Avec ses 42 millions d’habitants, ses embouteillages, sa pollution et sa densité, la mégalopole de Jakarta est à première vue rebutante. Mais derrière le monstre urbain se cachent des lieux pleins de charme, insolites et étonnants. La meilleure façon d’apprécier la ville, de rencontrer ses habitants et de plonger dans un monde insoupçonné est très certainement de marcher ou de pédaler en se laissant guider par sa curiosité. Notre collaborateur Gaspard Mirrot qui marche et pédale tous les jours dans Jakarta nous raconte sa dernière aventure urbaine dans un rayon d’un kilomètre autour de sa maison de Cipete.


Des sorties pleines de surprises
Une sortie dans Jakarta réserve bien souvent des surprises et se transforme vite en plongée improbable et stupéfiante dans les mille facettes, nuances et contradictions de ce monstre de 42 millions d’habitants qui s’étend sur des dizaines de kilomètres. Même dans mon quartier de Cipete que je connais pourtant bien, je découvre régulièrement des aspects méconnus ou des tranches de vie étonnantes qui font de cette capitale, à première vue repoussante, une ville passionnante et non dénuée de charme. Une balade est souvent l’occasion d’avoir une photographie instantanée de Jakarta qui raconte beaucoup de choses sur la société indonésienne.
Ce matin, j’enfourche mon vélo pour faire réparer le téléphone de mon fils dans une boutique d’ITC Fatmawati située à 1,2 km de chez moi. Pour m’y rendre, j’emprunte en direction du nord les petites ruelles paisibles, verdoyantes et populaires de notre pâté de maisons où bien souvent seuls les deux-roues peuvent circuler. De préférence sans casque et à plusieurs.

Les maisons cossues alternent avec de petites habitations généralement composées d’une seule pièce d’une dizaine de mètres carrés où vivent des familles avec deux ou trois enfants et les grands-parents dans des conditions de précarité et parfois d’insalubrité.

Des quartiers populaires et luxuriants
Ces quartiers populaires à la forte vie communautaire sont appelés les "kampung" ce qui littéralement veut dire la campagne en indonésien. Ils couvrent une grande partie de la ville et on s’y sent en effet parfois à la campagne. C’est notamment ce qui rend, de mon point de vue, la vie à Jakarta agréable. Une nature luxuriante perce et mange le béton et les murs. Des bananiers, des cocotiers, des papayers, des bougainvilliers, des hibiscus et toutes sortes de fleurs colorent les rues plus ou moins bien entretenues.

Il n’est pas rare d’y voir des poules ou des chèvres et partout des enfants jouent avec leur cerf-volant, leur vélo, leur ballon ou au badminton sur des terrains en plein air coincés entre une mosquée ou une petite école et des maisonnettes.

Dans ce dédale de ruelles, il ne faut pas se cogner la tête aux nombreuses cages à oiseaux et régulièrement se coller aux murs pour laisser passer les livreurs de gaz ou les « lima kaki », ces charrettes à cinq pieds (les trois petites roues plus les deux pieds du vendeur) qui proposent toutes sortes de repas… Parfois, au détour d’une rue jaillissent à quelques encablures les tours d’habitations rutilantes du Lippo Mall.

Se déplacer dans le quartier, c’est aussi traverser des cimetières qui ne sont souvent pas clôturés. Ils sont imbriqués entre les maisons et parfois des familles y habitent dans des logements de fortune. Mes enfants en traversent un pour aller à l’école française et comme me le fait remarquer le cadet, il y a beaucoup de tombes d’enfants. La mortalité infantile est élevée en Indonésie et l’espérance de vie est courte. Sur les pierres tombales, il est rare de lire des dates de vie ayant dépassé les soixante ans.

Un monde insoupçonné à chaque coin de rue
Voilà grosso modo pour le décor du quotidien à Cipete. Tout cela, c’est la face visible mais il suffit de faire un pas de côté ou de s’engouffrer dans une venelle qui semble en cul-de- sac pour découvrir un autre monde. C’est ce qui va se passer ce matin alors que je viens de m’arrêter dans un cimetière, niché au milieu des bananiers, qui a attiré ma curiosité. Je pénètre dans l’enceinte et le gardien m’interpelle. Comme la plupart des Indonésiens, il est très souriant, très accueillant, très curieux. D’où venez-vous ? Où allez-vous ? Vous travaillez ? Vous avez des enfants ? Quel est votre plat préféré en Indonésie ? Il est aussi très reconnaissant que je puisse m’exprimer en indonésien et ne cesse de me dire que mon niveau est très bon ( « bahasa Indonesia anda pintar ! ») alors qu’il est objectivement très médiocre. Il souhaite me montrer la rivière qui serpente au fond du cimetière. Et c’est là qu’un monde parallèle se dévoile.

Derrière un petit enclos à chèvres et une rangée de bananiers, un pont bricolé en bambou enjambe le cours d’eau. Un homme me fait signe et vient à ma rencontre. Il s’appelle Isak, m’explique qu’il est éleveur de poissons et veut me montrer ses bassins. Nous traversons le pont branlant et nous posons le pied sur la berge débroussaillée où sont installés des petits abris faits de tôles pour le toit et de feuilles de palmiers tressés pour les murs. À l’intérieur, les bassins d’élevage d’Isak. Il me dit que ce sont des poissons lele, des poissons-chats, très consommés dans les restaurants de rue. Il les vend aux restaurateurs du quartier et affirme gagner environ 150 euros par mois. Suffisamment pour nourrir sa famille, me précise-t-il. Avant, il gagnait mieux sa vie en tant que chauffeur, mais il ne supportait plus le stress de la route et des embouteillages.

Une économie informelle de la débrouille
Je le remercie pour la visite, le salue et m'apprête à repartir, mais je suis intrigué par un autre homme accroupi de l’autre côté de la rivière, devant un petit feu, un tas de fils de matériel électronique à côté de lui. Il lance de grosses poignées de ces fils noirs dans le brasier. Il m’explique qu’il fait fondre la gaine en plastique qui les entoure pour récupérer le cuivre. Il précise les récupérer pour un euro le kilo auprès de bureaux et revend le cuivre dénudé pour cinq euros le kilo. Une opération qui lui permet de gagner lui aussi environ 150 euros par mois… À Jakarta, le salaire minimum mensuel est fixé autour de 300 euros mais une grande partie de l’emploi est informelle (il est de 60 % en Indonésie) et ne répond à aucune règle salariale ou sociale.

Je remonte sur mon vélo et reprends la direction de la boutique de téléphone mais suis de nouveau tenté de sortir de l’itinéraire recommandé par Google Maps. Je descends alors un petit chemin de terre qui mène à une sorte de terrain vague. Au détour d’une courbe, je tombe sur un groupe d’hommes réunis autour de cages. Sur ou dans ces cages, des pigeons. Un incontournable de la ville. Le dressage de pigeons est très courant à Jakarta. Il y a de nombreux clubs de colombophiles ou des groupes de quartier qui organisent des concours de vitesse ou d’endurance de leur volatile.

Après l’échange classique d’amabilités et de questions, un jeune se lève brusquement en agitant un pigeon dans sa main. Avec son bras libre, il pointe son doigt vers le ciel en vociférant. J’ai à peine le temps d’ajuster ma vue qu’un bruissement d’ailes m’indique que le pigeon a rejoint son dompteur. Le visage fendu par un large sourire de fierté et d’amusement, il m’explique qu’il faut beaucoup de temps, d’entraînement et de patience pour en arriver là.
Nouveaux coups de pédales. Nouvelle divagation. Involontaire celle-là. Je pensais retrouver la route Google Maps en empruntant un petit raccourci mais débouche dans une ruelle caillouteuse où sont garées des charrettes et où s’entassent des sacs-poubelle. Accroupis au milieu de ces ballots noirs ou blancs, deux hommes trient du plastique. Des « pemulung », des ramasseurs de déchets plastiques comme il y en a des dizaines de milliers à Jakarta.

Eko me raconte qu’il est pemulung depuis 20 ans. Il a débarqué dans la capitale de sa province javanaise dont je ne comprends pas le nom pour gagner sa vie. Seules les bouteilles en plastique transparentes l’intéressent car il existe pour ça une rare filière de recyclage. Après avoir parcouru des kilomètres dans les rues à plonger ses mains dans les ordures et ramasser les bouteilles vides, il retire les bouchons et remplit des sacs avec son plastique vendu 20 centimes d'euro le kilo. Un travail harassant qui ne lui procure qu’environ 100 euros par mois après la revente de sa marchandise à des petits grossistes installés un peu plus loin.

Quelques-uns d’entre eux sont justement en train de charger un camion avec des cubes de bouteilles qu’ils ont compressées. Cinquante kilos par paquet, me dit l’un des pemulung avec un grand sourire. Il m’invite à entrer dans le hangar où sont stockées les bouteilles alors que deux de ses collègues déplacent un autre énorme chargement.
Au fond, une mère avec sa fille sur les genoux supervise les opérations. Elle m’accueille chaleureusement et m’explique qu’ils vont revendre tout cela dans une usine de recyclage de l’ouest de Jakarta. Je lui demande l’âge de sa fille. « Cinq ans. L'année prochaine, elle ira à l’école », me dit-elle. Avant six ans, les écoles ou les crèches ne sont pas obligatoires mais sont surtout payantes. Avec un salaire de 100 à 200 euros par mois, c’est inenvisageable. Une économie de la débrouille qui laisse sur le bord du chemin de la prospérité une très grande partie de la population indonésienne malgré un taux de croissance annuelle moyen de 5 % par depuis vingt ans.
Ma balade s’achève. En une petite matinée et dans un rayon d’un kilomètre autour de chez moi, j’ai vu défiler une sorte de kaléidoscope de l’Indonésie avec le pire comme le meilleur. En toile de fond, certains grands enjeux de notre planète qui se jouent à chaque coin de rue de Jakarta : les inégalités criantes, la pollution, l’accès à l’eau potable, la précarité de l’emploi de ces pays en développement, la croissance anarchique des mégalopoles… tout ce qui fait que vivre à Jakarta est selon moi une expérience passionnante et touchante humainement tant les Indonésiens sont souriants, chaleureux et dignes dans l'adversité.
Ah oui, j’oubliais. Le téléphone de mon fils est réparé. Je n’étais pourtant pas optimiste avec son écran arraché et ses circuits électroniques apparents mais à Jakarta vous trouverez toujours des petites mains prêtes à réparer, coudre, nettoyer, bricoler… pour seulement quelques euros.
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