature roumaine france roumanie saison croisée traducteurs

Dans le cadre de la saison France-Roumanie et à l'occasion de la Tournée des traducteurs qui a eu lieu dans toute la France, nous sommes allés interviewer une grande passionnée de littérature, Cristina Hermeziu. Qui est cette journaliste qui, depuis plusieurs années, fait le pont littéraire entre la France et la Roumanie pour faire découvrir dans la langue de Molière - à travers des rencontres, des chroniques de presse et son blog - les plus grandes pépites de la littérature roumaine? Rencontre...

 

 

Grégory Rateau: Comment et pourquoi êtes-vous devenue journaliste culturelle spécialisée dans la littérature?

Cristina Hermeziu: Après des études de littérature à l'Université de Iași, pendant dix ans j'ai été journaliste à la télévision roumaine. En France je suis arrivée pour des études de postdoc à l'Université Paris II et à l'lnstitut Français de Presse et il se trouve que j'y suis restée comme journaliste correspondant, mais à vrai dire, peu importe les coordonnées où je me trouve, je crois que je peux me définir comme quelqu'un de totalement accro à la littérature.  En France, à chaque fois que l’on me faisait la remarque "d'où vous vient votre (a-do-ra-ble) accent ?", j'avais envie de répondre "Je viens de la littérature... roumaine. Je suis une tâche de sang qui parle, mon cerveau n'est qu'un manuscrit froissé et j'habite un caillou aux reflets bleus qui vogue quelque part, aux confins de l'univers." J'ai mélangé ici des citations de Nichita Stanescu, de Mircea Cărtărescu et de Cioran. Je crois profondément que ceux qui appréhendent le mieux le pourquoi et le comment de notre présence au monde ce sont les écrivains, peu importe notre identité. Comme je suis arrivée en France avant l'entrée de la Roumanie dans l'UE, j'ai été témoin d'un phénomène qui s'est mis en place petit à petit : on a commencé à combler un vide, à traduire de la littérature roumaine contemporaine, des auteurs de Roumanie, des références pour moi et pour ma génération, étaient publiés par des maisons d'éditions prestigieuses. J’ai d'ailleurs été dans l’équipe qui a préparé en amont le Salon du livre de Paris où, en 2013, la Roumanie a été le pays invité d’honneur. Gros défi, grand bonheur de pouvoir les rencontrer.

 

Vous avez également un blog, ZoomFranceRoumanie, où vous partagez vos chroniques littéraires sur des auteurs qui, pour la grande majorité d'entre eux, sont roumains, ainsi que vos interviews en français sur leurs livres. Comment vous est venue cette passion pour la langue française?

Le blog est né de cette problématique-là : à part Cioran - le plus grand styliste de la langue française, disent certains ! - ou encore Ionesco, le fondateur du théâtre de l'absurde, tous les deux d'origine roumaine, quels autres écrivains de la littérature roumaine contemporaine peut-on citer ou remarquer aujourd'hui en France? Est-ce qu’on les connaît suffisamment ? Pourquoi sont-ils à lire ? Quelles émotions, quelles idées, quelles visions du monde ont-ils à proposer ? Concernant ma passion pour la langue française, les coupables sont les mêmes, les écrivains, bien-sûr ! Pendant l'adolescence, on épatait les copains, ou on tombait amoureux/amoureuse de ceux qui savaient reconnaître l'auteur des vers "Oisive jeunesse/ à tout asservie/ par délicatesse /j'ai perdu ma vie." C'est historique, en Roumanie la langue et la culture françaises ont toujours eu une aura particulière, cela remonte au XVIIIè et au XIXè siècles quand les fils et les filles du pays partaient étudier à Berlin et surtout à Paris. Quant à moi, vers la fin des années 1980, sous le régime communiste donc, j'ai reçu un précieux cadeau, grâce aux réseaux des bibliothèques universitaires (ma mère y travaillait) qui, de temps en temps, recevaient des dons de livres de la part de la France. C'était Le Dictionnaire de notre temps, une édition Hachette, une merveille... Je l'ai toujours !

 

Vous venez d’achever votre tournée des traducteurs dans le cadre de la saison France-Roumanie. Avez-vous réussi à sensibiliser les gens à ce métier qui reste très précaire comme toute la chaîne des métiers du livre ?

Il fallait l’essayer… En résumé, La Tournée des traducteurs représente 9 rencontres dans 9 librairies de la France, 9 thématiques littéraires, 9 intervenants dont 8 traducteurs et 1 animateur, 50 titres de littérature roumaine traduits en français et 30 auteurs roumains évoqués, pendant 4 mois, entre décembre 2018 et mai 2019. Ce fut une aventure humaine et littéraire extraordinaire que j’ai mise en place avec ma complice, la traductrice Laure Hinckel, avec le soutien de l’ICR Paris, du Centre National du livre de Roumanie (CENNAC) et de l’Association des Traducteurs de littérature roumaine, dans le cadre de la Saison France-Roumanie. Par exemple, à Lyon, dans la librairie Decitre nous avons feuilleté les plus belles histoires d’amour de la littérature roumaine, à Strasbourg, à la librairie Kleber, nous avons ouvert des romans très puissants qui racontent la vie sous la dictature, à Bordeaux, à la librairie Mollat, on a laissé voix libre aux auteurs et aux dramaturges les plus iconoclastes d’aujourd’hui et ainsi de suite. Et oui, les questions des lecteurs et du public adressées aux traducteurs nous ont fait chaud au cœur et témoignent d’une curiosité et d’une ouverture attachante vers un métier qui n'est pas suffisamment connu et valorisé.

 

La Tournée des traducteurs à Lille et à Strasbourg

 

 

Parlez-nous des différentes étapes de la traduction d'un livre?

Les traducteurs de littérature roumaine ce ne sont pas que des passeurs d’imaginaires, d’émotions, d’idées d’une langue à une autre, ils ne sont pas que des traducteurs tout court, qui signent un contrat et restent tranquillement devant l’ordinateur à recréer tout un univers dans un habit linguistique second qui garde pourtant la même saveur et la même force littéraire que l’original... Ils ont, par la force des choses, plusieurs casquettes : ce sont des agents littéraires, des négociateurs, des ambassadeurs des deux cultures, des doubles d’écrivains. Depuis une vingtaine d’années le domaine roumain s’est enrichi en France de plus de deux cent titres de littérature roumaine en traduction. Le plus difficile n’est pas d’avoir un bon instinct littéraire, de choisir l’auteur ou le livre à traduire, de faire des dossiers de présentation de l’auteur, de traduire des extraits, mais de persévérer, d’être tenace, face au manque de curiosité de la part des éditeurs et face à leur réponse hélas fataliste : la littérature roumaine ne se vend pas… Et pourtant, parmi les excellents écrivains roumains d'aujourd'hui, traduits et publiés en France, sont nombreux ceux qui ont reçu des prix littéraires, tel Norman Manea qui est l'un des écrivains les plus traduits à l'étranger.

 

Selon vous, un traducteur doit-il lire plusieurs livres du même auteur avant d'en saisir véritablement la couleur et le style?

Oui et non. Peut-être c’est le cas, pour un écrivain par exemple comme Mircea Cărtărescu dont l’œuvre en entier est portée par un souffle particulier, par une intensité de l’écriture qui lui est propre. D’ailleurs, bonne nouvelle : son dernier livre, Solénoïde, traduit par la très expérimentée Laure Hinckel, va paraître à la rentrée, aux éditions Noir sur Blanc. Non, bien-sûr pour un primo romancier, comme fut le cas du roman de Tatiana Tibuleac, « L’été où maman a eu les yeux verts », qui est paru chez l'Edition des Syrtes dans l’excellente traduction de Philippe Loubière.   

 

Les auteurs qui vous ont accompagnée dans cette tournée, ont-ils déjà traduit des auteurs dont ils n'aimaient ni la plume, ni l'histoire?

Non, je ne crois pas. Pour au moins deux raisons. La première : effervescente, la littérature roumaine d’aujourd’hui regorge d’histoires à raconter et de belles plumes à dire le monde, des écrivains originaux, décomplexés, talentueux. Les traducteurs ont donc l’embarras du choix ! La deuxième raison c’est le dispositif heureux que le CENNAC a mis en place depuis quelques années à travers ses programmes d’aide financière à la traduction. Ça commence souvent par un coup de foudre que le traducteur et/ou l’éditeur peuvent avoir pour un livre, mais pour obtenir un soutien financier de la part du CENNAC il faut qu’un jury indépendant de littéraires se prononce sur la portée, la pertinence du projet éditorial et la qualité du livre à traduire.

 

Quel lien entretenez-vous avec votre pays d'origine, la Roumanie?

Le lien ambigu et fertile d’un expatrié qui affectivement vit dans deux pays simultanément. Quand je suis en Roumanie je veux être en France, quand je suis en France je veux aller à l’aéroport et chercher un billet d’avion pour Iași. Blague à part, je ne manquerais pour rien au monde le Festival International de littérature FILIT, organisé depuis quelques années par Le Musée de la Littérature Roumaine à Iași, au mois d’octobre. Occasion unique au monde de pouvoir croiser par exemple, dans les rues pleines de charmes de cette belle et attachante capitale de la région de Moldavie, Jonathan Franzen ou Sylvie Germain, Jón Kalman Stefánsson ou Eric Vuillard…  

 

Pensez-vous que les jeunes pourront revenir un jour à la lecture avec toutes ces nouvelles technologies chronophages?

Je crois que les jeunes ne vont pas revenir à la lecture, ils vont la transformer. Certes, la lecture linéaire et l’intimité avec l’objet en cellulose – le livre classique – relèvent d’un mode de consommation de la littérature qui n’a plus trop de chance face aux séductions des nouvelles technologies, qui font remonter en permanence l’adrénaline. Mais il paraît qu’aujourd’hui on écoute de plus en plus des livres-audio et il y a des écrivains qui créent des œuvres littéraires conçues spécialement pour des écrans de tablettes, de téléphones ou d’ordinateurs. Quand on a peur que les jeunes ne lisent plus on oublie de voir qu’en fait ils lisent toujours, mais avec tous les sens. C’est à la littérature de s’adapter à ce défi. Et je ne peux que le répéter : j’ai une confiance absolue dans la …littérature !
 

grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef du site lepetitjournal.com/Bucarest, chroniqueur à Radio Roumanie Internationale et écrivain
1 Commentaire (s)Réagir
Commentaire avatar

Dominique lun 13/05/2019 - 12:48

beau moment d'échange....Bravo

Répondre

Expat Mag

Hong Kong Appercu
MANIFESTATION

Il y aurait 125 "murs de Lennon" à Hong Kong

Moyen d’expression spontané, les “murs de Lennon”, affichage fait de stickers de couleur, fleurissent un peu partout dans Hong Kong