

Après vingt ans d'expositions temporaires, le Köperwelten Museum du Docteur Gunther von Hagens a enfin trouvé refuge au pied de la célèbre Fernsehturm. Pourtant l'accueil de ces corps écorchés est loin d'enchanter tous les Berlinois. Le www.lepetitjournal.com/Berlin a visité l'exposition.
Cadavres au musée : « De l'anatomie artistique à l'art anatomique »
Un mercredi d'octobre à 13 heures, une foule d'enfants, de parents, et de personnes âgées s'amasse devant le Menschen Museum, le musée de l'homme ou autrement appelé le musée des cadavres. Il faut dire que le Docteur Hagens s'est taillé une sacrée réputation avec sa collection de cadavres. "J'ai commencé à exposer quand je me suis aperçu que la femme de ménage et le portier s'intéressaient plus à mon travail que mes propres collègues", explique-t-il. La première exposition a lieu au Japon en 1995 et actuellement onze manifestations du même genre se déroulent aux Etats unis et en Europe. S'il existe déjà d'horribles musées où s'entassent des organes conservés dans du formole, la plastination, une technique de conservation des corps découverte par Hagens lui-même, se trouve à l'origine de ce projet. Assez révolutionnaire à l'époque, elle était utilisée par les facultés de médecine. Il s'agit de remplacer les liquides organiques (sang, lymphe, eau) du corps par du silicone de caoutchouc ou de la résine époxy, puis de le sécher dans une bulle de gaz. La matière du corps devient malléable. Il faudrait en tout entre 1500 et 2000 heures de travail pour de sculpter un corps.
De l'interdiction française à l'autorisation allemande
De chaque côté du Rhin, l'exposition a été traduite en justice. L'histoire commence en janvier 2004, lorsque le magazine der Spiegel enquête sur la provenance des corps. Les scandales médiatiques se multiplient et les rumeurs vont bon train : achat de condamnés à mort chinois puis de cadavres russes, vol de corps kirghizes, proposition de rente à vie au basketteur de 2,48 m Alexandre Sizonenko contre son corps, etc. Il faut dire qu'à partir de 1997, le docteur Hagens ouvre son atelier à Dalian en Chine. Il travaille avec l'Anatomical sciences and technologies Foundations de Hong Kong, qui fournit les corps et dont l'éthique est remise en question. Lorsque l'exposition arrive en France, elle se déroule d'abord à Marseille puis à Lyon, avant d'être interdite à Paris au bout d'un mois d'ouverture pour « atteinte au respect et à la décence des personnes ». Deux associations, Ensemble contre la peine de mort (ECPM) et Solidarité Chine, se sont en effet mobilisées contre l'exposition en proclamant une « atteinte aux droits humains ». Et en février 2012, le juge Louis Marie Raingeard tranche; l'exposition doit cesser sous 24h sous peine d'une astreinte de 20.000 euros par jour de retard, et les cadavres seront inhumés. A Berlin, l'installation du musée permanent à Alexanderplatz a également déclenché les protestations des autorités du quartier de Mitte mais, contrairement à la France, la justice a donné raison au docteur Hagens.
Le commerce de corps pour une exposition blockbuster
Deuxième hic dans le travail du docteur de la mort. La réalité pédagogique de la manifestation ne serait-elle pas plutôt commerciale ? A 14 euros l'entrée pour les adultes et 9 euros pour les enfants, on est loin des prix abordables. En fondant sa publicité sur l'authenticité des corps humains, cette exposition flatte la curiosité macabre des spectateurs. Partout où elle passe, l'exposition soulève un malaise. Le Docteur Hagens, qui se définit comme un « artisan en anatomie », préfère considérer que cette curiosité est purement scientifique et pédagogique. Mais quand il s'agit d'une femme portant un bébé de huit mois et dont le ventre fait l'objet d'une coupe transversale, il s'agit de voyeurisme morbide. Comme l'a souligné le TGI de Paris au moment du procès, l'exposition met en scène les corps dans des postures déréalisantes. Bienvenue au spectacle. Il faut dire que lorsqu'il pose tout sourire entre deux cadavres, le docteur a le goût de la provocation. Au comble du cynisme, il avait même mis en scène des couples en plein coït. Rassurez-vous, point de tout cela au MeMu. La disposition particulière des membres est en fait censée mettre en valeur la complexité des tissus nerveux et musculaires. Vous y verrez donc un skateur, Atlas portant la terre sur ses épaules ou encore un couple de danseurs.

Retour en cours de Sciences et Vie de la Terre
Afin de survivre à Berlin, les commissaires du musée ont donc dû renoncer à certaines sculptures trop choquantes. La thématique du corps humain a été reliée avec celles du bien-être, de la maladie et du mode de vie. De ce point de vue là, on pourrait y voir un retour sur les bancs de l'école et particulièrement dans les cours de S.V.T.. Les vidéos interactives pour comprendre le phénomène du stress et les schémas exposés en vitrine, pour visualiser où se trouve les vrais organes, ne manquent pas. Une salle est par exemple réservée au célèbre reportage sur l'alimentation des familles dans le monde. Le message global pourrait être résumé par les mots latins de Juvénal : "Anima Sana In Corpore Sano" (un esprit sain dans un corps sain). Le sport, la nutrition, le sommeil et la maîtrise des plaisirs, seraient donc autant de clés pour atteindre le bonheur. Le professeur de philosophie Franz Josef Wetz, responsable du contenu, détaille en expliquant que les gênes influent à 50% sur notre bonheur, les activités à 40%, et les conditions de vie à 10%. Mais sa tentative d'associer les théories modernes aux maccabées suffira-t-elle à faire oublier aux berlinois la réalité de l'exposition ? "Ici la vie est représentée par la mort", explique-t-il. "Justement", a-t-on envie de lui répondre.
Floriane Fumey (http://www.lepetitjournal.com/Berlin) vendredi 30 octobre 2015
Savoir plus :
http://www.memu.berlin/






































