

Plaque mémoriale Piata Universitatii (photo : Julia Verdes).
Teodor Maries, président de l'association des révolutionnaires 21 décembre 1989 :
"A l'époque, j'étais footballeur et je faisais la navette entre mon club de Caransebes (près d'Hunedoara) et Bucarest. On n'était pas très loin de Timisoara, les gens qui arrivaient par le train nous racontaient ce qui s'y passait. J'ai écouté Europa Libera et appris l'ampleur de la révolte. Je suis parti à Bucarest en train. Le 21, j'avais rendez-vous avec un ami à midi dans le centre-ville. Je ne savais pas qu'il y avait un meeting. Arrivé dans le centre, j'ai vu des gens, des femmes notamment, qui couraient dans tous les sens et j'ai appris que le meeting avait été dispersé. Je me suis rendu compte que ici aussi, cela allait commencer. Le régime était tellement insupportable, on ne pouvait pas faire une blague en public, il fallait faire la queue des heures pour du lait, un morceau de viande. Même si moi je ne vivais pas trop mal, je n'en pouvais plus? Je me suis dirigé vers Piata Universitatii, au niveau de l'Intercontinental, il y avait 25 à 30 jeunes qui faisaient face au cordon des forces de l'ordre et qui criaient "A bas le communisme !". Il y avait beaucoup de monde sur les trottoirs, mais peu osaient venir sur la chaussée nous rejoindre. On a été dispersé, poursuivi. Dans les rues, il y avait des drapeaux, des panneaux à l'effigie de Ceausescu, partout. La nuit a commencé à tomber, on était sur la Piata Universitatii, encerclé par des chars. A un moment donné, alors que nous étions à hauteur de Sala Dalles, ils ont ouvert le feu. Je me souviens des hommes qui tombaient? Je me suis replié dans une entrée d'immeuble, on était nombreux, écrasés, on a pris la fuite par la cour de l'immeuble. Je ne sais pas combien de temps cela a duré, j'avais perdu toute notion du temps. Le lendemain, le 22, j'étais de nouveau dans la rue, direction le Comité central. Toutes les rues étaient pleine de monde, il y avait des dizaines de milliers de personnes qui convergeaient vers le Comité. L'hélicoptère de Ceausescu était sur le toit. Avec un groupe, on était en première ligne, on a cassé les vitres et on est entré. C'était le c?ur du pouvoir, mais c'était désert, au moins au premier étage... J'ai fini par arriver au dernier étage, mais l'hélicoptère était déjà parti. Je me souviens du sentiment incroyable que j'ai ressenti, la place était noire de monde, tout le monde criait "liberté !". Le dictateur était parti, c'était la fin d?un cauchemar."
Ion Caramitru, directeur du Théâtre national de Bucarest :
"J?étais à Cluj, pour une conférence, j'ai entendu ce qui se passait à Timisoara à la radio, sur Europa Libera. Je n'ai pas dormi de la nuit, j'ai pris le premier avion du matin, le dernier d'ailleurs, et je suis arrivé à Bucarest. Dans le terminal, j'ai entendu le discours de Ceausescu, diffusé à la télé. J'ai pris ma voiture, en chemin j'ai dû laisser passer trois autocars des "forces spéciales". Je me suis rendu compte qu'il se passait quelque chose. Je suis passé chez moi, me suis habillé léger, et je suis sorti. Je me suis retrouvé dans les rues, puis sur une barricade à Piata Romana, il y avait des tanks dans les rues, des camions. J'ai réussi à m'échapper lorsqu'on a voulu m'arrêter, toute la nuit a été une folle aventure. Le lendemain matin, à 5h, on était à la sortie des bouches de métro et on essayait de convaincre les ouvriers de venir. Vers dix heures du matin, toute la zone autour du Comité central était pleine de milliers de personnes. J'ai appelé ma femme, elle m'a dit que Ceausescu venait de déclarer l'état d'urgence à la télé. J'ai dit ça à un militaire qui était en face de moi et qui m'avait reconnu, il m'a dit qu'il n'avait plus de commandant. L'armée et le peuple ont fraternisé? Je lui ai dit "Allons à la télé?"Je suis arrivé là-bas, j'ai retrouvé Mircea Dinescu dans le studio 4, on a vu l'hélicoptère qui passait au-dessus du siège de la TVR. On a attendu un quart d'heure avant d'avoir l'autorisation de passer à l'écran. On a été filmé tout ce temps-là par les agents de la Securitate qui étaient là. Ils jouaient double jeu, nous laissant faire, mais filmant quand même si jamais Ceausescu revenait. On a obtenu le feu vert et c'est là que je me suis exclamé "Nous sommes libres !", en direct. Le soir, j'étais nommé, avec Mircea Dinescu, membre du Front de Salut National créé par Iliescu."
Propos recueillis par Marion Guyonvarch (www.lepetitjournal.com / Bucarest) lundi 21 décembre 2009
Révolution endeuillée
A l'inverse des autres pays communistes, la Roumanie a payé sa liberté au prix fort. Le bilan est de plus de 1.100 morts et 3.500 blessés. Surtout, la majorité des victimes, outre les morts de Timisoara et ceux des barricades de Bucarest, ont été tuées ou blessées à partir du 22 au soir, 23 décembre, lorsque les fameux "terroristes"ont fait leur apparition et que des tirs ont commencé à fuser à travers la ville. Cette "diversion des terroristes"est considérée par beaucoup comme l'épisode qui a entrainé la confiscation de la révolution populaire par l'ancienne nomenklatura communiste. Le 25, le couple Ceausescu est jugé puis exécuté à Targoviste. Le premier gouvernement libre est formé dans les jours suivants. M.G.{mxc}







