À Bali, la vie quotidienne est guidée par une philosophie ancestrale qui régit la spiritualité, les relations sociales et le rapport à la nature : le Tri Hita Karana. Comprendre ce concept et ses trois principes fondateurs permet de saisir l'essence même de la société balinaise, de son organisation sociale à sa spiritualité, en passant par l'aménagement de ses territoires.


Qu’est-ce que le Tri Hita Karana ?
Le Tri Hita Karana est une philosophie de vie qui régit plusieurs aspects de la société balinaise. Tri signifie « trois », Hita se traduit par « prospérité » et Karana désigne « les causes ». Tri Hita Karana veut donc dire « Les Trois Causes de la Prospérité » ou « Les Trois Causes du Bien-être ». En d’autres termes, il s’agit des trois préceptes à suivre pour espérer vivre une vie prospère et harmonieuse.
Les trois principes fondateurs du Tri Hita Karana
Le Tri Hita Karana repose sur trois principes fondateurs : le Parahyangan, qui représente l’harmonie des hommes au divin ; le Pawongan ou l’harmonie des hommes entre eux (lien social) ; et le Palemahan, qui désigne l’harmonie entre les hommes et la nature.
1. Parahyangan : la relation à Dieu
Ce premier pilier du Tri Hita Karana consacre l'harmonie entre les humains et Sang Hyang Widhi Wasa, le Dieu Tout-Puissant de l'hindouisme balinais. Cette connexion spirituelle englobe également les ancêtres et les esprits divins. Au quotidien, elle se manifeste à travers les offrandes Canang Sari, les cérémonies de temple (piodalan), les prières régulières dans les sanctuaires, mais aussi le respect des fêtes religieuses locales, comme Niepy, le jour du silence. Cette connexion spirituelle est perçue comme une source de protection, de sens et de guidance pour les Balinais.
2. Pawongan : le lien social
Le pilier Pawongan du Tri Hita Karana représente quant à lui l’harmonie entre les êtres humains, que ce soit au sein d’une famille ou d’une communauté. Cette recherche d’équilibre se traduit de plusieurs façons dans la société balinaise :
- Le système du banjar : ce conseil communautaire traditionnel se réunit pour organiser la vie de village. Il encadre les cérémonies religieuses, la résolution des conflits et les questions de bien-être social, sur la base de décisions prises collectivement.
- L’esprit de gotong royong : fondé sur l’entraide volontaire, il incite les membres de la communauté à travailler ensemble pour l’entretien des temples, les travaux agricoles ou encore l’assistance en cas de catastrophe, afin que personne ne soit mis de côté.
- Le Musyawarah (délibération) : le musyawarah, ou principe de délibération collective, repose sur la volonté de trouver des solutions et de prendre des décisions ensemble, par le dialogue et l’échange, plutôt que par la confrontation.
- Les codes de politesse et la bienveillance : les échanges courtois et les codes de bienséance jouent également un rôle important dans la préservation de la cohésion sociale. À Bali, on préfère éviter les affrontements directs au profit d'une communication respectueuse et bienveillante.
- Le subak, système ancestral et démocratique de gestion collective de l’eau : des centaines de fermiers se partagent équitablement les ressources en eau et assurent son accessibilité, à travers des associations villageoises de gestion hydraulique.
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Palemahan : l’harmonie avec la nature
Le troisième pilier vise à préserver l'équilibre entre l'humanité et son environnement. Selon le principe du Palemahan, l'ensemble des éléments naturels (les sols, les cours d'eau,la faune et la flore…) sont sacrés et interdépendants. Ainsi, le mont Agung, les arbres anciens, les lacs et l'océan abritent des esprits et divinités qu’il faut honorer et respecter.
Le Paleman prône une utilisation réfléchie et durable des ressources, et rappelle que l'être humain fait partie intégrante des écosystèmes, dont il doit prendre soin. Cela se manifeste notamment à travers le système social coopératif du subak, ou associations villageoises hydrauliques.
Une philosophie incarnée au quotidien sur l’île des Dieux
Loin d’être un simple précepte théorique, le Tri Hita Karana se reflète dans une myriade de pratiques et de détails que l’on peut observer au quotidien sur l’île :
- L’architecture traditionnelle balinaise
Chaque maison familiale balinaise comprend un temple domestique (merajan) orienté vers la montagne sacrée, qui est considérée comme la demeure des dieux. L'espace de vie est quant à lui organisé selon des règles strictes qui reflètent la hiérarchie cosmique, avec les zones les plus sacrées situées en hauteur et orientées vers les montagnes.
- La gestion des rizières
Les célèbres subak, ces systèmes d'irrigation coopératifs qui gèrent les rizières depuis plus de mille ans, incarnent eux aussi le Tri Hita Karana. Chaque subak possède son propre temple dédié à Dewi Sri, la déesse du riz, de la fertilité et de la prospérité, illustrant la dimension spirituelle (Parahyangan). Le système fonctionne grâce à une coopération étroite entre les agriculteurs, qui prennent des décisions collectives sur les calendriers de plantation et d'irrigation (Pawongan). En outre, les pratiques agricoles traditionnelles maintiennent l'équilibre écologique des écosystèmes de rizières (Palemahan).
→ Le saviez-vous ?
La gestion collective des rizières a par ailleurs été inscrite à l’Unesco en 2012, où elle est décrite comme illustrant « le principe philosophique balinais du Tri Hita Karana qui réunit les domaines de l’esprit, du monde humain et de la nature ».
- L'orientation spatiale (kaja-kelod)
Les Balinais organisent leur espace selon un axe sacré. Kaja désigne la direction vers les montagnes (notamment le mont Agung, demeure des dieux), tandis que kelod indique la mer (associée aux démons et esprits malveillants). Cette orientation influence tout, des positions pour dormir aux emplacements des bâtiments et même à la façon dont se placent les gens lors des cérémonies.
- Le respect et l'harmonie dans les interactions sociales
Le Tri Hita Karana se manifeste aussi dans le comportement quotidien des Balinais, réputés pour leur bienveillance et leur générosité. Le concept de nak bali (littéralement "enfant de Bali") encourage à toujours préserver l'harmonie collective, quitte à faire des compromis. Les Balinais évitent la confrontation directe, préfèrent les sourires aux critiques ouvertes, et utilisent un langage corporel respectueux : se pencher légèrement en passant devant quelqu'un ; utiliser la main droite pour donner ou recevoir ; éviter de pointer du doigt…
Cette politesse découle directement du principe de Pawongan selon lequel les relations harmonieuses entre humains sont essentielles au bonheur.
- L'accueil et l'hospitalité envers les visiteurs
L'hospitalité balinaise légendaire trouve également sa source dans le Tri Hita Karana. Recevoir un invité, qu'il s’agisse d’un touriste ou d’un voisin, est considéré comme une bénédiction qui honore les dieux (Parahyangan). C’est l’une des raisons pour lesquelles les Balinais accueillent les étrangers avec générosité, et partagent volontiers leur culture et leurs traditions. Selon cette philosophie, le fait de traiter autrui avec respect et gentillesse renforce l'harmonie universelle et attire la prospérité pour toute la communauté.
Que devient le Tri Hita Karana face à l’affluence touristique ?
L’affluence touristique et l’urbanisation fulgurante qui transforment l’île depuis quelques années mettent à l’épreuve cette philosophie millénaire.
Le tourisme de masse, tout d’abord, a indéniablement créé des tensions avec les principes du Tri Hita Karana. La pollution plastique qui s'accumule sur les plages et dans les rivières menace le Palemahan, cet équilibre sacré avec la nature. La spéculation immobilière bouleverse l'organisation spatiale traditionnelle et pousse certains Balinais à abandonner les codes architecturaux ancestraux au profit de constructions modernes plus rentables. Les embouteillages permanents dans le sud de l'île perturbent quant à eux le rythme paisible de la vie balinaise, tandis que la course au profit peut parfois prendre le pas sur les valeurs communautaires du Pawongan.
Pourtant, loin de disparaître, le Tri Hita Karana semblerait même faire l’objet d’un véritable renouveau. Face au développement touristique et urbain, de nombreux Balinais se réapproprient en effet cette philosophie comme un moyen de préserver d’autant plus leur culture et de leur environnement. Par ailleurs, le gouvernement provincial de Bali a fait du Tri Hita Karana un pilier officiel de sa politique de développement durable. Des réglementations encadrent désormais la construction de nouveaux établissements touristiques, exigeant le respect des principes architecturaux traditionnels et l'intégration de sanctuaires dans les projets immobiliers.
Enfin, de nombreux hôtels et entreprises touristiques ont adopté une certification "Tri Hita Karana" qui évalue leur engagement envers ces trois principes. Ces établissements maintiennent des temples où le personnel peut prier, encouragent la participation aux cérémonies villageoises, mettent en œuvre des pratiques environnementales durables (réduction du plastique, gestion des déchets, économie d'eau…), et contribuent activement au bien-être des communautés locales par le biais d'emplois équitables, entre autres.
En tant qu’expatrié ou touriste de passage à Bali, comprendre cette philosophie et saisir toute son importance reste toutefois essentiel pour respecter les lieux sacrés, les rituels religieux, l’environnement, les ressources, ainsi que les habitants de l’île.
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