L’Espagne dispose d’un fort potentiel renouvelable pour accélérer la décarbonation de son industrie. Encore faut-il transformer cet avantage énergétique en investissements, en projets viables et en gains de compétitivité. C’était tout l’enjeu du forum organisé à Madrid par la Chambre de commerce franco-espagnole.


Comment décarboner l’industrie sans affaiblir sa compétitivité ? La question était au cœur du forum « Descarbonizar para Competir: La oportunidad de la industria ante el nuevo escenario europeo », organisé le 29 septembre à Madrid par la Chambre de commerce franco-espagnole, avec le soutien de GreenYellow, Build to Zero et ENGIE.
Industriels, énergéticiens, acteurs de la finance et représentants institutionnels ont confronté leurs approches autour d’un même constat : l’Espagne dispose d’un potentiel important en matière d’énergies renouvelables, mais sa transformation en véritable avantage industriel suppose encore d’accélérer les investissements, le développement des réseaux et le déploiement de solutions technologiques adaptées.
À l’ouverture de la rencontre, Sara Bieger, CEO de la Chambre de commerce franco-espagnole, a souligné le caractère stratégique de la période actuelle, alors que l’Union européenne mobilise de nouveaux moyens pour soutenir la décarbonation de son tissu industriel. L’enjeu, a-t-elle rappelé, est désormais de permettre aux entreprises espagnoles d’identifier les projets susceptibles d’être déployés et de mobiliser les instruments de financement et les aides nécessaires à leur réalisation.
La Chambre a par ailleurs profité du forum pour engager, avec Bureau Veritas, une mesure de l’empreinte carbone de l’événement. Les émissions générées doivent être compensées dans le cadre du programme Madrid Compensa, soutenu par la mairie de Madrid.
Réindustrialiser en décarbonant
Chargée de l’ouverture institutionnelle, Teresa Mallada de Castro, membre du comité directeur de l’Association pour la transition énergétique (ATE) et sénatrice des Asturies, a insisté sur l’atout que représente pour l’Espagne son importante capacité de production renouvelable.
Un avantage qui ne saurait toutefois suffire à lui seul. Stockage, réseaux électriques, capacités de raccordement, financements et compétences doivent accompagner cette montée en puissance. « La réponse européenne ne peut pas consister à choisir entre industrie et décarbonation. Notre objectif doit être de réindustrialiser l’Europe en la décarbonant », a-t-elle résumé.
Les deux premières tables rondes, modérées par Teresa Rasero, présidente du groupe Air Liquide dans la péninsule Ibérique et présidente de la Commission Industrie et Transition énergétique de la CEOE, se sont précisément intéressées à la transformation des opportunités énergétiques en projets industriels concrets.
Pour Marcelino Oreja, président non exécutif de GreenYellow Espagne, les priorités sont claires : permettre à l’industrie de bénéficier d’une énergie moins chère, avec une garantie d’approvisionnement et une plus grande stabilité des prix. Dans ce contexte, l’électrification appuyée sur les capacités renouvelables du pays constitue, selon lui, une opportunité particulièrement importante pour l’Espagne.
Joaquín Coronado, président de Build to Zero, a de son côté mis l’accent sur le stockage thermique, qui permet notamment de tirer parti d’une électricité disponible à moindre coût avant de restituer l’énergie sous forme de chaleur dans les processus industriels. « Nous sommes absolument convaincus que décarboner pour être plus compétitif est une réalité », a-t-il affirmé.
L’efficacité énergétique comme point de départ
Pour Darío Saavedra, directeur Ingénierie et Construction d’ENGIE Espagne, toute stratégie doit cependant commencer par la réduction de la consommation elle-même : « L’énergie la moins chère et la moins polluante est celle que l’on ne consomme pas. »
Une fois ce préalable posé, les réponses doivent être adaptées à chaque activité industrielle, en combinant selon les besoins électrification, récupération de chaleur, stockage et autres technologies disponibles.
Les expériences de Moeve, Yoiba Energy et Mantequerías Arias ont également permis d’aborder les difficultés très concrètes liées à l’intégration de nouvelles technologies dans les chaînes de production, avec une même exigence : réduire les émissions sans compromettre la viabilité économique des projets.
Le financement, autre condition du passage à l’échelle
Reste une question centrale : comment rendre ces investissements suffisamment attractifs pour être financés ? Une troisième table ronde, animée par Alberto Sanz, journaliste économique spécialisé dans l’énergie et les infrastructures à El Confidencial, a réuni notamment BBVA, GreenYellow, ANESE, Impact Bridge et Bureau Veritas.
Les échanges ont souligné que la disponibilité de capitaux ne suffit pas. Les investisseurs attendent également des technologies matures, des risques maîtrisés, des rendements suffisamment prévisibles et un environnement réglementaire stable.
Macarena Ruiz-Quintana, Manager Énergie et Développement durable Espagne chez BBVA, a expliqué que les établissements financiers élargissaient désormais leurs critères d’analyse. Aux données financières traditionnelles s’ajoutent notamment la maturité technologique des projets, les risques environnementaux et de transition, ainsi que la trajectoire de décarbonation des entreprises.
« La décarbonation devrait passer d’une logique de conformité à une véritable logique de compétitivité et de résilience », a-t-elle estimé. Les Certificats d’économies d’énergie espagnols, les Certificados de Ahorro Energético (CAE), ont également été cités parmi les outils permettant de valoriser financièrement les économies réalisées grâce aux investissements dans l’efficacité énergétique et d’améliorer leur rentabilité.
« Efficacité énergétique et énergie renouvelable »
Miguel Rodrigo, directeur général de l’Institut espagnol pour la diversification et les économies d’énergie (IDAE), a clôturé la rencontre en rappelant les deux grands défis auxquels l’industrie doit aujourd’hui faire face : le changement climatique et la volatilité des prix de l’énergie. « La principale réponse structurelle, nous la connaissons déjà : efficacité énergétique et énergie renouvelable », a-t-il déclaré. Le directeur de l’IDAE a toutefois insisté sur la nécessité d’éviter les solutions uniformes. « Chaque industrie est différente, chaque industrie a son propre potentiel d’électrification », a-t-il rappelé.
Les dispositifs publics évoluent eux aussi. Aux aides traditionnelles destinées aux dépenses d’investissement s’ajoutent désormais les CAE, les enchères européennes ou encore la possibilité pour l’IDAE d’entrer directement, comme actionnaire minoritaire, dans certains projets singuliers.
Au terme de la rencontre, un consensus s’est dégagé parmi les participants : l’Espagne dispose d’importantes ressources renouvelables, de technologies disponibles, de capitaux et de dispositifs publics pour avancer dans la décarbonation de son industrie. Le défi consiste désormais à transformer ces atouts en projets finançables, reproductibles et suffisamment compétitifs pour renforcer durablement son tissu industriel.
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