

Hier soir, les journalistes français Mehdi Chebana et Jonas Mercier ont lancé leur livre "Mémoires des Juifs de Roumanie" à l'Institut français de Bucarest. Cet ouvrage aborde un thème tabou en Roumanie : l'histoire douloureuse et méconnue des juifs roumains. Entretien avec l'un des auteurs, Mehdi Chebana
Lepetitjournal.com/Bucarest - Pourquoi avoir choisi de consacrer un livre à l'histoire des juifs roumains ?
Mehdi Chebana - Jonas Mercier et moi-même sommes journalistes depuis plusieurs années à Bucarest. Il y a deux ans, un article est paru dans la presse : le maire de Constan?a, Radu Mazare, s'était déguisé en officier nazi à une fête publique. Il n'y a eu aucune suite judiciaire, aucune réaction de son parti, de la classe politique. Cela nous a profondément choqués et interrogés sur le rapport de la Roumanie aux juifs. Car, tout le monde ne le sait pas, la Roumanie comptait l'une des plus importantes communautés juives d'Europe, avec près de 800.000 membres. Aujourd'hui, ils ne sont plus que 6.000.
Le rôle joué par l'Etat roumain dans l'extermination des juifs est rarement évoqué, voire nié en Roumanie. Que s'est-il passé à l'époque et pourquoi ce silence ?
Entre 280 et 380.000 juifs roumains ont été déportés et tués par les autorités roumaines pendant la Seconde Guerre mondiale. En Europe, on le sait peu, je n'en ai pas entendu parler à l'école, par exemple. Idem en Roumanie. Sous le communisme, on ne parlait pas de cet holocauste. La Roumanie, pays grandiose, n'avait pas pu prendre part à ces horreurs. Depuis quelques années, une loi a introduit l'enseignement de cette page de l'histoire au lycée. Mais la participation de la Roumanie reste contestée, notamment car le maréchal Antonescu, alors au pouvoir, a décidé de ne pas envoyer des milliers de juifs roumains dans les camps polonais. Du coup, l'idée est restée qu'il les a protégés, alors même qu'il a en expédié des dizaines de milliers d'autres dans les camps en Transnistrie, alors même qu'il y a eu des pogroms à Iasi, à Bucarest?
Vous n'évoquez pas "seulement" l'Holocauste mais l'histoire de la communauté juive roumaine, son rôle culturel, politique?
Oui, nous avons choisi de balayer plus d'un siècle et demi d'histoire mouvementée à travers le portrait de neuf juifs roumains, certains vivant ici, d'autres en Israël. A travers eux, on évoque le rôle essentiel des juifs roumains dans le sionisme ? ils créèrent la première colonie juive en Palestine ? l'importance de la culture juive en Roumanie, les persécutions pendant la Seconde Guerre mondiale, l'exil en Israël ? ils étaient "rachetés" à l'Etat communiste ? la vie et le poids de la communauté juive roumaine, la troisième du pays, en Israël? Certains de ces personnages sont habitués à se raconter, à transmettre leur histoire. D'autres n'avaient jamais parlé à un journaliste, comme ce vieux monsieur qui a pourtant été le premier à obtenir la condamnation de l'Etat roumain pour sa participation à l'Holocauste.
Quelles réactions a suscité votre ouvrage ?
Ici, le livre sort juste. Mais en France, les médias en parlent, nous avons reçu des messages de juifs roumains qui recherchent des informations sur leur passé, et le livre est en bonne voie d'être traduit et publié ici. Notre ambition est de faire connaitre ces destins méconnus, cette histoire méconnue, et permettre qu'on parle enfin de ce sujet.
Propos recueillis par Marion Guyonvarch (www.lepetitjournal.com/Bucarest) mercredi 25 janvier 2012
Mémoires de Juifs de Roumanie, par Mehdi Chebana et Jonas Mercier Mure-Ravaud, éditions Non lieu.
Renseignements : www.juifsderoumanie.wordpress.com







