Axia Marinescu : "Jouer devant un public c’est atteindre le bonheur absolu"

Par Grégory Rateau | Publié le 28/02/2022 à 00:00 | Mis à jour le 28/02/2022 à 10:54
Photo : crédit photo Rodolphe Gonzalez
 la pianiste franco-roumaine  Axia Marinescu

Cette semaine notre rédaction est allée à la rencontre de la pianiste franco-roumaine Axia Marinescu. Axia s'est produite sur des scènes importantes en Europe et en Asie et a été invitée à jouer dans de prestigieux festivals tels que Piano aux Jacobins, L’Esprit du piano, Palermo Classica, Festival Enesco... Elle revient aujourd'hui pour nous sur sur sa double culture mais aussi sur la sortie de son nouveau CD, intitulé Les femmes dansent et qui est enregistré dans la prestigieuse Salle Gaveau à Paris. L'album est consacré à la musique de danse écrite par les femmes compositrices françaises. L'album a reçu de bons échos critiques dans la presse et s'est même vu classé dans le top 10 des sorties classiques 2021.

 

Les Français aiment s’amuser, passer du temps avec les étrangers, mais les considérer comme de vrais amis, des personnes proches… cela prend du temps. J’ai eu à maintes reprises l’impression qu’il fallait passer des épreuves pour gagner leur confiance, comme dans les contes médiévaux. Ce qui ne m’a pas du tout dérangé, vu que j’aime les challenges. 

Comment s'est passée votre intégration en France ?
Mon intégration en France s’est réalisée en deux temps. Je dirais que la première étape de l’intégration a été très facile, je me suis rapidement habituée à la façon de vivre des Français, car j’avais beaucoup d’affinités avec la culture et la civilisation françaises. J’ose croire aussi que les Français m’ont rapidement adoptée, on s’est tout de suite bien entendu, nos sensibilités se sont complétées. Chacun a apporté sa contribution dans cette relation d’amour et d’amitié réciproque: je pense que les Français m’ont donné une certaine légèreté et un esprit plus cartésien et appliqué. 
 
Pendant mes études de philosophie à Paris, j’ai beaucoup appris quant à la structuration de la pensée et son adéquation à l’expression orale ou écrite. C’est un enseignement que je peux utiliser également dans le travail musical.
De mon côté, j’ai répondu avec un peu de discipline et de fantaisie conjuguées, une combinaison que les Français peinent parfois à trouver, selon moi. 
 
La deuxième étape, celle de la profondeur, a été plus difficile à réaliser. Les Français aiment s’amuser, passer du temps avec les étrangers, mais les considérer comme de vrais amis, des personnes proches… cela prend du temps. J’ai eu à maintes reprises l’impression qu’il fallait passer des épreuves pour gagner leur confiance, comme dans les contes médiévaux. Ce qui ne m’a pas du tout dérangé, vu que j’aime les challenges. Mais je crois aussi, qu’une fois les épreuves surmontées, les Français sont des amis dévoués à vie. Et j’espère avoir pu leur répondre avec la même affection. 
Ce sont deux façons différentes de se rapporter aux gens, de les lire. Moi, je mets beaucoup l’accent sur la capacité d’un individu à cerner dès les premières rencontres la personne qu’il a en face de soi. Les Français en revanche, ne se fient pas à l’intuition et à l’intelligence immédiate, ils aiment tester, faire une analyse très rationnelle avant d’inclure quelqu’un dans leur cercle de proches.
 

 

 Je crois que la Roumanie devrait puiser beaucoup plus dans ses réserves spirituelles, construire ou reconstruire son identité sur des idées, afin de retrouver le goût des vraies valeurs, à partir desquelles on peut ensuite bâtir aussi une réalité extérieure visible et durable. 

 
Quel regard portez-vous sur la Roumanie ?
La Roumanie reste avant tout le pays de ma naissance, de mon cœur, l’endroit où je retrouve encore mes parents, les lieux qui m’ont formée et qui ont forgé ma vision sur le monde. Les racines, comme le sang, on ne peut jamais les nier. 
Je suis aujourd’hui celle que vous connaissez grâce à la Roumanie et à la France. Cela ne veut bien-sûr pas dire qu’il n’y a pas des situations en Roumanie que je n’approuve pas. 
J’aimerais que les gens se penchent davantage vers la culture, la beauté intérieure. Cette tendance actuelle de vouloir montrer des apparences creuses, souvent centrées uniquement sur le côté matériel, nuit selon moi à une saine structuration de la société roumaine.
Je crois que la Roumanie devrait puiser beaucoup plus dans ses réserves spirituelles, construire ou reconstruire son identité sur des idées, afin de retrouver le goût des vraies valeurs, à partir desquelles on peut ensuite bâtir aussi une réalité extérieure visible et durable.
 
 
Désirez-vous revenir vous y installer un jour ?
Pour l’instant, ma vie est en France et je l’aime telle qu’elle est. Mais, il ne faut jamais dire jamais... La vie est une inconnue et elle nous accompagne vers des chemins imprévisibles. J’aime cette facette de la vie, donc je n’écarte pas la possibilité de revenir en Roumanie un jour afin de m’y réinstaller, même si, pour le moment, cela me semble inenvisageable. 
 
 
Quels sont vos compositeurs roumains préférés ?
J’aime Enescu bien-sûr, c’est le compositeur roumain le plus connu et à juste titre, car il a été prolifique et extrêmement talentueux. Néanmoins, j’apprécie également Tiberiu Olah et Stefan Niculescu - des personnalités musicales  profondes et admirablement inspirées. Il y a des compositeurs contemporains qui ont fait carrière en France parmi lesquels je mentionnerais Costin Miereanu, dont les œuvres ont beaucoup surpris par un mélange inédit de sonorités douces d’aquarelle et des contrastes d’orchestration assez originaux. 
 
Axia Marinescu
 
 
Pouvez-vous revenir sur l'origine de votre vocation ?
Ma vocation s’est manifestée aux alentours de l’âge de 5 ans, quand j’ai découvert le piano. Je pratiquais la danse et le peinture et j’ai découvert la musique de manière plus concrète lors des vacances à la mer. À cette époque-là, une chanson d’Elton John était très en vogue et je pleurais à chaque fois que je l’écoutais passer à la radio ou dans les haut-parleurs des restaurants et des plages de la station estivale où on se trouvait. Du coup, vu l’impact que la musique avait sur moi, mes parents ont décidé de me faire essayer le piano après la fin des vacances. Je suis tout de suite tombée amoureuse du piano, même si mes professeurs de l’époque ont considéré qu’il fallait bien tempérer mon caractère, un peu fort pour une petite fille de 5 ans, afin de pouvoir obtenir la patience et la rigueur nécessaires à la pratique de cet instrument. Mais au-delà de tout cela, je crois que d’une manière ou d’une autre, ma vocation se serait manifestée dans le domaine artistique. J’aime tout ce qui est lié à l’art, à la beauté et à l’esprit: la littérature, la poésie, le théâtre, la peinture, la danse..
 

Transmettre une émotion, partager une énergie particulière avec le public, signifie pour moi s’inscrire dans une sphère qui côtoie la présence du divin parmi nous. J’aime pouvoir ressentir ce flux qui s’installe dans la salle de concert. Lorsqu’il est là, le bonheur est infini. 

 
Que ressentez-vous quand vous jouez devant un public ? 
Jouer devant un public c’est atteindre le bonheur absolu. Ce sont ces instants tellement inatteignables dont on rêve toute une vie. Pouvoir vivre cela à travers la musique et le spectacle vivant, cela représente une chance inouïe. J’en suis très consciente et reconnaissante. Mais à part cette dimension un peu personnelle et individuelle, il y a aussi le facteur du partage qui intervient, en tant qu’expression ineffable de l’amour. Transmettre une émotion, partager une énergie particulière avec le public, signifie pour moi s’inscrire dans une sphère qui côtoie la présence du divin parmi nous. J’aime pouvoir ressentir ce flux qui s’installe dans la salle de concert. Lorsqu’il est là, le bonheur est infini.
 
 
Pouvez-vous nous présenter brièvement Les femmes dansent, votre nouvel album enregistré dans la prestigieuse Salle Gaveau à Paris?
La naissance et lʼitinéraire parcouru par la musique française de danse pour piano, à travers la vision sensible et passionnée des femmes compositrices, voilà lʼambition artistique de ce CD. Expression intime du rythme qui donne la vie, la danse sʼapparente à la musique par sa mobilité et sa fragilité dans le temps, mais se distingue aussi comme un reflet de la grâce et de lʼélégance, propre à l'Éternel féminin. Lʼidée de ce projet mʼest venue à un moment où la danse sʼinsinuait de plus en plus dans ma vie. Elle a toujours été présente, depuis mon plus jeune âge, quand les mouvements, les gestes et lʼallure des danseurs me fascinaient jusque dans les profondeurs de mon cœur dʼenfant. Jʼai continué de la côtoyer dans ses formes dʼexpression les plus diverses (en allant de la danse classique et moderne, jusqu'à celle de salon et en particulier de mon adoré tango). Cette synergie de la musique et de la danse devenant de plus en plus évidente à mes yeux, jʼai estimé quʼil était temps de les faire encore plus vivre ensemble, à travers les sons du piano et lʼâme féminine. L'album a reçu les avis positifs de la critique. Les femmes compositrices présentes sur ce CD méritent d’être connues et reconnues à leur juste valeur et le public semble leur faire un accueil des plus chaleureux. 
 

 

grégory rateau

Grégory Rateau

Rédacteur en chef et directeur du média LePetitJournal.com/Bucarest, ancien chroniqueur à RRI et écrivain
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