Un juge d’instruction français à Bangkok pour l’affaire Dremeau

Par Ghislain Poissonnier  | Publié le 28/03/2012 à 00:00 | Mis à jour le 24/12/2018 à 10:03
Photo : Le juge Bongrand et sa greffière se sont rendus à la prison de Nonthaburi jeudi dernier (photo DR)
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Le juge d'instruction français en charge de l'information judiciaire sur l'affaire Eric Dremeau, Français assassiné à Nonthaburi en août 2011, a passé la semaine dernière à Bangkok pour poursuivre son enquête. Le meurtrier présumé, un Belgo-Thaïlandais de 23 ans qui s'était enfuit du pays après avoir payé sa caution, est actuellement détenu à la maison d'arrêt de la Santé à Paris

C'est une première en Thaïlande. Un juge d'instruction français, accompagné de sa greffière, a passé toute la semaine dernière à Bangkok et à Nonthaburi pour enquêter dans une affaire criminelle. Jean-Luc Bongrand, magistrat au tribunal de grande instance de Paris, est en charge de l'information judiciaire portant sur l'homicide volontaire d'Eric Dremeau, ce Français tué à Nonthaburi le soir du 31 août 2011.

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L'instruction peut désormais oeuvrer à l'étranger sans risque d'annulation

Le juge Bongrand a fait usage, pour la première fois en Thaïlande, de l'article 93-1 du code de procédure pénale français qui autorise un magistrat instructeur à se transporter à l'étranger avec son greffier afin de procéder à des auditions. Cette disposition a été introduite très récemment, puisqu'elle est issue de la loi du 13 décembre 2011, une loi ayant pour objet de simplifier les procédures. Il s'agit d'une disposition réclamée depuis plusieurs années par les magistrats français enquêtant sur des affaires pénales ayant une dimension internationale, puisqu'elle leur permet de réaliser à l'étranger des auditions, souvent très utiles à l'enquête et parfois mêmes décisives. "En pratique, il arrivait parfois aux juges d'instruction de procéder à de telles auditions eux-mêmes à l'étranger mais, en l'absence de texte l'autorisant spécifiquement, une annulation de la procédure étant toujours possible. Désormais, ils disposent d'un cadre légal clair", indique Jean-Luc Bongrand. Toutefois, la réalisation de ces auditions reste conditionnée à l'accord de l'Etat étranger concerné. En l'espèce, le juge Bongrand avait adressé sa demande aux autorités judiciaires thaïlandaises. En réponse, le bureau du procureur général de Bangkok lui a donné son accord, ce qui a permis la venue du juge français en Thaïlande dans de brefs délais.
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Une vente de moto qui aurait mal tournée

Eric Dremeau, 42 ans, marié à un Française et père de deux adolescents, travaillait depuis 2009 pour la société Eurocopter en Thaïlande. L'ingénieur français souhaitait acquérir une moto de grosse cylindrée et avait pris contact avec Jim Vershueren (de son nom thaïlandais Jim Birksulan), un Belgo-thaïlandais de 23 ans, qui en proposait une à la vente sur Internet. Les deux parties semblaient s'être mises d'accord sur l'objet et le prix de la vente et un rendez-vous avait lieu devant le magasin Big C de Nonthaburi. Pourtant, malgré le paiement du prix par le Français, Jim Vershueren refusait de donner des papiers en règles de la moto. Une dispute s'en était suivie. Le corps d'Eric Dremeau, avec trois balles de 9mn dans la tête, était retrouvé le lendemain dans un canal de Nonthaburi. Le Français aurait été abattu par Jim Vershueren, assisté par un complice Irano-thaïlandais, Kamolpat "Mark" Sukkharom, âgé de 22 ans.

Le meurtrier présumé est détenu à Paris

Les deux hommes avaient été arrêtés par la police de Nonthaburi le 2 septembre 2011 puis présentés à la justice thaïlandaise. Le montant de la caution fixé par le juge pour l'auteur présumé de l'homicide s'élevait à 500.000 bahts contre 2 millions de bahts pour son complice. Chose étrange, car la pratique judiciaire est, en général, de fixer un montant de caution supérieur pour l'individu qui paraît avoir la plus lourde part de responsabilité dans les faits. Cette décision n'est pas restée sans conséquence, puisque après avoir payé la caution, Jim Vershueren a pu prendre la fuite, quitter la Thaïlande le 6 septembre 2011 et rentrer en Belgique. Son complice, lui, incapable de réunir la somme réclamée (4 fois supérieure à celle de Jim), est, depuis, toujours emprisonné en Thaïlande. Entre temps, l'épouse d'Eric Dremeau, bien soutenue et conseillée par les services de l'ambassade de France à Bangkok, et notamment par son attaché de sécurité intérieure, avait, dès son retour en France, en septembre dernier, déposé plainte à l'Office central pour la répression des atteintes aux personnes. Cette plainte avait été transmise rapidement au procureur de la République de Paris, qui avait procédé à l'ouverture d'une information judiciaire pour homicide volontaire dès le 9 septembre 2011. Le juge d'instruction saisi, Jean-Luc Bongrand, avait alors émis d'un mandat d'arrêt européen à l'encontre de Jim Vershueren, permettant son arrestation par les autorités belges le 19 septembre 2011 puis son transfert en France en novembre 2011. Il est depuis lors détenu à la maison d'arrêt de la Santé, à Paris.

Jim continuerait à garder le silence

L'enquête conduite en France avance rapidement mais nécessite de réunir des éléments qui ne peuvent être trouvés qu'en Thaïlande : d'où le déplacement du magistrat instructeur. "Mon travail consiste à déterminer les conditions précises dans lesquelles notre compatriote, Eric Dremeau, a été abattu et le rôle exact joué par l'auteur présumé et la personne qui a pu l'assister, en vue de leur renvoi éventuel devant la Cour d'assises en France", a expliqué le juge Bongrand lors de son passage dans la capitale thaïlandaise. L'affaire n'est donc peut-être pas aussi simple que la police de Nonthaburi a cru pouvoir le dire lors d'une conférence de presse tenue cinq jours seulement après les faits, le 5 septembre 2011. Elle paraît, en effet, nécessiter des vérifications, puisque Jim Vershueren, chez qui a été retrouvée l'arme du crime, semble avoir exercé depuis le début de la procédure son droit à garder le silence. En revanche, son complice présumé, Kamolpat "Mark" Sukkharom, apparemment le seul témoin direct des faits, n'a pas varié dans ses déclarations depuis le début de l'affaire. Il maintient que son ami, qu'il connait depuis plusieurs années pour avoir fréquenté la même école que lui à Bangkok, lui avait promis 1.000 bahts pour simplement conduire la voiture et l'assister, sans qu'un projet d'assassinat n'ait jamais été évoqué. Il confirme que Jim Vershueren, à la suite d'une dispute, a abattu Eric Dremeau de trois balles. Il reconnait enfin qu'il a dû l'aider à placer le corps dans le coffre du véhicule puis à le jeter dans le canal.

"Satisfait de la coopération avec les autorités thaïlandaises"

Au cours de son séjour, le juge d'instruction a pu auditionner plusieurs Français résidant en Thaïlande, qu'il s'agisse du personnel de l'ambassade de France ou du consulat, ou des collègues et amis de la victime. Il a pu aussi assister à l'audition du complice présumé par un policier thaïlandais dans la prison de Nonthaburi. Jean-Luc Bongrand est reparti à Paris vendredi dernier. Tout en se déclarant "satisfait de la coopération avec les autorités thaïlandaises dans cette affaire", il n'a pas souhaité donner d'informations à la presse sur le contenu de son enquête. Il est toutefois probable que l'information judiciaire va se poursuivre au cours des prochains mois, avec de nouveaux actes d'enquête qui seront menés en Thaïlande.
 

Ghislain POISSONNIER et P.Q. mercredi 28 mars 2012

Ghislain-POISSONNIER

Ghislain Poissonnier 

Ghislain Poissonnier est magistrat français. Il a été juge et vice-procureur à Béthune, Lille et Paris. Il a travaillé comme juriste au Kosovo, en Palestine, en République démocratique du Congo, en Thaïlande, en Afghanistan, en Guinée et en Côte d'Ivoire.
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