

En pleine année électorale, après un scrutin municipal ayant une fois de plus révélé le désengagement et le laxisme politique des Roumains, le Théâtre National de Târgu Mureș propose une lecture plus qu'inconfortable d'un chef d'oeuvre incontournable de la dramaturgie roumaine : O scrisoare pierdută (Une lettre perdue) de Ion Luca Caragiale (1852-1912). Une comédie sur la Roumanie moderne aussi bien que sur nombre de pays de l'Est de l'Europe, où l'on réfléchit deux fois avant de rire...
Photo : www.teatrunational.ro
Les paroles s'accumulent, s'entassent, débordent, déferlent. Elles envahissent la scène, s'engouffrent dans les oreilles des spectateurs et les accablent, sortent du théâtre, prennent possession de la ville et du pays tout entier. Tout est réduit à une succession de paroles vaines, de parasites sonores qui faussent la vie d'une société. "Du radotage en excès". C'est ce qu'annonce sans détours le sous-titre de cette version de la "Lettre perdue", entièrement retravaillée par Alina Nelega. Cette auteure dramatique - parmi les créateurs roumains de théâtre les plus connus, traduits et joués en Europe - n'a jamais eu peur des tabous et des monuments qu'elle déconstruit avec minutie pour en révéler les parties creuses, camouflées derrière le bien pensant et l'hypocrisie.
Lorsqu'elle est représentée pour la première fois, en 1884, cette pièce de Ion Luca Caragiale connaît un franc succès public, tout en s'attirant les foudres de la critique. Une lettre perdue a largement de quoi déranger - les manigances électorales, l'autisme de l'élite politique d'un petit bourg de province font l'objet de la moquerie mordante de Caragiale, qui expose des us et coutumes publics profondément enracinés dans la Roumanie d'hier. Et d'aujourd'hui, renchérit Alina Nelega. En reprenant des fragments de cette satire de la fin du 19e siècle, elle pratique une vivisection sur le corps social roumain du 21e siècle. Dans sa lecture, celui-ci consent d'être pris en otage par un système politique corrompu qui s'auto-perpétue et renforce continuellement ses positions aux dépens des citoyens lambda.
En intégrant astucieusement le personnage même d'Ion Luca Caragiale à la Lettre perdue, entremêlant fiction et travail documentaire de fourmi, Alina Nelega explique ainsi comment cet écrivain a bousculé les habitudes littéraires et théâtrales de son temps. Elle rappelle pourquoi il a été contraint, en fin de compte, de s'exiler en Allemagne tant sa franchise, sa malice, sa plume et son oeil scrutateur fâchaient ses contemporains, surtout les élites de tout bord, malgré le fait que celles-ci lui reconnaissent, ne serait-ce qu'en cachette, les qualités journalistiques et littéraires. L'auteure raconte également la récupération effrontée de l'oeuvre de Caragiale par le régime communiste qui a hissé l'écrivain sur un socle, car il ne pouvait pas interdire ses textes qui auraient pu être considérés comme subversifs. Des générations entières de jeunes Roumains ont ainsi été assommés avec une fausse lecture patriotarde et nationaliste des pièces et des nouvelles de Caragiale, un martèlement qui a fini par porter ses fruits, éloignant les jeunes de ce "monument de la littérature" locale.
Le metteur en scène Gavril Cadariu s'empare de tout ce matériel et construit un spectacle précis, cru et tranchant, clin d'oeil ironique aux maniérismes ayant émaillé la création de la Lettre perdue sur presque toutes les scènes roumaines, depuis environ un siècle. Les comédiens de la Compagnie de langue roumaine "Liviu Rebreanu" du Théâtre national de Târgu Mureș s'éclatent visiblement sur scène et recréent avec joie et fraîcheur des personnages à propos desquels on aurait cru que tout avait été dit. Mais le rire qui jaillit spontanément dans la salle s'éteint progressivement, au fur et à mesure que le public prend conscience du fait que lui-même, nous tous, ici et ailleurs, avons cautionné et même contribué activement, précisément par nos désintérêt, paresse et égoïsme, à la laideur "sympa", à la marre systémique qui s'étalent sur scène et à l'extérieur du théâtre.
Alors que le récent scrutin municipal a laissé derrière lui plus d'interrogations que de certitudes quant à légitimité populaire et de compétence des élus et la tolérance des Roumains par rapport à la corruption, La lettre perdue de Ion Luca Caragiale revisitée par Alina Nelega est un signal d'alarme à écouter par un plus grand nombre d'Européens. Car jamais une comédie pétillante de Caragiale n'a été aussi triste, voire tragique, quand les lumières s'allument dans la salle.
Andrei Popov, journaliste culturel à la rédaction francophone de Radio roumaine internationale (www.lepetitjournal.com/Bucarest) Mardi 31 mai 2016
O scrisoare pierdută de Ion Luca Caragiale ; adaptation - Alina Nelega, mise en scène - Gavril Cadariu. Avec - Rareş Budileanu, Cristian Iorga, Nicolae Cristache, Roxana Marian, Mihai Crăciun, Alexandru-Andrei Chiran, Ion Vântu, Costin Gavază, Dan Rădulescu
Les 14, 15, 16 juin au Théâtre National de Târgu Mures (traduction sur demande) www.teatrunational.ro







