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Maisons traditionnelles balinaises : que se cache-t-il derrière leur architecture ?

Si vous vivez à Bali, vous avez sans doute déjà été frappé par les détails architecturaux des nombreux édifices qui jalonnent l’île. Bien loin des codes de l’architecture occidentale, l'habitat traditionnel balinais est le fruit des cultures et croyances hindoues, bouddhistes et de l’animisme austronésien. À Bali, la maison traditionnelle est en effet pensée comme un prolongement de l’ordre cosmique, où chaque espace doit être en harmonie avec les lois spirituelles qui régissent l’univers.

photo maisons bali photo maisons bali
Crédit photo : ©Soraya Ben Aziza
Écrit par Soraya Ben Aziza
Publié le 28 janvier 2026, mis à jour le 30 janvier 2026

 

Maisons traditionnelles balinaises : une organisation spatiale très codifiée

Les maisons traditionnelles balinaises font partie de la vaste famille des habitats traditionnels indonésiens : les rumah adat. À Bali, elles ont toutefois bien des particularités. Tout d’abord, l’habitat balinais n’est pas un bâtiment unique, mais un véritable complexe familial (Pekarangan), construit sur un jardin à hauts murs. La vie quotidienne s’organise autour de plusieurs bâtiments distincts, largement ouverts et dotés chacun d’une fonction bien précise.

On y trouve : 

  • le temple familial (sanggah),
  • les chambres (bale manten), 
  • le pavillon pour recevoir les invités (bale dauh), 
  • l’espace de travail (bale delod), 
  • la cuisine (pawaregen), 
  • la cour centrale (natah), 
  • le mur d’enceinte (aling-aling),
  • le portail d’entrée (angkul-angkul),
  • et parfois un grenier à riz (lumbung).

Des matériaux de construction naturels 

L’architecture balinaise accorde une attention particulière au choix des matériaux de construction : pierre volcanique, bois, bambou, chaume ou toits végétaux sont choisis pour leur durabilité, leur adaptation au climat tropical et leur valeur symbolique.

Les murs d’enceinte, les seuils d’entrée et le portail protègent quant à eux la famille. Leur fonction symbolique est de repousser les esprits malveillants de l’île. De plus, l’orientation des bâtiments suit des principes spirituels très précis.

 

Une architecture basée sur plusieurs fondements spirituels

Contrairement à l’architecture occidentale, qui privilégie souvent la fonctionnalité et l’esthétique, la construction balinaise repose sur un certain nombre de principes spirituels. Du choix de l’emplacement à l’orientation des bâtiments, en passant par les proportions et les matériaux utilisés, chaque édifice est conçu selon des règles ancestrales transmises de génération en génération. 

 

La philosophie du Tri Hita Karana

Le Tri Hita Karana constitue la pierre angulaire de toute construction balinaise. Cette philosophie ancestrale, inscrite au patrimoine culturel de l'UNESCO, signifie littéralement « les trois causes du bien-être ». Elle établit trois équilibres indissociables que les édifices traditionnels doivent respecter :

  • Le Parahyangan représente l'harmonie avec le divin (khaya). Dans chaque propriété, cela se matérialise par la présence d'un temple familial, toujours orienté vers la montagne Gunung Agung. C'est l'espace le plus sacré de l'habitation, où les offrandes quotidiennes maintiennent le lien avec les ancêtres, les esprits et les divinités.
     
  • Le Pawongan incarne l'harmonie entre les êtres humains (atma). L'organisation spatiale favorise la vie communautaire, avec des espaces ouverts qui encouragent les interactions sociales et le respect des hiérarchies familiales.
     
  • Le Palemahan exprime l'harmonie avec la nature et l'environnement (angga). Le choix des matériaux, l'orientation des bâtiments et l'ouverture sur l’extérieur répondent à cette recherche d'équilibre.

Ces trois règles guident chaque décision architecturale, allant du zonage du terrain à la hauteur des toits.

 

Le Tri Mandala : une division tripartite de l'espace

Le Tri Mandala est un autre principe fondamental de l’architecture traditionnelle balinaise. Il organise l’espace en trois zones symboliques, représentant chacune un niveau du cosmos : Bhuwah, le monde des êtres humains, Bwah, associé au monde inférieur et Swah, le domaine des divinités.

Ce concept détermine la division des espaces intérieurs, selon leur fonction et leur valeur spirituelle :

  • Nista Mandala, situé à l’avant, est réservé aux activités quotidiennes et profanes ;
  • Madya Mandala, au centre de la maison, accueille les pièces à vivre (le salon et la salle à manger) ;
  • Utama Mandala, située à l’arrière, correspond à la zone la plus sacrée, dédiée à la prière et aux rangement des possessions précieuses.

Cette organisation spatiale reflète la recherche constante d’harmonie propre à la culture balinaise.

Sanga Mandala

Dans l'architecture balinaise, le Sanga Mandala guide l'implantation des bâtiments au sein du Pekarangan (le terrain de construction). Il se superpose au système Kaja-Kelod, pour créer une cartographie sacrée très précise de l'espace domestique. 

Si le Tri Mandala structure l’espace en trois niveaux verticaux (Utama, Madya et Nista), le Sanga Mandala, lui, le divise en neuf sections horizontales. Celles-ci correspondent :

  • Aux 4 directions cardinales :
  • Kaja (Nord)
  • Kangin (Est)
  • Kelod (Sud)
  • Kauh (Ouest)
     
  • Aux 4 directions inter-cardinales : 
  • Nord-Est (Kaja-Kangin)
  • Sud-Est (Kelod-Kangin)
  • Sud-Ouest (Kelod-Kauh)
  • Nord-Ouest (Kaja-Kauh)
  • Au centre du Pekarangan : Madya

Les zones nord-est (kaja-kangin) et sud-ouest (kelod-kauh) revêtent une importance particulière dans cette grille de construction, la première zone étant la plus propice, la seconde la moins favorable.

Le saviez-vous ? Dans la cosmologie hindoue-bouddhiste, chaque direction est gardée par une divinité protectrice appelée Lokapala (gardien des directions).

 

L’Asta Kosala Kosali : des règles architecturales sur mesure

L'Asta Kosala Kosali désigne un système complexe de règles architecturales transmises oralement, de génération en génération. L'originalité de ce système réside dans son principe fondateur : chaque bâtiment s'inspire de l'anatomie humaine de son propriétaire ! La largeur du poing, la longueur d'un avant-bras, ou l'envergure des bras deviennent des mesures de référence pour organiser la construction. Ces prescriptions personnalisées régissent huit aspects fondamentaux des constructions traditionnelles et de leur aménagement : la forme, la taille, l’emplacement, l’orientation, l’agencement, la couleur, l’ornementation et les matériaux. Il dicte également les proportions des sanctuaires (pelinggih), les symboles sacrés (niyasa), les étapes de construction (pepalih), ainsi que les décorations du bâtiment.

Cette approche, hors du commun pour les occidentaux, représente une recherche d’harmonie entre l’habitat et son habitant.

L'Arga Segara (Kaja-Kelod ou luan-teben)

L’Arga Segara est en quelque sorte la boussole spirituelle qui dicte l'orientation des constructions balinaises traditionnelles. Celle-ci se base sur les éléments naturels sacrés de l'île. Les différentes directions sont :

  • Kaja, qui désigne la direction vers les montagnes et le volcan sacré Gunung Agung, demeure des Dieux (parahyangan) ; 
  • Kelod, qui indique la direction opposée, vers la mer, associée aux forces telluriques et au monde souterrain ;
  • L'axe perpendiculaire de Kangin-Kauh (est-ouest), qui fait référence à la direction du soleil levant et du soleil couchant, complète ce système d'orientation balinais.

Selon les croyances locales, le système Kaja-Kelod (aussi appelé luan-teben) influence l’énergie et l’équilibre de la nature. De ce fait, la topographie naturelle de l’île impacte directement l’organisation spatiale des villages traditionnels balinais. 

→ Le saviez-vous ? À Bali, cette orientation spatiale prime sur les points cardinaux. Un Balinais ne dira donc pas « va au nord ou au sud » mais « va vers kaja » ou  « va vers kelod ».

Tri Angga et Tri Loka

Deux autres concepts architecturaux nous rappellent que l'architecture balinaise est pensée comme un organisme à part entière :

  • Le Tri Angga, qui divise le corps humain et, par analogie, les bâtiments en trois parties verticales : la base, le corps et la tête.
  • Le Tri Loka, qui organise l’espace selon une hiérarchie horizontale : le monde inférieur (bhur), le monde des humains (bhuwah) et le monde divin (swah). 

Ensemble, ces concepts orientent la construction des bâtiments, mais aussi l’agencement des pièces et des pavillons.

Les architectes traditionnels, appelés undagi, doivent donc posséder une connaissance approfondie des concepts philosophiques balinais liés à la forme, à l’espace et à l’organisation du bâti, afin de garantir l’harmonie entre l’homme, le cosmos et le sacré.

 

Quel avenir pour l’architecture traditionnelle balinaise ?

L’architecture balinaise se retrouve aujourd’hui confrontée à plusieurs défis de taille, liés à l’urbanisation effrénée et à l’afflux touristique. Dans les zones les plus touristiques, telles que Canggu, Seminyak et Sanur, les maisons traditionnelles se mêlent aujourd’hui aux condos modernes, aux imposants resorts, aux villas de luxe et aux hôtels au design standardisé et aux matériaux industriels. 

Heureusement, architectes, artisans et autorités locales œuvrent de plus en plus à la préservation des savoir-faire ancestraux et à leur adaptation aux enjeux contemporains, notamment avec des réglementations architecturales dans certaines zones touristiques comme Ubud, où les nouvelles constructions doivent respecter l'esthétique traditionnelle. 

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