Le 19 février 2026, nous célébrons 150 ans depuis la naissance de Constantin Brâncuși. À cette occasion, nous proposons de regarder cet immense artiste sous un angle moins connu : celui de l’homme qui a contribué à changer la définition juridique de l’art.


Extraits de la présentation soutenue par Me Dana GRUIA DUFAUT, avocate fondatrice et Conseillère des Français de l’Etranger (Roumanie – Moldavie) dans le cadre du Symposium „Constantin Brancusi – créateur de la sculpture moderne”, organisée par la Bibliothèque Centrale Universitaire Carol I (BCU) et l’Académie des Scientifiques de Roumanie (AOSR) ce mercredi 18 février 2026
Né en 1876 à Hobița (département de Gorj), Constantin Brâncusi arrive à Paris en 1904.
En 1906, il expose déjà à la Société Nationale des Beaux-Arts et au Salon d’Automne.
En 1913, à 37 ans, il participe à l’Armory Show de New York, la première grande exposition d’art moderne organisée aux États-Unis. Organisée dans le bâtiment Regiment Armory sur Lexington Avenue, elle réunit plus de 1 300 œuvres d’art moderne européen et américain ; aux côtés de Brâncuși y exposent Picasso, Matisse et Duchamp ; l’exposition attire 250 000 visiteurs.
En 1952, Brâncuși devient citoyen français. Son parcours relie deux espaces : la Roumanie et la France, les racines et l’universalité. La découverte de l’univers de Brâncuși révèle une œuvre qui dépasse la sculpture pour interroger la vision, le courage et la liberté de créer.
Imaginez un jeune homme qui, à 28 ans, quitte son village du département de Gorj (sud-ouest de la Roumanie, en Olténie). Il arrive à Paris sans ressources, sans relations, sans garanties. Et pourtant, il se forge une réputation mondiale. Il crée son atelier, affirme son style, impose son nom.
Aujourd’hui, nous dirions qu’il a construit une marque internationale.
Et c’est ici que commence la partie qui intéresse la profession juridique…
En 1926, sa sculpture «Oiseau dans l’espace» — dans sa version en bronze (la première était en marbre) — arrive au port de New York avec dix-neuf autres œuvres de Brâncuși, à bord du bateau Paris. Ces œuvres devaient être exposées à la galerie Brummer, galerie d’art avant-gardiste new-yorkaise, puis à l’Arts Club de Chicago.
A son arrivée aux Etats Unis, contrairement aux règles concernant les œuvres d’art, les autorités douanières américaines décident d’imposer des droits de douane à la sculpture «Oiseau dans l’espace» la considérant comme un objet industriel, classé «metal manufacture». L’œuvre ne ressemblait pas à un oiseau, n’imitait pas la nature et ne correspondait pas à la définition classique de l’art : c’était une forme élancée, en bronze poli.
Soutenu par le photographe américain Edward Steichen, qui avait acheté l’œuvre et en était donc le propriétaire, Brâncuși refuse la décision des douanes et saisit la justice pour défendre sa création. À ses côtés, deux avocats : Charles J. Lane et Arthur W. Hays, ce dernier associé du cabinet Baldwin & Hays.
Le procès Brancusi v. United States, engagé par Steichen en qualité de propriétaire et importateur de la sculpture, durera plus de deux ans.
Il faut ouvrir une parenthèse : la loi douanière américaine de 1922 prévoyait qu’une sculpture n’était exonérée des droits de douane que si elle constituait une œuvre originale, réalisée par un sculpteur professionnel et dépourvue de toute finalité pratique. Dans le cas de Brâncuși, personne n’a contesté l’absence d’utilité pratique de l’œuvre. Le litige portait sur un seul point : cette sculpture pouvait-elle être considérée comme de l’art ? La difficulté venait d’un précédent de 1916, l’affaire United States v. Olivotti, selon laquelle une sculpture n’était reconnue comme œuvre d’art que si elle représentait un objet naturel dans ses proportions réelles. « L’Oiseau dans l’espace » était une forme abstraite, donc son statut d’œuvre d’art était contesté. Au cours du procès, artistes et experts furent entendus afin d’expliquer au Tribunal ce qu’est l’art et qui peut en décider.
En 1928, le juge J. Waite décide que « l’Oiseau dans l’espace » est une œuvre d’art. Il est cité dans la presse déclarant : « Entre-temps, une soi-disant nouvelle école d’art s’est développée, dont les représentants cherchent à exprimer des idées abstraites plutôt qu’à imiter des objets naturels. Que nous adhérions ou non à ces idées nouvelles et aux écoles qui les portent, nous estimons que leur existence et leur influence sur le monde de l’art doivent être prises en considération, telles que reconnues par les tribunaux. »
Le tribunal reconnaît ainsi la légitimité de l’art abstrait. Cette décision a transformé à jamais la relation entre créativité et droit et ouvert la voie à une évolution fiscale majeure sur le marché de l’art aux États-Unis.
Mesurez la portée de ce moment ! Un artiste, roumain, convainc un tribunal américain de redéfinir juridiquement la notion de l’art moderne. La décision a un impact mondial. Pensez aussi au fait qu’un an plus tard, le Museum of Modern Art de New York ouvre ses portes et consacre la ville comme centre mondial de l’art contemporain.
Aujourd’hui, nous vivons dans une économie d’idées. La valeur des entreprises repose sur la création, le design, la technologie, le savoir-faire et la réputation.
Les questions restent les mêmes qu’il y a un siècle : comment protéger l’innovation ? Comment défendre la propriété intellectuelle ? Comment soutenir la réputation et le patrimoine ?
Brâncuși a vécu ces défis avant tout le monde. Il a compris que la vision exige une protection juridique. Il a compris que la liberté de créer suppose un cadre qui la protège.
Or, Brâncuși incarne un pont/un lien : entre culture et économie, entre la Roumanie et la France, entre le passé et l’avenir. Son parcours montre que le dialogue entre ces deux espaces produit l’excellence.
En célébrant les 150 ans de sa naissance, nous célébrons bien plus qu’un artiste.
Nous célébrons le courage de voir autrement. Le courage d’avancer. Le courage de créer.
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