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De Radio-Québec à Télé-Québec, l’histoire de « l’autre télévision »

Pour un Français nouvellement installé au Québec, Télé-Québec peut d’abord apparaître comme une chaîne publique parmi d’autres. Elle occupe pourtant une place très particulière dans l’histoire et la mémoire collective de la province.

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Nicole Lapointe et Pierre Régimbald, premiers marionnettistes de Passe-Partout, émission lancée en 1977 par Radio-Québec. Photo : Association québécoise des marionnettistes / Wikimedia Commons – CC BY-SA 4.0
Écrit par Lepetitjournal Montréal
Publié le 27 août 2026

 

 

Elle n’est ni l’équivalent québécois de Radio-Canada, qui relève du gouvernement fédéral, ni une chaîne culturelle directement comparable à Arte. Télé-Québec est une société d’État québécoise dont la mission consiste à rendre accessibles des contenus éducatifs et culturels, à susciter la réflexion, à promouvoir la création d’ici et à refléter les régions ainsi que la diversité du Québec.

Son histoire commence en 1968 sous un autre nom : Radio-Québec. Elle raconte à sa manière les grandes transformations de la société québécoise, de la démocratisation de l’éducation à l’arrivée des plateformes numériques, en passant par l’affirmation culturelle, les débats de société et l’apparition d’une véritable « génération Passe-Partout ».

 

Un enfant de la Révolution tranquille

Radio-Québec voit officiellement le jour le 22 février 1968, quelques années après la création du ministère de l’Éducation.

Le moment n’est pas anodin. Depuis le début des années 1960, la Révolution tranquille transforme profondément le Québec. L’État prend progressivement en charge des domaines longtemps administrés par l’Église catholique, notamment la santé et l’éducation. Il crée de nouvelles institutions, développe les services publics et cherche à réduire les inégalités entre les régions et les milieux sociaux.

La commission Parent a posé les bases d’un système scolaire modernisé. Le ministère de l’Éducation est créé en 1964, les premiers cégeps apparaissent en 1967 et le réseau de l’Université du Québec est fondé en 1968.

Dans ce vaste mouvement, la télévision est perçue comme un outil pédagogique capable de rejoindre simultanément les écoles, les familles et les territoires éloignés des grands centres.

À ses débuts, Radio-Québec ne possède d’ailleurs pas de réseau de diffusion. Elle produit principalement des contenus pour le ministère de l’Éducation. Parmi ses premières réalisations, Les Oraliens aide les enfants à maîtriser le français oral, tandis que Les 100 tours de Centour cherche déjà à associer apprentissage et divertissement.

 

 


 

Radio-Québec apparaît ainsi comme le prolongement audiovisuel du nouveau système éducatif québécois. Mais elle porte aussi une ambition culturelle et politique au sens large : permettre au Québec de disposer d’un média public lui appartenant, distinct de Radio-Canada, pour parler de sa langue, de son territoire et de sa société.

Le véritable réseau de télévision n’est inauguré qu’en 1975, avec les stations CIVM-TV à Montréal et CIVQ-TV à Québec. La diffusion se fait alors en UHF, ce qui oblige certains foyers à adapter leur téléviseur pour recevoir le signal.

La même année, Radio-Québec organise des audiences publiques à travers la province afin de connaître les attentes de la population. Dès 1976, elle entreprend de se régionaliser en créant des bureaux et des comités dans huit régions. Cette volonté de ne pas réduire le Québec à Montréal restera l’un de ses traits distinctifs.


 

 

Passe-Partout, Janette Bertrand et « l’autre télévision »

Le grand tournant populaire survient en 1977 avec Passe-Partout.

Conçue pour préparer les enfants d’âge préscolaire à leur entrée à l’école, l’émission ne se contente pas de leur apprendre des mots ou des chiffres. Passe-Partout, Passe-Carreau, Passe-Montagne, Cannelle, Pruneau et Grand-Mère les accompagnent dans la découverte du corps, des émotions, de la famille, de la peur, de l’amitié et de la confiance en soi.

L’univers est éducatif sans jamais ressembler à une leçon. Ses personnages, ses marionnettes et ses chansons entrent dans le quotidien des familles. Le succès est si profond que les enfants ayant grandi avec l’émission seront bientôt désignés comme la « génération Passe-Partout ».

La série installe durablement la réputation jeunesse de Radio-Québec. Elle montre surtout qu’un média éducatif peut créer des personnages populaires et produire une culture commune.

En 1980, Radio-Québec adopte un slogan qui résume parfaitement son positionnement : « L’autre télévision ».

Face à Radio-Canada et à TVA, elle ne dispose ni des mêmes moyens ni de la même vocation. Elle choisit donc un autre territoire : les enfants, les documentaires, les débats, la culture et l’expérimentation.

Les années 1980 sont particulièrement fécondes. En 1982, Radio-Québec diffuse les premiers matchs télévisés de la Ligue nationale d’improvisation, introduit la marionnette satirique Gérard D. Laflaque et lance la programmation des Fêtes qui deviendra Ciné-cadeau. Plus de quarante ans après, ce rendez-vous demeure un rituel de Noël pour de nombreuses familles québécoises.

 


 

Mais c’est peut-être avec Janette Bertrand que Radio-Québec affirme le plus clairement son rôle de miroir social.

À partir de 1984, Parler pour parler réunit autour d’une table des invités qui témoignent de leur vie et abordent des réalités encore peu discutées publiquement. L’année suivante, les dramatiques d’Avec un grand A traitent de violence conjugale, de racisme, d’homosexualité, de sida, de vieillissement ou de familles recomposées.

Ces émissions ne se contentent pas d’accompagner l’évolution des mentalités : elles contribuent à faire entrer certains débats dans les foyers. Radio-Québec devient un espace où la société québécoise peut regarder en face ses transformations, ses malaises et ses contradictions.

À la fin des années 1980, Le Club des 100 watts s’adresse à une nouvelle génération d’enfants, tandis que Beau et chaud fait vivre la culture dans une formule estivale populaire. En 1995, Pignon sur rue suit de jeunes adultes vivant en colocation à Montréal et ouvre la voie à la téléréalité québécoise, avant même l’explosion internationale du genre.

 

 

 

Télé-Québec, entre fragilité et réinvention

En 1996, Radio-Québec devient officiellement Télé-Québec. Le nouveau nom met fin à une ambiguïté puisque l’organisme, malgré son appellation historique, diffuse essentiellement de la télévision.

Ce changement intervient dans une période de compressions budgétaires et de profonde restructuration. L’existence même du diffuseur public a régulièrement été questionnée. Télé-Québec doit réduire certaines activités, revoir son modèle et s’appuyer davantage sur des producteurs indépendants.

Cette fragilité financière n’empêche pas la chaîne de poursuivre son travail d’expérimentation.

Elle devient l’un des premiers partenaires d'Allô prof et diffuse une émission éducative animée par un jeune Martin Matte. Cornemuse prend une place importante auprès des enfants. Daniel Pinard renouvelle le magazine culinaire avec Ciel! Mon Pinard, avant que Josée di Stasio n’impose à son tour une nouvelle manière de parler de cuisine.

Les années 2000 voient apparaître Ramdam, Belle et Bum, Bazzo.tv, Pure laine, Les artisans du rebut global ou encore Curieux Bégin. Ces émissions illustrent les différents visages de Télé-Québec : jeunesse, musique, environnement, débats, identité et art de vivre.

La chaîne continue également d’assumer des sujets difficiles. En 2004, la diffusion du documentaire Manon, consacré au suicide assisté, est prolongée par un débat public. Le film ne constitue plus seulement un programme : il devient le point de départ d’une conversation collective.

Cette logique traverse une grande partie de l’histoire de Télé-Québec. Sa contribution ne se mesure pas uniquement à ses audiences, mais à sa capacité de faire émerger des questions, des créateurs et des formats qui trouvent parfois ensuite leur place ailleurs.

 

De la chaîne à l’écosystème culturel

Avec Internet, Télé-Québec doit une nouvelle fois se réinventer. Son site est lancé en 2004, la vidéo sur demande apparaît en 2008 et une première application mobile suit en 2013.

Le virage numérique ne consiste cependant pas seulement à rendre les émissions disponibles en ligne. En 2014, Télé-Québec en classe renoue directement avec la mission fondatrice de l’institution en proposant des ressources audiovisuelles au monde scolaire.

La même année, La Fabrique culturelle commence à mettre en valeur les artistes et les initiatives des différentes régions. Télé-Québec développe ensuite Coucou pour les tout-petits, Squat pour les plus grands et Cuisinez pour rassembler son patrimoine culinaire.

La chaîne devient progressivement un écosystème éducatif et culturel présent sur plusieurs plateformes.

 

Une mémoire qui se transmet

En 2019, le retour de Passe-Partout démontre la force de cette mémoire collective. Environ 973 000 personnes regardent la première diffusion de la nouvelle version. Les parents retrouvent les personnages de leur enfance et les transmettent à leurs propres enfants.

La même année, M’entends-tu?, créée par Florence Longpré, montre un autre visage de Télé-Québec : celui d’un diffuseur capable de porter des fictions contemporaines, socialement ancrées et susceptibles de rayonner au-delà du Québec.

Pendant la pandémie, sa fonction publique redevient particulièrement visible. Télé-Québec propose une programmation éducative aux enfants confinés et diffuse des spectacles rendus inaccessibles par la fermeture des salles.

En 2020, elle installe son siège social dans l’édifice patrimonial Au-Pied-du-Courant, au pied du pont Jacques-Cartier, à Montréal. Le symbole est fort : l’institution s’ancre dans un lieu chargé d’histoire au moment même où elle accélère sa transformation numérique.

 

Une porte d’entrée dans l’imaginaire québécois

Près de soixante ans après la création de Radio-Québec, les écrans, les formats et les habitudes ont profondément changé. La mission, elle, demeure reconnaissable : éduquer sans donner de leçon, rendre la culture accessible, faire entendre les régions et ouvrir des espaces de réflexion.

Pour les nouveaux arrivants, Télé-Québec constitue ainsi bien davantage qu’une chaîne publique parmi d’autres. De Passe-Partout à Ciné-cadeau, de Janette Bertrand à La Fabrique culturelle, elle offre une porte d’entrée dans les références, les débats et les traditions familiales du Québec.

Son histoire est celle d’un média moins puissant que les grands réseaux, mais souvent plus libre d’expérimenter. Une « autre télévision » qui, depuis 1968, accompagne le Québec dans ses transformations.

Son défi est désormais de continuer à jouer ce rôle auprès de générations qui ne regardent plus nécessairement la télévision, mais auxquelles elle veut toujours donner les moyens d’apprendre, de se reconnaître et de prendre part à la conversation collective.

 

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