Une fois de plus, Chaussee 36 nous offre une exposition photo rare et marquante, consacrée au projet longue durée de J. Konrad Schmidt : depuis 2010, il photographie des femmes en noir et blanc, derrière les portes de chambres d'hôtel du monde entier. Un concept qui pourrait ressembler à d'autres, mais ici, l'approche est toute autre.


Une exposition et une atmosphère uniques
On arrive dans une exposition réalisée avec minutie par le photographe lui-même. Si habituellement, c'est Mathilde Leroy qui gère avec talent et passion la curation des expositions de Chaussee 36, pour celle-ci, J. Konrad Schmidt a tout fait lui-même : la scénographie, l'accrochage, l'éclairage, rien n'a été laissé au hasard, tout est intentionnel.
On ne regarde pas simplement de magnifiques photos argentiques en noir et blanc : on entre dans une atmosphère, celle qu'il construit depuis 2010, chambre d'hôtel après chambre d'hôtel, ville après ville — Londres, Tokyo, Los Angeles, Paris, Berlin.
Le premier volet d'Hôtel Noir lui a valu le Gold au German Photo Book Award 2020. Le projet a néanmoins une discrétion assumée, presque militante. À une époque où on consomme de l'image en scrollant ou en swipant, on est ici à contre-courant : on ne trouvera ces clichés nulle part ailleurs.

© J. Konrad Schmidt, courtesy of the artist
La connexion avant l'image
Des femmes dénudées, érotisées, mises en scène, ce n'est pas ce qui manque, en photographie. Pourtant, Hôtel Noir se démarque.
Ce ne sont pas des corps mis en scène selon une vision préétablie. On sent dans ces photos comme presque une absence du fameux male gaze. On n'a pas la sensation d'un homme qui a décidé ce qu'était l'érotisme au féminin, mais d'un travail collaboratif de mise en scène et de sublimation.
Ce qui marque, c'est la présence. Des femmes qui ont décidé comment elles voulaient être vues — et dont cette décision est encore palpable dans la photographie. Les photos sont en noir et blanc, l'esthétique assumée et travaillée en jeux d'ombre et de lumière, pour autant, on sent quelque chose de vivant, qui transpire la confiance plutôt que la mise en scène.
Et c'est là que réside l'essentiel du travail de Schmidt : avant de sortir l'appareil, il parle. Longuement. Parfois des heures. Parfois tellement que le shooting se fait dans la précipitation, car il n'y a plus de temps. Ce n'est pas une technique, c'est une conviction — que ce qu'une femme confie dans une conversation finit par habiter la photo qu'on fait d'elle ensuite.
Que la connexion précède toujours l'image. Que la vulnérabilité, pour être photographiée, doit d'abord être accueillie.

© J. Konrad Schmidt, courtesy of the artist
L'exploration du désir au féminin pluriel
Le soir du vernissage, la spectaculaire table de 11,5 m qui trône dans la salle d'exposition de Chaussee 36 s'est transformée en podium. Quatre des modèles ont pris la parole tour à tour, avec une traduction en langue des signes. J. Konrad Schmidt a presque disparu pour laisser la parole à chacune. Et pour une fois, c'est l'expérience de celle qui est face à la caméra qui prend le plus de place.
Un moment inattendu, fort et touchant, avec un effet miroir intense pour les femmes dans l'assistance. Qui dit plus que des mots du photographe lui-même ce que ce projet est vraiment.
Des femmes fortes et vulnérables à la fois. Belles, mais pas figées, vivantes, avec des émotions, des histoires, parfois drôles, parfois profondes. Lisa Opel raconte ce que ça fait d'avoir 13 ans et d'être rejetée par sa meilleure amie parce qu'elle n'est pas assez jolie. Une phrase qui a façonné son rapport à elle-même pour de nombreuses années. Elle a parlé du mannequinat qui suit, de la recherche de validation à travers l'objectif, de cette illusion que si une caméra vous choisit, ça doit bien vouloir dire quelque chose. Un long travail sur elle qui aboutit à ce rappel : se sentir belle, et désirable, ça vient de l'intérieur.
Kristina Vogel — deux fois championne olympique de cyclisme sur piste, paralysée depuis un accident en 2018 — a pris le micro à son tour. Avec humour, elle a partagé que depuis qu'elle est en fauteuil roulant, elle ne reçoit plus de photos non sollicitées sur les réseaux sociaux. Ce qui est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle, car cela soulève une question profonde : suis-je encore désirable ?
Au-delà de l'expérience personnelle de chacune des modèles, ce qui apparaissait en fil rouge, c'est la complicité et la confiance qui les unit à J. Konrad Schmidt, et qui fait que ce projet n'est pas une énième série de photos érotiques.
C'est une collection de moments où des femmes ont décidé d'exister à leurs propres conditions.
Hôtel Noir II, J. Konrad Schmidt, Chaussée 36 Photography
Jusqu'au 4 avril 2026
Jeudi–samedi, 13h–18h
Entrée libre
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