Arrivé littéralement le lendemain de la construction du Mur, le photographe est toujours là, et ne quittera jamais durablement la capitale allemande, sa source d’inspiration depuis toujours. Depuis des décennies, il documente les transformations, évidentes mais surtout indicibles, de la ville et de ses habitants. Un parcours singulier qu’il partage avec humour et tendresse, à grand renfort d’anecdotes, dans son studio photo à Prenzlauer Berg.


Berlin, 14 août 1961
Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'arrivée de Harf Zimmermann à Berlin s'est faite dans des circonstances assez exceptionnelles.
Il a cinq ans lorsque son père est muté de Dresde à Berlin. Sauf que nous sommes le 14 août 1961, et c'est le lendemain de la mise en service, si on peut l'appeler ainsi, du mur. Aucun camion n'est autorisé à circuler à cette période, Berlin est bloquée, ainsi que les meubles de la famille Zimmermann. Pour pouvoir gérer cette situation inconfortable et trouver au moins un matelas, les parents déposent Harf et un de ses frères au Kino Babylon. Le bonheur ! Quatre ou cinq courts métrages d’affilée sans les parents, le velours rouge, les rampes en laiton… Harf se rappelle comme si c'était hier ce premier souvenir de Berlin.
Aussi étrange que cela puisse paraître, grâce à la construction du mur de Berlin, j'ai vécu la plus belle journée de mon enfance. C'était incroyable. J'avais cinq ans et j'étais littéralement un gamin dans un magasin de bonbons.
Le deuxième souvenir, c'est son entrée au Kindergarten. Dès qu'il commence à parler, hilarité générale de tous les enfants. Il ne comprend pas, leur demande ce qu'il se passe. Nouveaux fous rires. Harf finira par perdre son dialecte saxon, échappant aux moqueries de ses petits camarades, mais au grand dam de ses parents.
Puis, à onze ans, la photographie s'invite dans son monde, lors de la Jugendweihe (ndlr : cérémonie laïque de passage à l'âge adulte, promue par le régime est-allemand pour concurrencer la confirmation protestante et la communion catholique) de son frère. Destiné à être photojournaliste, celui-ci reçoit de multiples cadeaux qui constituent un petit labo photo parfait, avec les bacs, les pinces, les lampes de chambre noire, l'agrandisseur… et c'est finalement Harf qui va en profiter.

Rébellion en sourdine
Il grandit côté Est de Berlin dans une famille très alignée avec la politique de l'ex-RDA. Sa rébellion s'exprime sans heurt frontal, et passe aussi par la musique. À l'époque, dans les soirées officielles, les chansons étrangères (hors bloc de l'Est, donc) étaient limitées par décret à 40% maximum de la programmation. Les organisateurs devaient fournir une liste des titres diffusés, respectant le quota, au Kulturkabinett local. Harf et ses amis, eux, se livrent à l'écoute assidue des Beatles dans des fêtes semi-clandestines !
Dans la réalité, tout le monde accédait dans une illégalité joyeuse aux médias de l'Ouest… enfin presque tout le monde… Les deux seules zones où ARD ne passait pas ont donné lieu à la fameuse blague : ARD traduit en Außer Rügen und Dresden — sauf Rügen et Dresde. Quant aux Dresdois, le reste de la RDA, qui regardait les chaînes ouest-allemandes en douce, les surnommait Tal der Ahnungslosen — la vallée des ignorants.
Petit à petit, Harf prend de la distance avec le système socialiste. C'est notamment lors de son service militaire qu'il va réaliser, pour la première fois loin de sa famille, que les explications qu'il a intégrées comme des vérités absolues sont parfois un peu courtes.
Il commence aussi des études de photojournalisme qu'il abandonne, peu enthousiasmé par le contexte : assez incroyablement, seuls 170 journalistes sont diplômés chaque année, il y a la pénurie de papier et d'imprimeries, et surtout, l'essentiel de la formation est très politique. “Le programme ? 99% de marxisme-léninisme. Le 1% restant, censé couvrir le métier, écrire, construire un récit, les bases du journalisme, finissait lui-même réduit à la photo”, raconte-t-il.
Peu importent les études : il trouve peu après du travail dans un labo photo. Pas n'importe lequel, celui de Neues Deutschland. “C'était le journal officiel du régime. Mais le labo photo, lui, était formidable.”

De Neues Deutschland à l'Akademie der Künste
Aujourd'hui, Harf Zimmermann voit cette étape comme la première pierre de l'édifice de sa carrière, et de sa vie. Il y a appris la discipline, le professionnalisme, et bien sûr, la photo. S'il passe la majorité de son temps de travail dans la chambre noire, il est aussi envoyé faire des reportages, en général les « petits » sujets que les photographes du journal ne veulent pas couvrir. Il souligne : “Il fallait toujours revenir avec quelque chose. Impossible de dire : "Désolé, mais aujourd'hui la lumière était mauvaise" ou "Je n'ai rien obtenu de vraiment exploitable". Il fallait rapporter quelque chose qui puisse être publié.”
Au cours de ces quatre années au journal, il postule inlassablement à la prestigieuse Hochschule für Grafik und Buchkunst de Leipzig, sûr de son talent photographique. Une belle leçon d'humilité, qu'il relate avec humour : “J'ai postulé parce que j'étais persuadé d'être le plus grand artiste du monde. Chaque année, ils ne prenaient que quatre étudiants, et j'étais assez fou pour penser que je serais forcément l'un d'eux. Il m'a fallu trois ans pour y entrer. Ce n'était pas si facile. Et plus le temps passait, plus je me disais : finalement, peut-être que je ne suis pas si extraordinaire que ça.”
Harf Zimmermann est l'un des fondateurs du collectif Ostkreuz, aujourd'hui l'une des agences photographiques les plus emblématiques d'Allemagne, inspiré du modèle de Magnum Photos. À l'époque, juste après la chute du mur, l'objectif était de mettre en commun les ressources et les talents. Harf se souvient du téléphone C-Netz portable, leur donnant un avantage concurrentiel certain sur les photographes seulement équipés de téléphones fixes avec des lignes occupées : ils étaient joignables en permanence ! Ostkreuz, c'était aussi l'opportunité de soumettre son travail à ses pairs et d'obtenir un avis honnête, qui aidait à se remettre en question.
Quand un travail est tout juste terminé, on en est évidemment très fier, on est convaincu de sa valeur. Sibylle Bergemann regardait les images et me demandait : "D'accord, mais qu'est-ce que c'est, Harf ? De quoi ça parle ?" Je me lançais alors dans de grandes explications, avec de jolis mots. Et elle me répondait simplement : "Si c'est ça que tu voulais exprimer, je crois que tu devrais y retourner et recommencer."
Neuf ans plus tard, Harf Zimmermann se lance en solo. Pour lui, en ce qui concerne le chapitre Ostkreuz, le meilleur est derrière. “Comme disait ma grand-mère : quitte quand tu es au sommet. Parce qu'après, ça ne s'améliore pas. C'est précisément pour ça que c'est le sommet.”
Il va commencer à signer des commandes pour de nombreux magazines prestigieux (parmi lesquels le GEO français) : beaucoup de panoramas, imprimés en doubles pages avec un pli central. Une étiquette qui finit par coller, comme le chanteur d'un tube à succès. Alors il se réinvente, revient au grand et à l'ultra-grand format, et à ses premières amours : la chambre noire analogique, le noir et blanc, les procédés d'impression alternatifs.
En juin 2024, il est élu membre de l'Akademie der Künste de Berlin. Le gamin de Dresde a fait du chemin.

Berlin, un amour inconditionnel
À l'époque de Neues Deutschland, il emménage dans un studio de la Hufelandstraße, avec des toilettes. Grand luxe à l'époque, la plupart de ses amis ont les leurs sur le palier ! Hufelandstraße, c'est aussi le nom d'une de ses séries. En 1986, il va documenter la rue, son architecture, ses habitants.
Aujourd'hui, Harf Zimmermann est de retour dans le quartier. En novembre dernier, il y organisait une expo pop-up dans une salle de style est-allemand, trois jours, entrée libre. Alors qu'il pensait que personne ne viendrait, il y avait déjà la queue à 14h à l'ouverture du premier jour. Des anciens de la rue, venus chercher leurs années 80. Des nouveaux, venus découvrir l'histoire du quartier qu'ils habitent. Le quartier a cette particularité, dit-il : “il finit toujours par "easter" ceux qui y arrivent de l'Ouest.”
S'il a dit lors du vernissage de son expo So, what have we got here? à Chaussee 36 qu'il a commencé à photographier des murs parce qu'il ne pouvait pas voyager, ça n'est qu'une partie de l'histoire, et il ne faut pas y voir une frustration. Contrairement à nombre de ses compatriotes qui voulaient quitter la RDA là, tout de suite, Harf Zimmermann ne s'est jamais senti enfermé. Et a toujours eu la conviction qu'un jour, il pourrait voyager librement. L'histoire lui a donné raison.

Les murs, c’est un peu son sujet de prédilection. Pour lui, à Berlin et aussi ailleurs, les murs parlent à qui prend le temps de les écouter. C'est ce qui le fascine, comme par exemple les Brandwände. Ces murs coupe-feu entre immeubles, sans ornement, purement structurels, n'ont jamais été destinés à être vus. Mais pendant la Seconde Guerre mondiale, les bombardements, ouvrant et incendiant les bâtiments, les ont mis à nu. Ils sont devenus des archives. On y lit les bâtiments perdus, les balcons disparus, les impacts d'éclats d'obus. Cent ans d'histoire pour qui sait les déchiffrer.
Je n'ai qu'à le cadrer correctement dans mon format, attraper le bon éclairage, et il s'explique de lui-même, se révèle, et on peut le lire. Je rends ce mur lisible, en quelque sorte.
Si Berlin a souffert des bombardements, l'urbanisation d'après-guerre à l'Est a fait plus de dégâts et fait disparaître beaucoup d'anciens bâtiments au profit du Plattenbau. Tucholskystraße, Auguststraße, ces rues de Mitte qu'on s'arrache aujourd'hui, n'ont survécu que par manque de moyens. Les bâtiments étaient déjà vidés, prêts à être rasés. L'argent a manqué. Le Mur est tombé. Et ces rues sont devenues précieuses.

De nombreux Berlinois natifs ou d'adoption, qui ont vu l'évolution et la gentrification de la ville, ont une certaine amertume, un côté “c'était mieux avant”. Ce n'est pas le cas de Harf. S'il reconnaît que la ville a changé, il avoue aussi qu'elle lui a toujours donné une énergie créative qui ne s'est pas démentie. Et puis pour lui, Berlin n'a jamais été belle ni même charmante. Il la décrit comme brute, parfois grossière, mais toujours vivante, avec cette énergie indomptable. À la différence de Paris par exemple, Berlin n'avait aucun charme à perdre, aucune réputation à ménager. C'est peut-être pour ça qu'elle tient.
Harf Zimmermann ne quittera jamais Berlin pour aller vivre ailleurs. En tout cas, pas de son plein gré. C'est son endroit, il l'accepte et l'apprécie dans son ensemble, avec ses défauts, ses transformations, ses limites. Un bel exemple d'amour inconditionnel.
➔ Envie d’en savoir plus ? Découvrez le travail de Harf Zimmermann sur son site officiel, son compte Instagram et à Chaussee 36 jusqu’au 27 juin 2026 avec l’exposition “So, what have we got here?”.
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