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Véronique Olmi : « Bakhita est un emblème d’espoir »

Par Noémie de Bellaigue | Publié le 09/11/2018 à 20:00 | Mis à jour le 12/11/2018 à 09:49
olmi Bakhita

L’ouvrage racontant l’histoire de cette ancienne esclave, originaire du Darfour, devenue religieuse avant d’être canonisée par le pape Jean-Paul II a été récompensé du Prix « Le Choix Goncourt de l’Orient » lors du Salon du livre de Beyrouth en 2017.

 

Lepetitjournal.com Beyrouth : Joséphine Bakhita est mal connue du grand public. Comment l’avez-vous « rencontrée »?
Véronique Olmi : J’ai connu son existence en faisant du tourisme. Je passais l’été en Touraine. Alors que je faisais mon marché à Langeais, je suis rentrée dans la petite église où elle était devenue, par le plus grand des hasards, la patronne de la paroisse. Il y avait son portrait avec une biographie assez sommaire. Je me suis demandé comment on pouvait avoir ce parcours quand on avait oublié son prénom. Je suis partie à sa recherche pour essayer de comprendre.

 

À quel moment avez-vous réalisé que vous alliez vous emparer de son histoire et lui consacrer un livre?
Tout de suite! Je me suis dit que cette histoire était inimaginable. J’ai cherché les livres qui en parlait mais il n’y en avait quasiment pas. C’était l’occasion.

 

À cause des horreurs et des tortures subies, elle oublie sa langue maternelle et même son prénom. Cependant, elle remarque toujours la beauté du monde partout où elle passe. Comment peut-on expliquer le fait qu’elle ait autant conscience de la valeur de la vie alors qu’elle n’a pas conscience de sa propre valeur en tant qu’être?
Ce que m’a appris le livre, c’est que je faisais une erreur en pensant que puisqu’elle avait oublié son prénom, elle ne savait pas qui elle était. Souvent, l’oppression commence par la négation du nom du l’autre car cela évoque d’où il vient, son origine, sa particularité, sa culture… Bakhita fait partie d’une culture où le prénom n’est pas donné avant que l’enfant naisse ou à la naissance. Il est donné en fonction de ce que l’on ressent et pressent de l’enfant. Le sens est très profond et spirituel. En travaillant sur ce livre et sur son parcours, j’ai travaillé selon un ordre chronologique justement pour comprendre comment elle avait pu survivre si petite et aimer si fort la vie. Elle a toujours travaillé, comme pour rendre quelque chose. Elle a toujours voulu être de plain-pied dans la vie. D’ailleurs, elle a vécu étrangement longtemps pour une esclave. De par les tortures subies, un esclave vieillit beaucoup plus vite. Elle a traversé le siècle, les continents, le jihad, les deux guerres mondiales, l’avènement de Mussolini… En somme, le bouleversement d’un monde.

 

Comment expliquez-vous sa dimension maternelle?
Elle avait une conscience aiguë des besoins des enfants. Je pense que c’est un besoin d’altérité de sa part. Quand on prend un enfant dans ses bras et qu’on le câline, on se fait à soi-même un câlin. En l’enveloppant, on se remplit soi-même de cette douceur. Les bébés donnent énormément, une chose qui est sans parole mais qui est de l’ordre du sensitif, du corporel et de l’immédiat. Quand elle était sœur, elle s’occupait des enfants mais ils ne comprenaient pas très bien son langage, du moins au début. Pourtant, ils étaient spontanément liés à elle. Ils demandaient que ce soit elle qui les nourrissent, qui les soignent, qui leur racontent des histoires. Il y avait cette profonde connaissance qui se passe de mots. Elle comprenait ce que vivaient ces enfants d’une extrême pauvreté.

 

Dans votre livre, une opposition se construit entre le Soudan où elle a vécu l’enfer et l’Italie où elle retrouve son statut d’humain…
Le Soudan est beau et elle savait l’affronter. Très jeune, elle a traversé son désert, elle savait s’occuper des animaux et dormir dans un arbre lorsque le danger approchait. C’était un être en lien avec la terre. Mais quand elle a peur de retourner au Soudan, c’est parce que elle a vu le jihad arriver là-bas, comme elle a vu Mussolini arriver en Italie. À ce moment-ci, elle pressent que les guerres sont partout. Le Soudan était dominé et dirigé par l’Égypte et surtout par les Européens car l’Égypte s’était endettée auprès des Britanniques pour construire le Canal de Suez. Tous les Européens se partageaient les richesses du pays. Quand le consul italien lui dit « je vais t’affranchir », elle ne sait pas situer son pays sur une carte, elle a oublié le nom de sa tribu. Malgré que ce soit sa terre natale, elle est perdue là-bas. Il ne suffit pas d’affranchir un esclave pour qu’il soit libre… Ce sont des êtres en état de vulnérabilité, ils finissent donc toujours par être repris. Quand vous êtes à la rue, sans argent, sans identité, sans pays, vous retombez et il y aura toujours quelqu’un pour vous exploiter.

 

Les détails que vous donnez, comme ceux de la scarification, provoque chez le lecteur un sentiment de rejet. Relater un parcours atypique comme celui de Bakhita est plus percutant que n’importe quel manifeste anti-esclavagisme...
Je crois qu’il faut conjuguer les deux. Je pense que le roman a une place primordiale car il ne s’attache pas aux faits mais à l’individu et ce qui touche. Ce ne sont pas les chiffres mais l’histoire de quelqu’un. J’aime bien cette phrase de Balzac qui dit : ‘Le roman est l’histoire privée des nations’. Bakhita porte en elle une résistance et toutes les femmes qui résistent dans des conditions diverses et universelles de par le monde.

 

Lorsqu’on raconte la vie de quelqu’un, on se donne des limites. Comment avez-vous défini les vôtres par rapport à la vie de Bakhita?
Il y a des endroits où, par pudeur, je ne suis pas allée. Comme les viols. Je ne voulais pas rajouter de l’offense à l’offense. Je décris ce dont elle a parlé. Elle avait trois secrets, dont la torture des seins qui a été révélée au moment de sa béatification. C’est pour cette raison que j’en parle mais je ne voulais toucher à son corps. Je décris une scène de viol où elle-même dit, sans dire qu’elle l’a été car je pense que ça faisait partie de ses trois secrets, qu’elle était promise à des nuits avant son mariage. Ce qui est assez explicite… Comme tous ces enfants, elle a dû être violée lorsqu’elle a été prise. J’ai préféré l’évoquer symboliquement pour garder un certain respect afin de décrire ces scènes d’irrespect. Je ne me substitue jamais à son intériorité et je n’avais pas envie de l’imaginer non plus car une prière comme un viol sont très intimes. Ces deux pôles étaient mes limites.

 

Votre récit est au présent, ce qui le rend intemporel et profondément actuel. Quel est votre regard sur l’esclavage moderne et sur la domesticité, comme il peut exister au Liban, par exemple?
Toni Morrison disait qu’aucune civilisation ne s’était bâtie sans l’esclave, qu’importe le nom ou la forme qu’on lui donne. Et effectivement, cela inclut la domesticité comme celle présente au Liban. La domesticité est une forme d’esclavage contemporaine. Le comité contemporain contre l’esclavage a dit qu’il n’y a jamais eu autant d’esclaves dans le monde qu’aujourd’hui où l’esclavage est pourtant aboli. Un esclave n’a jamais été aussi rentable qu’à notre époque à cause des moyens de communication qui facilitent l’organisation du trafic. C’est ce qui se passe aujourd’hui en France. Quand les émigrés arrivent, des mineurs sont enrôlés par des réseaux mafieux, de drogue et de pédophilie. Comment faire bouger les mentalités? Comment abolir cette hiérarchisation des humains? Comment peut-on justifier auprès d’un enfant que dans la vie, il y a les humains qui comptent et ceux qui ne comptent pas? Comment arriver à ouvrir les consciences quand cela est devenu un acquis et un mode de vie?

 

Que pensez-vous de ceux qui se disent ne pas pratiquer l’esclavage car ils « traitent bien leurs domestiques »?
Ceux qui réfutent les accusations le font par réflexe de défense. Alors, ça veut dire qu’il y a un point touché. J’espère que cette bonne conscience va finir par se fissurer. Les romans, les films, les tableaux et tout ce qui met en récit un drame ou une situation peuvent aider une société à évoluer. Même si il y a des récurrences dans la violence, on peut espérer que la barbarie soit moins lisse.

 

Vous êtes au Liban car vous avez remporté pour ce livre « Le Choix Goncourt de l’Orient 2017 ». Quelle fut votre réaction?
J’étais infiniment heureuse et bouleversée à la fois. On m’a rapporté la teneur des débats, où les jeunes disaient s’être reconnus en cette femme exceptionnelle qui ose résister et dire « non ». Certains avaient vécu sous Daech, ont résisté et qui s’identifient aujourd’hui à Bakhita. C’est vraiment la plus belle des récompenses. Par-delà les religions, les cultures et le temps, elle est un emblème d’espoir. Cette personne qui m’a happée dans cette église de Langeais méritait cet écho.

 

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