Pour ses 30 ans, la Hamburger Bahnhof - Nationalgalerie der Gegenwart présente une nouvelle lecture de sa collection permanente. Réunissant plus de 70 œuvres de plus de 50 artistes, A Thousand Times Berlin n'est pas une rétrospective mais une question posée à l'avenir : que restera-t-il de ce que nous vivons aujourd'hui ?


Inauguré en 1996 alors que Berlin cherchait encore son identité post-réunification, la Hamburger Bahnhof a grandi avec la ville et ses bons comme ses mauvais côtés. Trente ans plus tard, le directeur Sam Bardaouil et la commissaire d'exposition Charlotte Knaup proposent avec Tausendmal Berlin (A Thousand Times Berlin) non pas un bilan, mais une méthode. L'exposition n'est pas chronologique. Elle est, selon les mots prononcés lors de l'ouverture presse, "méthodologique". Les quatre sections thématiques, A City in Flux, A World Connected, Lived Realities et Living History, cohabitent dans l'espace sans hiérarchie temporelle, laissant plusieurs réalités occuper simultanément le même endroit.
Cette scénographie, elle est pleinement assumée par Sam Bardaouil : il n’y a aucun mur blanc factice. Les structures ajoutées dans les salles sont volontairement visibles, assumées, comme pour que le visiteur comprenne qu'il traverse un espace construit, le voyage doit être conscient. Mais le but premier de l'exposition, comme l'a rappelé Bardaouil lors de sa prise de parole, ce n'est pas seulement protéger, c’est collectionner. Cette collection permet notamment aux générations futures de se poser des questions, de comprendre l’espace dans lequel elles vivent et ce qu’il était avant. La collection est un héritage de questions, pas de réponses. “Elle grandit, elle change, elle ne sera jamais finie.”

Lorsque l’on entre dans l'exposition, on arrive dessus presque par surprise. Un banc en marbre posé là comme si quelqu'un l'avait oublié. Et puis on lit, "The mouth is interesting because it's one of those places where the dry outside moves toward the slippery inside". On peut s'asseoir dessus ou bien aussi juste rester debout et relire la phrase deux ou trois fois. Pour le conservateur du musée, il y a quelque chose de très Berlin dans ce banc, “cette image de la bouche comme zone de transition, c’est une référence directe à la ville” explique-t-il. Berlin est un endroit où le dehors et le dedans se rencontrent en permanence. C’est un moyen intéressant de rentrer dans l’exposition, en se posant plusieurs questions.

La photographie de Tracey Emin est posée sur un chevalet en bois, le cadre côté mur et l’image côté visiteur. On y voit Emin assise par terre, jambes ouvertes, tenant une liasse de billets qui semblent se déverser d'entre ses cuisses. L'image est provocatrice et mélancolique à la fois. Elle a été prise peu après que l'artiste est devenue célèbre avec sa nomination au Turner Prize, à la suite de son exposition Sensation à la Royal Academy of Arts. Je vois dans cette pose quelque chose d'ambigu : triomphe ou satire du triomphe ? On peut trouver ça provocateur pour de mauvaises raisons, ou on peut rester avec l'inconfort que ça génère et se demander ce qu'on attend exactement d'une femme artiste qui réussit.

Grande, lumineuse, presque agressive dans ses couleurs, cette toile de Norbert Bisky attire de loin. Pourtant, elle n’est pas mise en évidence, elle est même tournée face à un mur dans la salle principale du début de l'exposition. On y voit des figures masculines qui évoluent dans un paysage entre jeu vidéo et manifestation, autour d'un personnage central masqué d'un visage de Guy Fawkes, le symbole du mouvement Anonymous. Ici Bisky mélange l'esthétique du jeu en ligne avec celle du soulèvement. Tous les jours, Berlin est le théâtre de nombreuses manifestations et ce, depuis toujours. La toile est une référence à certains soulèvements qu’a connus la ville, comme celui de 1989 qui s'est soldé par la chute du mur de Berlin, mais aussi au suivant, plus contemporains.

On entre dans une salle sombre et on se retrouve face à deux écrans qui projettent des gros plans de visages, des sous-titres en anglais et en arabe, une lumière rouge d'un côté, bleue de l'autre. L'œuvre reconstitue un fait réel : en 2016, en Saxe, un réfugié irakien a été ligoté à un arbre après un incident dans un supermarché. La vidéo qui avait circulé sur les réseaux avait retourné l'opinion contre lui, pas contre ses agresseurs. Pfeifer a réuni un jury de citoyens allemands pour rejouer le procès, celui qui n'a jamais eu lieu puisque l'homme a été retrouvé mort avant. L'œuvre est inconfortable à regarder parce qu’elle est censée l'être.

Vers la fin de l’exposition, on peut observer, sur un socle blanc, une valise en aluminium ouverte. À l'intérieur, des amanites tue-mouches rouge vif en métal, un champignon iconique de nos forêts et de nos contes. Carsten Höller était chercheur en biologie avant d'être artiste et a toujours travaillé sur la perception, ce qu'on croit voir, ce qu'on ressent, etc. L'idée derrière cette pièce est presque ludique : il imaginait emmener la valise dans une forêt et planter les faux champignons parmi les vrais. Après tout, qui regarderait de près ? Qui passerait à côté ? Dans cette fin d'exposition, la valise apporte de la légèreté dans un parcours qui peut être dense après autant d'œuvres et de thématiques différentes.
➔ Retrouvez tous les détails des expositions et des évènements associés sur le site du Hamburger Bahnhof.
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