

« Fördern und fordern » ou « inciter et exiger » était le slogan de la première réforme du travail lancée en Allemagne en 2003, sous le gouvernement Schröder. Celle-ci répondait à une conjoncture économique morose, avec un taux de chômage atteignant 10% de la population allemande. Depuis 2005 et la mise en place de la réforme Hartz IV, nombreux sont les travailleurs qui font appel à des aides sociales au Job Center. Le miracle allemand ne serait-il qu'une illusion ?
Entrée en vigueur en janvier 2003, la réforme Hartz, du nom de Peter Hartz, Président de la commission pour la modernisation du travail (Kommission für moderne Dienstleistungen am Arbeitsmarkt) chargée de ce projet législatif, vise à exercer une pression sur les demandeurs d'emploi afin qu'ils sortent du chômage.
Déclinée en quatre lois, celle-ci pousse les chômeurs à accepter un emploi, et à intégrer dans la vie active les individus les plus éloignés du marché du travail, principalement les femmes et les seniors. Les femmes ont traditionnellement un emploi à temps partiel afin de s'occuper de leurs enfants, scolarisés jusqu'en début d'après-midi, ce qui, sur le marché de l'emploi, ne joue pas en leur faveur.
Toutefois, cette pression professionnelle cache une réalité plus amère : flexibilité du travail, durcissement des conditions d'indemnisation, jobs à 450 euros ou à 1 euro de l'heure, emplois à temps partiels, souvent qualifiés d'emplois atypiques ou de formes particulières d'emploi (FDP), correspondant aux mini jobs et midi jobs. Il s'agit de contrats à salaires modérés, s'élevant à 450 euros bruts mensuels maximum (pour 10 à 20 heures de travail hebdomadaires) pour les minijobs et, à des salaires compris entre 450 et 850 euros mensuels pour les midi jobs.
Ces jobs ont la part belle en Allemagne et ont cru de 0,7% (1,69 million d'emplois en 2002, 2,53 millions en 2011) après l'entrée en vigueur de Hartz IV en 2003.
Hausse de la précarité au travail
Malgré le rééquilibrage entre l'offre et la demande de travail, visible dans de nombreuses études sur le sujet, la diminution du chômage s'est accompagnée d'une hausse des inégalités et de la pauvreté.
D'après Andreas Ebeling, attaché de presse du Jobcenter (Établissement public allemand en charge de l'accompagnement des demandeurs d'emploi) de Berlin, "sont considérées comme pauvres les personnes dont les revenus sont insuffisants pour vivre, les situations variant d'un ménage à l'autre suivant le nombre d'individu à charge".
Pour qu'un individu lambda ne soit pas considéré comme pauvre, ses revenus doivent être supérieurs à 60% du revenu médian national allemand, celui-ci s'élevant à 2.526 euros mensuels bruts en 2010 : "Il n'est pas possible de dire avec exactitude à partir de quand un individu est pauvre, explique-t-il, une personne dont le revenu mensuel est de 1000 euros est pauvre si elle a plusieurs personnes à charge".
Si l'on en croit l'IRES (Institut de recherches économiques et sociales), le chômage en Allemagne est passé de 10% au début des années 2000 à 5% en 2013.
D'après un rapport du ministère français de l'Économie et des Finances datant de mars 2013, le taux de pauvreté en Allemagne aurait, quant à lui, augmenté, passant de 12,5% à 14,7% entre 2000 et 2005. Comment expliquer ces données ?

Augmentation des formes particulières d'emploi
Ces chiffres pourraient s'expliquer à la lumière du développement des formes particulières d'emploi, faisant baisser les chiffres du chômage mais dissimulant une réalité du travail peu prospère.
Ainsi, toujours selon ce rapport, depuis 2004, l'Allemagne a créé 2,5 millions emplois et les postes pourvus en Intérim ont été multipliés par 2,7, touchant environ 300.000 personnes en 2003, contre 882.000 en 2011. Par ailleurs, l'Allemagne connaîtrait le taux d'emploi à temps partiel le plus élevé de la zone euro, après les Pays-Bas.
Cette augmentation des emplois atypiques ainsi que la diminution du temps de travail s'accompagnent d'une certaine précarité de l'emploi, et favorisent l'accroissement de la pauvreté chez les travailleurs. La précarité sur la marché du travail désigne une situation d'instabilité, le travailleur ayant des perspectives à court terme vis-à-vis de son poste à très bas salaire ne lui permettant pas de vivre décemment.
1 travailleur sur 5 serait précaire en Allemagne, selon un rapport publié le 26 novembre 2013 par BNB, Bundeszentrale für Politische Bildung. Selon cette étude allemande, les travailleurs allemands de moins de 24 ans seraient particulièrement touchés par la précarité.
De plus en plus de travailleurs sollicitent des aides sociales
Les réformes Hartz se sont focalisées sur la création d'emplois, mais pas nécessairement sur la création de meilleures situations professionnelles. C'est pourquoi de plus en plus de travailleurs sont contraints de recourir aux aides sociales du Job Center, l'équivalent allemand du Pôle Emploi.
D'après les données fournies par l'attaché de presse du Jobcenter de Berlin, 43,1% des travailleurs berlinois âgés de 15 à 65 ans touchaient des aides de la part du Jobcenter en 2001, ce chiffre ayant grimpé jusqu'à 45,2% en 2011. Par ailleurs, d'après un rapport publié en janvier 2014 par le Bundesagentur für Arbeit, agence fédérale de l'emploi, le nombre de personnes disposant d'un emploi et bénéficiant d'aides de la part de l'État a cru de 2,4% au dernier trimestre 2013.
Ces chiffres montrent que les réformes structurelles sur le marché du travail allemand poursuivies par la commission Hartz n'ont pas eu les effets initialement escomptés. Le chômage a beau avoir diminué sur l'ensemble du territoire allemand, la nature des postes de travail octroyés n'est pas satisfaisante. Les chômeurs, forcés d'accepter un emploi coûte que coûte, travaillent moins et gagnent également moins.
Diana D'Angelo (www.lepetitjournal.com/berlin) jeudi 27 février 2014
Savoir plus :
Hartz IV
La loi Hartz I (janvier 2003) a permis la création d'agences d'intérim rattachées au service public de l'emploi et a favorisé la formation des demandeurs d'emploi. La loi a également étendu le recours au travail temporaire.
La Loi Hartz II (avril 2003) a élargi la gamme des formes particulières d'emploi: mini jobs et midi jobs et, a favorisé la création d'entreprises pour les chômeurs.
La loi Hartz III (janvier 2004) a durci les conditions d'indemnisation du régime d'assurance chômage : la période d'affiliation est passée à 12 mois dans les 2 ans précédant l'inscription.
La loi Hartz IV (janvier 2005) a réduit les indemnités versées aux chômeurs de longue durée refusant d'accepter des emplois en-dessous de leur qualification. Cette loi a également contraint les chômeurs à accepter des jobs à 1 euro de l'heure, afin de continuer à percevoir des aides sociales.






































