Mercredi 27 octobre 2021
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P. Guillien : “Le français est la 1ère langue étrangère apprise et enseignée en Inde”

Par Isabelle Bonsignour | Publié le 07/07/2021 à 01:02 | Mis à jour le 07/07/2021 à 09:47
Phillipe Guillien avec des étudiants de français

Philippe Guillien, Attaché de coopération pour le Français auprès du Consulat Général de France à Bombay, est un ancien du réseau culturel et linguistique français à l'étranger et a exercé plusieurs fonctions dans ce cadre. Il nous explique la notoriété du français en Inde et l’action de la France pour la promotion et l’animation de la coopération linguistique dans le pays.


 

Bonjour, pouvez-vous nous raconter votre parcours avant de rejoindre le Consulat de France à Bombay comme Attaché de coopération pour le Français ?

J'ai passé 31 années de ma carrière hors de France. A l'origine, je suis professeur d'anglais, mais j'ai alterné des postes à l'étranger pour le ministère de l'Europe et des Affaires Etrangères et en France en tant que conseiller en formation continue auprès du rectorat de l'académie de Poitiers. 

A l'étranger, j'ai commencé par faire mon service militaire en coopération en Tanzanie puis j'ai été en poste au Sri Lanka, au Maroc, en Roumanie, en Grèce, en Espagne, en Israël et maintenant en Inde. 

 

Je connais de nombreux métiers de notre réseau culturel et linguistique parce que je les ai pratiqués : j'ai été professeur de français langue étrangère, directeur d'Alliance Française, directeur des cours et des examens dans des Instituts Français et enfin Attaché de Coopération pour le Français.

Aujourd'hui, en poste en tant qu’Attaché de Coopération pour le Français, je suis en poste pour l’Institut Français auprès du Consulat Général de Bombay.

 

Quel est le rôle de l'Attaché de Coopération pour le Français ? Vous êtes basé à Bombay, y a t-il d’autres Attachés de Coopération pour le Français en Inde ? Êtes-vous en charge d’une zone géographique comme le Consulat de France à Bombay ?

En tant qu'Attaché de Coopération pour le Français, je contribue directement à la définition et à l'animation de la politique de coopération pour le français en Inde qui est pilotée par le Conseiller de Coopération et d'Action Culturelle, Emmanuel Lebrun-Damiens (il est également directeur de l'Institut Français en Inde). 

J'ai trois autres collègues en Inde basés à Delhi, Kolkata et Chennai. Ma mission est territoriale puisque j'assure la promotion du français et la prospection auprès des écoles et des universités de l'ouest de l'Inde : Goa, Gujarat, Madhya Pradesh et Maharashtra en lien avec le réseau des Alliances Françaises. 


 

En quoi consiste votre action pour l’enseignement du français en Inde ? De quelle manière intervenez-vous auprès des enseignants et des établissements d’enseignement ? Quels sont les outils dont vous disposez ?

Mon travail est de concevoir des plans de formation pour les enseignants, d'intervenir en tant que formateur pour la formation initiale et la formation continue des professeurs de français. 

Je travaille étroitement avec les départements d'études françaises des universités.

 

Nous avons créé avec l'université de Mumbai le premier centre de formation en français langue étrangère rattaché à une université en Inde.

 

Ce centre est chargé de la formation initiale mais surtout de la formation continue des professeurs de français pour la région ouest de l'Inde. Mais comme nous travaillons actuellement en ligne, nous touchons des professeurs de toute l'Inde.

 

Pour les écoles indiennes, nous disposons de trois réseaux différents :

Le premier concerne les établissements indiens bilingues, qui enseignent le français mais aussi certaines disciplines en français. Ces établissements sont titulaires du label France Education qui est délivré à la suite d'un audit par l'Agence pour l'Enseignement Français à l'Etranger (AEFE). Aujourd'hui, seulement deux écoles sont titulaires de ce label : une à Kolkata au Bengale occidental et une à Rajkot au Gujarat.

Le deuxième comprend les écoles d'excellence pour le français ("Schools for Excellence in French"). Ce sont des établissements indiens, généralement des écoles privées situées dans des grandes métropoles en Inde qui enseignent le français à tous les niveaux et qui respectent un cahier des charges défini et vérifié par le biais d'audits.

Le troisième, le plus récent ("French in schools") vise des écoles situées dans des villes de taille plus modeste à proximité d'une Alliance Française, par exemple, Bhopal ou Ahmedabad. Ce réseau est actuellement expérimental dans l’ouest de l'Inde ainsi que dans le sud à Hyderabad.

 

Philippe Guillien avec des professeurs de français

 

Pour ces différents réseaux, en fonction du niveau d'exigence, nous avons une offre qui comprend plusieurs volets :

  • la formation continue des enseignants, 
  • la certification des compétences acquises par les élèves grâce au DELF (Diplôme d'Etudes de Langue Française)
  • le volet culturel qui propose aux établissements la plateforme de cinéma à distance IFCinéma et la médiathèque en ligne Culturethèque. Les Alliances Françaises de proximité associent aussi les écoles à leurs manifestations culturelles.

 

D’autre part, je travaille très régulièrement avec le comité de gestion et la direction du Lycée Français International de Mumbai (LFIM) sur des questions liées à la communication et à la sécurité notamment et j'interviens auprès de l'AEFE lorsque l'école doit solliciter des subventions.


 

A qui s’adresse l’enseignement du français en Inde ? Qui sont les personnes apprenant le français ? Dans quelles régions indiennes se situent-elles ? 

Le français est la première langue étrangère apprise et enseignée en Inde. Toutes les catégories de la population sont concernées : les enfants, les adolescents, les adultes qu'ils soient étudiants ou salariés dans une entreprise.

Les chiffres ne sont pas d'une très grande précision, mais on estime que plus de 700 000 personnes apprennent le français en Inde

Parmi celles-ci, environ 600 000 sont des élèves qui apprennent le français dans des écoles primaires ou secondaires indiennes généralement privées. 

Ensuite, il y a environ 90 000 étudiants qui apprennent le français. Certains l'apprennent comme une matière optionnelle en complément de leurs études de spécialité, par exemple, il y a des étudiants ingénieurs à l'IIT de Bombay qui choisissent d'apprendre le français. D’autres veulent devenir des spécialistes du français et suivent un parcours classique au sein des départements d'études françaises des universités. A cela, il faut ajouter environ 35 000 étudiants par an dans le réseau des Alliances Françaises (ndlr : avant la pandémie).

 

Jusqu'en 2019, on faisait passer environ 15 000 examens du DELF chaque année, ce qui fait de l'Inde un pays important en termes de diplômes de français délivrés.

 

On a un environnement favorable du côté des entreprises avec environ 1000 entreprises françaises présentes en Inde qui emploient à peu près 350 000 personnes, majoritairement des Indiens. Parmi ces personnes, certains choisissent d'apprendre le français soit à l'Alliance Française locale soit dans des cours dispensés au sein des entreprises. 

 

La majorité des apprenants sont dans les grandes métropoles indiennes, Mumbai, Chennai, Delhi, Kolkata.

 

Mais, il y a d'autres villes importantes pour le français, Hyderabad, Bhopal, Chandigarh, etc. partout où nous avons des Alliances Françaises. Depuis la mise en place des formations en ligne due à la pandémie, nous avons découvert des écoles dans lesquelles on enseigne le français en dehors de ces zones.

 

Affiche d'un webinaire animé par Philippe Guillien


 

Quelle est l’importance du corps enseignant indien en ce qui concerne l’apprentissage du français ? 

On considère aujourd’hui qu’il y a 6 000 professeurs de français en Inde, mais ces données sont peu fiables. Nous avons lancé un grand chantier en 2021 pour essayer de déterminer plus précisément combien de professeurs enseignent le français dans les divers établissements en Inde.

 

Deux associations de professeurs, l'Indian Association of Teachers of French (IATF), la principale, et l'Association of Indian Teachers of French (AITF), qui opère plutôt dans le sud de l'Inde, regroupent une partie des professeurs de français. Ces deux structures sont membres de la Fédération Internationale des Professeurs de Français (ndlr : 180 associations en sont membres dans le monde). 

 

L'IATF, qui a été fondée à Mumbai en 1953 par un religieux luxembourgeois, recteur de St Xavier's College (ndlr : un établissement prestigieux de la ville) compte environ 600 membres qui enseignent partout et proviennent de toute l'Inde. Ils organisent des activités pour les professeurs de français et essayent de créer des outils pédagogiques qui peuvent être utilisés par les enseignants, y compris des manuels de français. Ils interviennent aussi avec l'Institut Français dans le cadre de la formation continue et organisent des concours, des conférences et des colloques. 

 

Au mois de novembre 2020, le congrès annuel de l’IATF qui s'est tenu pour la première fois en ligne a été une belle réussite avec des intervenants français et francophones de tous horizons.


Quelle est la qualité du corps enseignant indien en ce qui concerne l’apprentissage du français ?

Afin d'évaluer la qualité de l’enseignement du français en Inde, nous organisons en accord avec les établissements des visites de classe. Cela nous permet de faire un diagnostic pédagogique à l'issue duquel on propose aux enseignants et à leur établissement de participer à un programme adéquat de formation continue. 

 


 

En Inde, la qualité du corps enseignant est très variable, certains professeurs de français ont un simple bachelor of education. C’est une formation rapide de seulement deux ans mais qui devrait passer à quatre ans lors de la mise en place de la nouvelle politique de l'éducation (National Education Policy 2020). Les autorités éducatives des Etats indiens sont conscientes de l'insuffisance de la formation des enseignants et du besoin de la renforcer.

 


Il n'y a pas de formation spécifique de professeur de langue étrangère en Inde, cela n'existe pas.


On trouve des professeurs qui enseignent le français avec un niveau A2 (ndlr : le niveau A2 du cadre européen de référence pour les langues (CECRL) est celui d’un utilisateur élémentaire au niveau intermédiaire ou usuel). Dans le meilleur des cas, le professeur a fait des études dans le département d'études françaises d’une université et en même temps il a passé son diplôme d'enseignement. Nombreux sont les professeurs qui se sont formés sur le tas dans leurs écoles.

 


Certains enseignants indiens sont conscients de leurs faiblesses et sont très demandeurs de formation. Ils sont disposés à se former en dehors de leur temps de travail, et même à faire des sacrifices financiers pour accroître leurs compétences.

Nous accompagnons quelques professeurs en mettant en place des bourses qui leur permettent de suivre un cours auprès d'une Alliance Française et en leur offrant l'inscription à l'examen du DELF correspondant au niveau supérieur à celui qu’ils avaient à l'origine. 

 


La préparation de l’examen du DELF permet d'avoir une certification internationale mais aussi de s'ouvrir à de nouvelles pratiques pédagogiques et d'évaluation.


 

Avec nos programmes, on parvient à compléter la formation de plusieurs centaines voire quelques milliers de professeurs, mais on est encore loin de couvrir l'ensemble du corps professoral.

 


 

On dit souvent que les Indiens ont un certain engouement pour le français et qu’apprendre la langue de Molière est très à la mode parmi la classe moyenne. Qu’en pensez-vous ?

C'est vrai que l'on a tendance à considérer que le français est la langue de la culture, la langue de l'amour, la langue des artistes. Lorsqu’on fait la promotion de l’apprentissage du français, on est un peu obligé de lutter contre ces idées reçues. 

 

Nous utilisons un argument spécifique pour les Indiens des classes moyennes qui veulent apprendre une autre langue étrangère : comme ils parlent déjà l’anglais, le choix logique pour eux est le français. Le français est une langue parlée sur les cinq continents, c'est une langue pour les sciences, pour la technologie, pour le commerce, pour les relations internationales. C'est une langue d'avenir, on considère qu'il y a actuellement environ 300 millions de francophones dans le monde, mais les projections pour 2050 sont de 800 millions majoritairement en Afrique. Les Indiens entendent ces arguments que nous diffusons durant des campagnes d'information dans les écoles ou les universités. 

 

Notre rôle est aussi d'encourager la mobilité des étudiants indiens. Jusqu'en 2019, on s'approchait de l'objectif de 10 000 étudiants indiens inscrits dans l’enseignement supérieur en France et même si la majorité intègre des programmes en anglais, une connaissance du français, même limitée, est indispensable pour la vie de tous les jours et pour mieux profiter des richesses culturelles de la France.


 

La rédaction remercie Philippe Guillien de nous avoir accordé cet entretien et espère que le français continuera à attirer les Indiens.

 

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isabelle bonsignour

Isabelle Bonsignour

Directrice de la publication et responsable éditoriale. Expatriée au long cours et fervente lectrice du site lepetitjournal.com, elle a rejoint l’équipe en créant l’édition de Bombay.
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