Grosse Freiheit, l’homosexualité dans l’Allemagne d’après-guerre

Par Juliette Corbin | Publié le 15/12/2021 à 13:30 | Mis à jour le 15/12/2021 à 14:13
Photo : © Freibeuterfilm_Rohfilm - Hans emprisonné en 1945 
Grosse Freiheit 3

Recompensé au Festival de Cannes, le film de Sebastian Meise raconte l'histoire de Hans Hoffmann, emprisonné à plusieurs reprises pour son homosexualité dans l’Allemagne d’après-guerre, mais cela ne l’empêche pas de chercher la liberté et l’amour, même en prison.

 

Après Stillleben (2011), le réalisateur autrichien Sebastian Meise revient en 2021 avec Grosse Freiheit, un deuxième long métrage qui a reçu les louanges des critiques.

Notamment présenté en avant-première au Festival de Cannes dans la section « Un Certain Regard », Grosse Freiheit a remporté le grand prix du jury notamment pour les performances d’acteurs de Franz Rogowskis (Hans) et de Georg Friedrich (Viktor).

La performance de Friedrich a également été récompensée par le prix du meilleur acteur au festival du film de Sarajevo et celle de Rogowskis a reçu le prix du meilleur acteur au festival du film de Séville 2021. Sorti en Allemagne depuis le 18 novembre 2021, le film est toujours en salle et ne sortira en France qu’à partir du 9 février 2022.

 

Le paragraphe 175 du Code Pénal, la persécution des homosexuels par l’Etat

Hans Hoffman (interprété par Franz Rogowski) est homosexuel et est sujet à des peines de prison à répétition dans l’Allemagne de l’Ouest de l’après-guerre. En raison du paragraphe 175 du Code Pénal, qui punie les actes sexuels entre hommes, son désir de liberté et systématiquement détruit et il est alors obligé de se construire une vie professionnelle, sociale et amoureuse en prison.

En effet, dissimuler sa sexualité n’est pas une option pour Hans dont la seule relation stable dans sa vie devient son compagnon de cellule, Viktor (Georg Friedrich), un meurtrier qui purge une peine de plusieurs dizaines d'années et qui représente ainsi une autre continuité dans le quotidien carcéral de Hans. Au début, une chose prédomine entre les deux : le dégout. Mais il ne faut pas longtemps pour que se développe une relation plus intime.

Bien que la vie de Hans dans le système carcéral soit au centre du film, son quotidien peut être considéré comme un exemple de nombreux homosexuels emprisonnés sous le régime du paragraphe 175.

En effet, entre janvier 1872 et son abrogation définitive en juin 1994, plus de cent mille hommes ont été condamnés en vertu du paragraphe 175 du Code Pénal. Sous le régime national-socialiste, ce paragraphe a servi de justification à la persécution et à l'emprisonnement systématiques des homosexuels. Selon la loi adoptée par les nazis, même en période d’après-guerre, les prisonniers des camps de concentration étaient directement transférés en prison afin de finir de purger leur peine légale. Ainsi, pour les homosexuels, la libération par les Alliés ne signifiait pas la liberté.

Le 22 juillet 2017, l'Allemagne a réhabilité les victimes d'après-guerre du paragraphe 175. Seules quelques-unes d'entre elles ont vécu jusqu'à ce jour.

Affiche du film Grosse Freiheit
© Grosse Freiheit - Affiche du film 

 

Une histoire racontée sur trois niveaux temporels

Sebastian Meise raconte cette histoire sur trois niveaux temporels, dont la plus ancienne remonte à la vie quotidienne de Hans en prison juste après la capitulation des nazis en 1945, à l’époque turbulente de la RFA en 1957 et la révolution sexuelle de 1968. En somme, l'histoire de Hans est racontée en fonction de ses emprisonnements. Les murs et les barreaux deviennent une constante récurrente qui se transforme en une boucle temporelle sans fin. Toutefois, en prison, hormis des changements capillaires et de décor, ces évolutions ne se remarquent guère. La brutalité des gardiens, le rejet et les moqueries des codétenus de Hans restent les mêmes, même après des décennies d'incarcération sous le régime du §175.

 

L’histoire d’une vie où la liberté d’aimer est interdite

Le film se concentre sur l’injustice des traitements et la rareté des moments de tendresse et d’amour entre les murs de la prison. La majorité des scènes au décor gris, bleu foncé et noir plongent alors le spectateur dans une obscurité presque totale, si bien que l’on ne devine que par de rares fragments de lumière, l’existence d’une vie en dehors de la prison pour Hans et ses codétenus. Le fait que l'on fasse l'économie de représentations de la vie heureuse des homosexuels dans l'Allemagne de l'après-guerre souligne aussi dans le film la situation de vie précaire des hommes persécutés en vertu du §175.

Le personnage principal, Hans, illustre les nombreux destins d'hommes qui se sont retrouvés en prison à maintes reprises, dont les vies et les relations ont été détruites, et dont les histoires ont disparu dans les dossiers de la bureaucratie.

Tout au long du film, il est difficile de discerner la véritable relation entre Hans et Viktor entre amitié et amour. Pourtant très différents, les deux hommes apprennent à se respecter et créent une intimité inattendue. Vont-ils survivre en prison, leur amour interdit va-t-il se découvrir, sont-ils capables de gérer la liberté qui les attend dehors ?

Ainsi, Sebastian Meise souhaite raconter une histoire universelle à travers celle de Hans ; un destin qui a été celui de nombreuses personnes à l’époque ; une vie qui lui est finalement interdite, car il ne peut cesser d’être ce qu’il est. A peine est-il en liberté qu’il s'évapore déjà car il est privé d’aimer.

 

Hans et Viktor
© Freibeuterfilm_Rohfilm - Hans et Viktor en prison

 

 

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Portrait de Juliette Corbin

Juliette Corbin

Étudiante en troisième année à Sciences-Po Strasbourg, elle passe un semestre à Berlin, où elle rejoint comme stagiaire la rédaction du petitjournal.com
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Emma Granier

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