Roland Amoussou : “Les cryptomonnaies explosent en Thaïlande”

Par Catherine Vanesse | Publié le 02/06/2022 à 17:29 | Mis à jour le 03/06/2022 à 16:13
Photo : Reuters
Cryptomonnaies

Les cryptomonnaies suscitent ces dernières années un fort engouement au niveau mondial. En Thaïlande, il s’agit d’une véritable explosion, selon Roland Amoussou, docteur en droit spécialiste du sujet.

 

En janvier 2009, le Bitcoin faisait son apparition sur la scène financière mondiale suivie au fil des années par d’autres cryptomonnaies. De marché d’initiés, les cryptomonnaies séduisent de plus en plus d’utilisateurs, en particulier dans les pays émergents dont la Thaïlande. Depuis deux ans, le pays connaît un engouement sans cesse croissant pour les cryptomonnaies.

La Thaïlande fait même office de pays précurseur et résolument tourné vers ces nouvelles monnaies d’échange puisque le royaume a adopté ses premières réglementations sur les cryptomonnaies dès 2018.

En prélude au séminaire organisé par l’Union des Français de l’étranger le 8 juin au Pullman à Bangkok et intitulé “De l’explosion des cryptomonnaies à l'émergence des NFTs (JNFs): les promesses et les risques”, lepetitjournal.com a interrogé Roland Amoussou Guenou, docteur en droit international et spécialiste du droit de l’économie numérique et de la réglementation des cryptomonnaies oeuvrant en tant qu'avocat-partenaire au sein du cabinet Vovan & Associés.

 

Roland Amoussou Guenou, avocat-partenaire cabinet Vovan Bangkok
Roland Amoussou Guenou, docteur en droit international et spécialiste du droit de l’économie numérique et de la réglementation des cryptomonnaies. Photo Pierre Queffélec

 

Né au Bénin et naturalisé Français, Roland Amoussou Guénou a posé ses valises en Asie il y a environ 20 ans en tant qu’expert régional chargé de la coopération juridique dans les pays de l’Asean pour le ministère français des Affaires Etrangères. Il a également enseigné le droit économique et des technologies à l’Asian Institute of Technology (AIT) et créé la fondation Asiafrica dont le but est de promouvoir la coopération et les échanges Asie-Afrique.

Il revient ici avec nous sur le fort taux d’adoption des cryptomonnaies en Thaïlande et dans le monde, sur les raisons pour lesquelles les cryptomonnaies séduisent autant les pays émergents, et sur les réglementations mises en place en Thaïlande. 

 

LEPETITJOURNAL.COM : Pourquoi les cryptomonnaies séduisent de plus en plus ?

DR ROLAND AMOUSSOU : Depuis deux ans, nous assistons à une explosion des cryptomonnaies au niveau mondial et en Thaïlande. Les statistiques d’adoption des cryptomonnaies ont véritablement augmenté en 2021. En Thaïlande, le taux d’adoption est de 5% de la population, c’est considérable! À titre de comparaison, ce taux n’est que de 1% en Suisse et de 2% en France et de 7% au Nigéria, Kenya, au Vietnam ou aux États-Unis.

Le public qui adopte les cryptomonnaies a également évolué. Au départ, les tout premiers étaient un peu des pionniers, des “nerds”. Ensuite, le grand public a suivi ainsi que les institutions et les compagnies. Aujourd’hui, des États comme le Salvador ou la République centrafricaine acceptent le Bitcoin comme moyen de paiement. L’année dernière le marché des cryptomonnaies a atteint 3.000 milliards de dollars, il y a véritablement une explosion. 

 

Qu’est-ce qui explique cette explosion ?

La crise bancaire et financière de 2008 a exposé les défauts du système financier mondial, un système trop inégal et dans lequel on ne peut plus faire confiance. Dès lors, la “Blockchain” (La chaîne de blocs est une technologie de stockage et de transmission d'informations sans autorité centrale, NDLR) répond à la question fondamentale de la confiance.

À partir du moment où l’on ne peut plus faire confiance au système bancaire et financier dans lequel nous avons évolué jusqu’à maintenant, pourquoi ne pas créer un système de confiance inébranlable sans avoir besoin de l’interaction des hommes. Ce système de confiance permet de payer, de faire des transactions et récemment, il permet aussi de créer des actifs digitaux. Voilà pourquoi la blockchain et les cryptomonnaies sont perçues comme une révolution, ils apportent une solution à un problème de société face aux crises financières, à l’écroulement des monnaies, etc. 

Ensuite, il y a d’autres raisons qui dépendent des pays et des régions, en particulier pour les pays aux économies émergentes. 

 

Pourquoi l’adoption des cryptomonnaies est-elle plus forte dans les pays émergents ?

Il y a un sentiment négatif et historique par rapport au système bancaire et financier qui semble écarter la plupart des gens d’un accès à des financements, des prêts. Quand vous n’avez pas de biens, de terrains ou d’actifs banquier, c’est compliqué d’avoir accès à un prêt dans une banque. La cryptomonnaie apporte une solution à ces besoins, aujourd’hui on peut obtenir un prêt bancaire en apportant en garantie des Bitcoins par exemple.

En Afrique, le système bancaire et financier n’est pas au service de la population. Les gens se sentent rejetés, exclus du système. La crypto leur apporte une solution pour faire des affaires, pour investir, innover. 

En Asie, il y a plutôt un intérêt pour la spéculation. Les Asiatiques se rendent compte qu’avec la cryptomonnaie ou les NFT, ils peuvent s’enrichir très rapidement. 

L’Amérique latine est très anti-américaine, donc tout ce qui est contre le dollar, ils vont le prendre comme le Salvador qui a adopté le Bitcoin comme monnaie légale. 

L’adoption des cryptomonnaies est très géopolitique et donc très sensible. 

 

Où en est la Thaïlande dans l’adoption des cryptomonnaies ?

La Thaïlande est véritablement rentrée dans les cryptomonnaies, c’est étonnant. Souvent on perçoit la Thaïlande comme un pays tourné vers le tourisme, un lieu de villégiature et tout d’un coup on parle d’une révolution technologique et la Thaïlande y prend part. 

Pour moi, il y a deux explications. En 2016, le gouvernement thaïlandais a lancé son programme de la “Thaïlande 4.0”, c’est-à-dire un plan où la Thaïlande prévoit de changer son économie au cours des prochaines années pour passer d’une économie intermédiaire à une économie développée en adoptant les technologies. À l’époque, on ne parlait pas encore de Blockchain, mais il y avait cette vision avec des universités qui ont commencé à former les étudiants, la création d’un ministère de l'Économie et de la société numériques. Il ne faut pas sous-estimer la Thaïlande et son gouvernement, ils avancent bien. 

D’ailleurs, la Thaïlande a adopté un décret sur les cryptomonnaies dès 2018!

Ensuite, il y a l’émergence d’une jeunesse qui étudie de plus en plus à l’étranger et qui revient avec des idées, des projets, ces jeunes ont une capacité à transformer la société de manière discrète et efficace. 

Donc la Thaïlande est un pays qui aime et veut adopter les cryptomonnaies, un pays qui a mis en place un cadre juridique. Certes il n’est pas parfait, mais aujourd’hui les acteurs du marché considèrent la Thaïlande comme l’endroit où il faut être pour développer des services de cryptomonnaies.

 

Quelles sont les réglementations en matière de cryptomonnaies en Thaïlande ?

L’intérêt du décret de 2018 est de créer des définitions parce qu’une définition peut avoir des conséquences juridiques. Le texte définit ce que sont les cryptomonnaies : des monnaies digitales créées sur la blockchain pour payer des biens et des services. 

Il y a également la définition des acteurs, c’est-à-dire qui peut faire du business. Pour avoir une plateforme d’échange de cryptomonnaies, il faut avoir une licence en Thaïlande, ce qui crée des garanties pour les investisseurs. Par exemple, si j’ai un problème avec Bitkub, je peux me retourner contre eux, la licence les oblige à une responsabilité si quelque chose se passe mal. 

Le texte parle des consultants en cryptomonnaies, et là aussi, il faut une licence pour pouvoir donner des conseils en cryptomonnaies. 

Ensuite le texte va dans d’autres détails, il parle de la formation des acteurs, des investisseurs, etc. 

Après, les cryptomonnaies engendrent d’autres problèmes de sécurité tels que les arnaques, le piratage, la protection des données. Il y a un nombre de problèmes juridiques qui ne sont pas encore réglés par les textes de loi existants, mais l’avantage de la Thaïlande est déjà d’avoir une base. 

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Catherine Vanesse

Après avoir travaillé pendant 8 ans pour RTL Belgique, Catherine s’est expatriée en Thaïlande de 2013 à 2022, collaborant avec des médias locaux ainsi que Lepetitjournal.com pour qui elle a notamment co-dirigé la rédaction de Chiang Mai de 2020 à 2022
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