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INSOLITE - Le Cuvry-Brache, une communauté hippie au bord de la Spree

Écrit par Lepetitjournal Berlin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 30 juillet 2013

Squat à l'air libre situé à Kreuzberg, le Curvy-Brache accueille depuis plusieurs années une communauté bigarrée. N'importe qui peut y planter sa tente et rester autant que bon lui semble. Son existence est aujourd'hui menacée par un projet immobilier, mais les habitants n'ont pas l'intention de se laisser faire.

Des tentes de camping, une paire de tippies, quelques maisons faites de bric et de broc, des canapés, un feu de camp, et beaucoup d'espace? Au Cuvry-Brache, squat en plein air situé au croisement de la Cuvrystrasse et de la Schlesischestrasse, les habitants se débrouillent avec pas grand-chose. L'existence suit lentement son cours, semblable à l'onde calme de la Spree qui coule à ses côtés. Sur la droite, des immeubles flambants neufs, protégés d'on ne sait quoi par des murs garnis de barbelés. Juste à côté, deux autres pans de murs gigantesques abritent des tags bien connus. Le premier représente un homme sans tête ajustant sa cravate d'une main. Il porte une montre en or à chaque poignet, reliées par une chaîne forgée dans le même métal. A sa gauche, deux êtres au sourire grinçant, affublés d'un masque et de curieuses lunettes, semblent se chamailler, tête-bêche.


Une communauté auto-gérée
Depuis une quinzaine d'années, cet espace sert de terre d'accueil aux hippies, voyageurs, hobos et sans abris en tout genre. Certains ne restent que quelques nuits, emmitouflés dans un duvet ou à même le sol, voyageurs en quête d'un port d'attache ou curieux désirant tenter l'expérience. D'autres choisissent de planter leur tente (ou de construire leur tippie) et s'installent pour plusieurs mois, voir plusieurs années. C'est le cas de David, 27 ans, doté d'une impressionnante barbe blonde et vêtu d'un simple short. Pas un nuage dans le ciel, une chaleur écrasante, et peu d'espace ombragé dans le camp. Arrivé au Cuvry il y a deux mois, David compte y rester jusqu'à la fin de l'été. « Ensuite, je trouverai un appartement pour passer l'hiver. », précise-t-il. Il est venu ici pour économiser un loyer, mais aussi pour l'expérience communautaire. « Il faut vivre ça au moins une fois. On rencontre des gens qui viennent des quatre coins du monde, on vit avec très peu, on partage, on construit des choses ensemble? » Il achève son discours en montrant de la main une demi-douzaine de personnes, torse-nu elles aussi, occupées à dresser une charpente en bois. Le squelette d'une future yourte, tente spacieuse originaire de Mongolie.


Outre ce genre d'initiatives, le camp compte bon nombre de projets collectifs. Une bibliothèque, des cours de Go, un blog collaboratif, et même un jardin avec fruits, légumes, et plus si affinité.
Si David ne compte rester qu'un été, certains décident de poser leurs valises pour un moment. Michel, le crâne rasé et la barbe tout aussi fournie que son voisin, vit ici depuis deux ans. Il lui arrive de dormir ailleurs à Berlin ou de voyager pour quelques semaines, mais il finit toujours par retrouver son petit espace au Cuvry, ses quelques affaires et son jardin. Pour dormir, il se contente d'un sac de couchage conçu pour les conditions extrêmes. « Il peut pleuvoir à torrent, la toile est totalement imperméable. Et même s'il fait -20 degrés dehors, je n'ai jamais froid. », explique-t-il avant de sortir une flûte de sa poche. Il se lève et commence à en tirer une étrange mélodie, tout en arpentant le camp.


Un espace menacé
Si David et Michel se montrent accueillants envers les touristes (ils sont tous deux allemands d'origine), il n'en est pas toujours ainsi. Ici, comme dans de nombreux temples du Berlin alternatif, les étrangers ne sont pas toujours bienvenus. Un peu plus tard, un homme en treillis militaire, le crâne retourné par moult substances en tout genre, nous demandera sans ménagement de dégager. Un panneau en carton porte l'inscription « ?No tourists, no hipsters, no yuppies, no photos?.
Si ce genre de propos demeurent marginaux, ils traduisent une réalité locale bien vivace. La concentration de squats d'artistes, de communautés autogérées et autres clubs alternatifs dans certains quartiers de Berlin font monter la côte de ces derniers, qui attirent de plus en plus de jeunes branchés venus de l'étranger. Ceux-ci peuvent souvent s'offrir des loyers que les berlinois de longue date seraient incapables de payer. L'équation est bien connue : les loyers augmentent avec l'offre, la population s'embourgeoise, et les habitants les plus pauvres sont chassés du centre vers la périphérie.


Les lieux comme le Cuvry sont menacés par cette tendance. Le terrain que la communauté occupe actuellement, spacieux et situé au bord de la Spree, à 500 mètres de Schlessisches Tor, vaut de l'or. Il y a un an, une entreprise bavaroise l'a racheté. « Ils souhaitent l'utiliser pour construire des immeubles de luxe. En juillet dernier, ils ont distribué une série de tracts intimant aux habitants de quitter les lieux avant le 24, raconte David. Ils se sont organisés, ont créé un collectif pour la préservation de l'endroit, et un festival de musique a eu lieu sur place les 23 et 24 juillet. Le 24, les bavarois ont amené deux camions remplis de clôtures, pour condamner l'espace. Le Cuvry était noir de monde. La police s'est contentée d'observer sans intervenir, il n'y a pas eu d'évacuation et les camions sont repartis chez eux. », termine-t-il, hilare.
Depuis, la vie suit son cours, bien que le lendemain reste incertain. Une chose est sûre : le Berlin alternatif ne compte pas disparaitre sans réagir.

Guillaume Renouard (lepetitjournal.com/berlin) mecredi 24 juillet 2013

En savoir plus :
Le blog collaboratif du Cuvry-Brache : http://cuvrybrache.blogsport.de/

Crédit photos : blog « Reclaim your city »

http://www.reclaimyourcity.net/content/cuvry-brache-stays-free



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Publié le 19 août 2013, mis à jour le 30 juillet 2013
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