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Les télécoms font mauvais genre à la pagode Shwedagon

Par Rédaction lepetitjournal.com Birmanie | Publié le 20/10/2019 à 22:00 | Mis à jour le 20/10/2019 à 22:00
Photo : Le Dr Aung Kyaw Win
Le Dr Aung Kyaw Win en Birmanie

C’est une histoire birmane que George Orwell n’aurait pas reniée, absurde, pleine de superstition, de veulerie et de revanche, de provocation aussi, avec un soupçon ou même des soupçons de prévarication, et s’achevant sur une fin édifiante… pour l’instant !

Durant Thadingyut, le Dr. Aung Kyaw Win, propriétaire de Shwe Nan Daw (une grosse entreprise de négoce d’or et de pierres précieuses), également médecin ophtalmologiste connu pour ses actions caritatives de soin, et enfin marié à Daw Thet Thet Khine, députée élue de la circonscription de Dagon-nord, décide de faire « un mérite », une pratique bouddhiste consistant à faire un don à des moines délibérément choisi et à ensuite distribuer gratuitement de la nourriture à tous ceux qui souhaitent en profiter. Les bouddhistes croient que le donateur s’octroie ainsi plus de droits à une meilleure réincarnation. Thadingyut est par excellence le moment des « mérites », celui où les riches et les puissants – généraux, politiciens, hommes d’affaires, célébrités… - procèdent à ces dons, en règle générale de manière ostentatoire en s’assurant que les médias rendent la chose publique et connue. Et plus vous êtes influents, plus vous voulez un lieu emblématique pour faire vos « mérites ».

Aussi, le Dr. Aung Kyaw Win a-t-il jeté son dévolu sur la pagode Shwedagon, le plus haut lieu bouddhique de Birmanie… qui se trouve être située dans la circonscription de Dagon-nord. Mais parce que cette pagode joue un rôle majeur dans la religion locale, tout un chacun ne peut y accéder comme cela pour faire son don. Il faut montrer patte blanche. D’autant que le Dr. Aung Kyaw Win avait décidé que ses « mérites » se feraient sur le niveau supérieur de la pagode, au sommet, un lieu réservé aux hommes (en Birmanie, toutes les pagodes restreignent l’accès de certains lieux aux seuls hommes). Il a donc fait sa demande officielle, et a reçu un accord tout aussi officiel de la part de U Tun Aung Ngwe, alors directeur de l’établissement religieux. Jusque-là, rien qui vaille la moindre ligne, le moindre mot.

L’affaire se corse lorsque plusieurs personnes se plaignent auprès des administrateurs de la célèbre pagode que le Dr. Aung Kyaw Win… est une femme ! Une personne transgenre, en l’occurrence. Car si de nombreux bouddhistes birmans prêchent la tolérance, ce n’est pas au point d’accepter que les transgenres existent ou ont des droits… La lutte pour le respect et les droits des personnes LGBT reste difficile en Birmanie, où la communauté bouddhiste est loin d’être une et unie, nourrissant en son sein des tendances privilégiant l’ouverture d’esprit et la tolérance, d’autres tendances qu’en Occident on appellerait d’extrême-droite, à faire pâlir la « manif pour tous » ou le Tea party… Par crainte du scandale, les administrateurs agissent rapidement et demandent des comptes à U Tun Aung Ngwe. Lequel se défend de toute faute en présentant les documents officiels fournis par le Dr. Aung Kyaw Win, incluant des papiers d’identités lui donnant le genre masculin. Las, les administrateurs sanctionnent leur directeur en le mettant d’abord à pied puis en le licenciant. Outre la question du genre, influences et règlements de comptes politiques auraient aussi joué un rôle non négligeable dans cette issue. En effet, Daw Thet Thet Khine, l’épouse du Dr. Aung Kyaw Win, a été élue alors qu’elle appartenait à la Ligue Nationale de la Démocratie, le parti aujourd’hui au gouvernement. Parti dont elle a ensuite été exclue pour avoir dit en public que « Daw Aung San Su Kyi voulait être partout, tout voir, tout décider. Qu’elle se comportait comme un joueur de football qui voudrait être l’équipe à elle seule en jouant à tous les postes ».

U Tun Aung Ngwe, manifestement furieux de sa sanction, a alors révélé que les administrateurs avaient autorisé voilà environ un an l’entreprise de télécom MyTel à installer une antenne-relais sur la Shwedagon, qui s’élève sur une colline et constitue donc un excellent point de diffusion, mais qui est aussi un lieu sacré où une telle antenne ne devrait pas être posée. D’ailleurs, les quatre entreprises du secteur en Birmanie – MPT, MyTel, Ooredoo, Telenor – ont depuis longtemps demandé officiellement l’autorisation de poser une telle antenne… et se la sont vues refuser tout aussi officiellement. MPT a obtenu ce droit une fois, de manière temporaire, pour un festival, et avait ensuite retiré l’installation.

Que MyTel ait obtenu officieusement cette possibilité n’est là encore pas anodin – il semble que dans cette histoire rien ne le soit – car cet opérateur est détenu en grande partie par la Myanmar Economic Corporation (MEC), une compagnie qui est la propriété du ministère de la Défense et bénéficie uniquement aux militaires. MyTel a été régulièrement accusée de ne pas jouer le jeu de la concurrence avec les mêmes armes et les mêmes moyens que ces trois adversaires car utilisant l’influence de hauts gradés pour obtenir des passe-droits ou éviter certaines sanctions. Dans le cas de la Shwedagon, par exemple, outre l’installation officieuse et secrète de son antenne, MyTel était supposée payer entre 600 000 et 800 000 kyats par mois pour cet avantage. De l’argent qui n’a jamais été versé, sans protestation de la part du directeur ou des administrateurs.

Une fois le scandale au grand jour, les administrateurs ont d’abord nié les faits, avant que MyTel elle-même les reconnaisse en parlant d’une volonté de l’entreprise « de mieux servir ses clients » et que son autorisation n’avait jamais été que temporaire… L’entreprise a ajouté qu’elle négociait une installation permanente auprès du ministère des Affaires religieuses et de la Culture et que c’était pour cela qu’elle n’avait jamais payé la rente due. Et parce qu’il n’y avait plus grand-chose d’autre à faire, les administrateurs et l’entreprise ont décidé d’un commun accord de retirer l’antenne-relais. Et MyTel de conclure son communiqué de presse en indiquant qu’elle allait « continuer à essayer d’obtenir un permis valide ». L’histoire ne dit pas si le Dr. Aung Kyaw Win a réellement gagné beaucoup de « mérites » pour sa prochaine vie, mais pour la présente, il ne s’est certainement pas fait que des amis.

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