Annette Leday, chorégraphe/danseuse : “Le public indien a beaucoup changé en 30 ans"

Par lepetitjournal.com Bombay | Publié le 01/04/2022 à 15:13 | Mis à jour le 02/04/2022 à 08:08
Photo : La Compagnie Annette Leday/Keli pour Bonjour India 2022
La Compagnie Annette Leday/Keli pour Bonjour India 2022

La danseuse et chorégraphe Annette Leday évolue entre la France et l’Inde depuis plus de 30 ans. Formée pendant 8 ans à la danse théâtre Kathakali originaire du Kerala, Annette Leday a fondé sa compagnie et monté de nombreux spectacles alliant la danse contemporaine et le Kathakali. La première création de la compagnie Annette Leday-Keli, Kathakali - King Lear basée sur la pièce de Shakespeare est aujourd’hui considérée comme une référence de réussite interculturelle dans tous les départements d’études théâtrales des grandes universités. 

 

Pour les 80 ans de l’Alliance Francaise de Bombay, la compagnie Annette Leday-Keli avait présenté une nouvelle édition de Kathakali - King Lear au Royal Opera House. En 2022, dans le cadre du festival Bonjour India, la compagnie Annette Leday - Keli a présenté sa dernière création S.Thala dans plusieurs villes indiennes.

 

La rédaction a rencontré Annette Leday avant d’assister à la représentation à Mumbai de sa dernière création S.Thala basée sur l’œuvre de Marguerite Duras. Elle nous a partagé son parcours et les créations de la Compagnie Annette Leday/Keli. 

 

La représentation de S.Thala au G5A à Mumbai
La représentation de S.Thala au G5A à Mumbai

 

Annette Leday, danseuse chorégraphe française, travaillant entre l’Inde et la France

Annette Leday a d’abord étudié le tamoul à l’institut des Langues Orientales à Paris dans les années 70. Fascinée par la danse théâtre Kathakali, Annette Leday part, en 1978, étudier cet art à l'institution Sadanam puis au Kalamandalam sous la direction des grands maîtres Keezhpadam Kumaran Nair et Padmanabhan Nair. Elle se forme aux techniques rigoureuses du Kathakali et apprend le malayalam, la langue du Kerala, en l'écoutant uniquement. Elle la parle aujourd’hui couramment, mais elle nous a confié que sa connaissance du tamoul l'avait bien aidée (ndlr : les deux langues sont des langues dravidiennes). 

 

Pendant une dizaine d’années, Annette Leday s’est produite dans de nombreux spectacles de Kathakali en Inde et s’est totalement imprégnée de cet art. Puis, elle a décidé de construire un dialogue entre le Kathakali et la danse contemporaine, entre l’Inde et la France.

 

J’ai toujours su que je voulais faire un travail personnel à partir du Kathakali.

 

La compagnie Annette Leday/Keli : un dialogue entre la danse traditionnelle du Kathakali et la danse contemporaine

En 1982, après une immersion d'un dizaine d'années dans la forme traditionnelle du Kathakali, elle décide d'innover et crée la Compagnie Annette Leday/Keli avec pour projet artistique d'orienter et de faire évoluer les techniques traditionnelles rares du spectacle vers la création contemporaine

S’appuyant sur le parcours personnel de sa fondatrice, la Compagnie Annette Leday/Keli s’est attachée à établir un constant dialogue entre des artistes de l’Inde et de la France et a développé un processus d’échange original depuis sa création. 

 

Mes spectacles sont un dialogue des techniques et des corps pour exprimer mes idées et mes pensées.

 

La première création de la Compagnie Annette Leday/Keli a été montée en 1988 sur la base de l’œuvre de Shakespeare : Kathakali King Lear.

 

Personnage du spectacle Khatakali King Lear de Annette Leday
Personnage du spectacle Khatakali King Lear

 

Ont suivi : La Sensitive, Trans-Malabar, Cendrillon Ailleurs, La tempête, L’Étoffe des Songes, Big-bang.org, Mithuna, S.Thala.

 

La troupe de la Compagnie Annette Leday/Keli comprend une danseuse contemporaine française et des danseurs indiens de Kathakali. Chacun utilise son art dans les spectacles pour communiquer avec les autres danseurs et les spectateurs. 

 

En 2018, Kathakali King Lear a été remonté et est parti en tournée en Inde puis dans le monde.

 

Pour réaliser ses spectacles, Annette Leday a souvent travaillé avec l’Alliance Française de Trivandrum dans le Kerala. C’est cette Alliance qui est la coordinatrice de la tournée de S.Thala, la dernière création de la compagnie Annette Leday/Keli dans le cadre du festival Bonjour India 2022.

 

Anette Leday dansant dans S.Thala
Anette Leday dansant dans S.Thala

 

En Inde, on appelle le rasa, le sentiment qu’un artiste fait passer au public

Annette Leday est convaincue qu’il est important de voir un spectacle “vivant”. Pendant quasiment deux ans, durant la pandémie de Covid-19, les théâtres et les lieux de scène ont été fermés et cela a nui à la relation avec le public selon la chorégraphe.

 

Le lien qui se crée dans une salle de spectacle entre le spectateur et les artistes ne peut pas être reproduit derrière un écran.

Pour décrire ce lien, Annette Leday utilise le terme sanskrit rasa (littéralement “sève, nectar, saveur”) qui, dans la tradition classique indienne, désigne le sentiment propre à une œuvre littéraire, dramatique ou musicale. Il s'agit de la saveur et de l'essence émotionnelles que l'écrivain a façonnées dans l'œuvre et qui sont appréciées par un "spectateur sensible", littéralement celui qui "a du cœur", et qui peut se connecter à l'œuvre avec émotion.

Et pour appuyer son commentaire, Annette Leday fait le parallèle avec la rasam, une soupe traditionnelle du sud de l’Inde qui sert à mettre en valeur les goûts de ce que l’on vient de manger.

 

Dans la cuisine du sud de l’Inde, on déguste la rasam pour apprécier toutes les saveurs d’un repas. Un spectacle en ligne, c’est un peu comme un repas sans rasam.

Au cours de ces longues années passées en Inde, Annette Leday a remarqué une évolution notable du public indien et de son rapport au temps. 

Aujourd’hui, l’attitude face au temps qui passe a beaucoup changé en Inde et cela date d’avant la pandémie de Covid-19.

 

Elle nous a confié qu’auparavant, les spectacles de Kathakali duraient souvent des nuits entières, mais, de nos jours, les spectateurs ne sont plus réceptifs et n’apprécient plus les représentations trop longues. 

 

La dernière création de la Compagnie Annette Leday/Keli, S.Thala

Après avoir travaillé principalement avec des auteurs anglais (Shakespeare, Shelley…), Annette Leday a souhaité créer un spectacle à partir d’une oeuvre de la littérature française et le cycle indien de Marguerite Duras s’est alors naturellement imposé. Elle s’est principalement inspirée de L’amour de Marguerite Duras et le travail avec les danseurs de Kathakali a été grandement facilité par la traduction du texte en malayalam par Sreedevi K. Nair, professeure, traductrice et responsable du département d’anglais d’un collège universitaire du Kerala qu’Annette Leday avait rencontré au cours d’un séminaire en Ecosse.

 

Couverture de l'Amour de Marguerite Duras en malayalam
Couverture de l'Amour de Marguerite Duras en malayalam : Pranayam

 

Annette Leday s’est plongée dans l’oeuvre de Marguerite Duras pour en extraire des impressions et des atmosphères, l’incarner physiquement et la faire résonner dans le contexte de l’Inde et du monde d’aujourd’hui. S.Thala allie danse contemporaine et Kathakali, images projetées et lecture de quelques passages de l’Amour de Marguerite Duras, le tout dans un décor dépouillé. L'origine du nom du spectacle provient de Sthala (स्थल), un mot sanskrit signifiant un lieu, un endroit, une pièce.

 

Scène de S.Thala de la Compagnie Annette Leday/Keli

 

S.Thala met en scène le trio cher à Marguerite Duras, une femme incarnée par la danseuse contemporaine française, Hélène Courvoisier et deux hommes joués par les danseurs indiens de Kathakali, K. Unnikrishnan Nair et Sadanam Manikandan. La danseuse va de l’un à l’autre au gré du vent et les danseurs communiquent aux spectateurs les émotions qui les envahissent selon qu’elle se rapproche de l’un ou de l’autre. 

 

La représentation démarre lentement par une mise en place de la scène et le bruit répétitif des vagues, mais la musique et les mouvements des danseurs ne tardent pas à s’emballer emportant avec eux les spectateurs. Tout au long du spectacle, le rythme s’accélère, ralentit, s’accélère, ralentit… Les images projetées se succèdent sur ce même rythme et le bruit de la mer alterne avec la musique que la voix lente de la narratrice interrompt pendant les périodes calmes.

 

Scène de S.Thala de la Compagnie Anette Leday/Keli

 

 

L’audience est aussi captivée par les visages des artistes : le sourire de la danseuse française contraste avec les mouvements du visage des deux danseurs indiens de Kathakali. L’absence du maquillage utilisé habituellement lors des spectacles de Kathakali met encore plus en valeur les expressions véhiculées par les yeux des danseurs. De même, les tenues des danseurs sont épurés bien loin des costumes traditionnels du Kathakali, mais cette simplicité s’accorde parfaitement avec leurs mouvements.

 

Un spectacle à voir et à écouter pour vivre le temps et les émotions de l’amour !

 


La tournée s'inscrit dans le cadre de Bonjour India 2022 organisé par l'Ambassade de France en Inde, l'Institut français en Inde, les Consulats de France en Inde, et le réseau des Alliances Françaises en Inde en collaboration avec de nombreux partenaires et lieux importants. La tournée en Inde est pilotée par l'Alliance Française de Trivandrum et la représentation à Mumbai a été organisée par l'Alliance Française de Bombay, forte de 84 ans, en partenariat avec G5A.


 

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