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Le rôle et l'importance des épices dans l'histoire de l'Indonésie

Par Brigitte Crosnier Bernard | Publié le 23/10/2018 à 23:30 | Mis à jour le 24/10/2018 à 14:36
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Elles ont menée la danse pendant plusieurs siècles et si aujourd'hui il suffit d'entrer dans un supermarché pour en trouver, on oublie parfois que les épices ont été un bien rare et précieux, très convoité et si difficile à obtenir que sa valeur marchande a connu une augmentation exponentielle pendant des siècles, attisant toutes les convoitises. Des guerres ont éclaté pour elles. Des explorateurs ont traversé le monde pour les trouver. Des continents ont été découverts grâce à elles. Les enjeux et les puissances politiques et économiques en ont été bouleversés. Elles sont même à l'origine de la première société anonyme. Et l'Indonésie a joué un rôle de premier plan dans cette histoire-là.  

Poivre, cannelle, safran, gingembre, cardamome, anis étoilé, cumin, clou de girofle ou encore noix de muscade. Autant de noms qui évoquent des saveurs et des senteurs exotiques. Ce sont le clou de girofle et la noix de muscade qui ont propulsé l'Indonésie sur la scène internationale. Au XIVème siècle, une once (moins de 30g) de noix de muscade valait 7 buffles ! 

Dès l'Antiquité, les Egyptiens utilisaient les épices pour assaisonner et conserver les aliments mais aussi pour leurs rites de magie, les cérémonies de purification, l'embaumement et pour la médecine. Mais c'est au Moyen-Age en Europe que l'engouement pour les épices devient frénétique. Utilisées par la médecine pour soigner ou lutter contre les épidémies de peste, rehausser le goût des plats (ou masquer certaines saveurs de viande avariée !), conserver les aliments, mais aussi comme parfum, aphrodisiaque et même potion d'amour. Telle la ruée vers l'or que nous connaitrons plus tard, démarre la ruée vers les épices. Véritable monnaie d'échange, les épices servent alors à payer des amendes, des taxes, rembourser des prêts, acheter un terrain, des armoiries...

Une offre réduite et une grande difficulté à les obtenir 

Le clou de girofle, la noix de muscade et son macis sont deux espèces endémiques, poussant chacune dans un endroit unique au monde : le clou de girofle dans les îles de Ternate et de Tidore, la noix de muscade sur les îles Banda dans l'archipel des Moluques. Ces toutes petites îles sont minuscules à l'échelle du globe, complètement cachées et si difficile d'accès, aujourd'hui encore ! 

Un approvisionnement et un commerce sous haute surveillance arabo-vénitienne

L'origine géographique des épices demeure secrète à l'époque, ainsi que la route pour les obtenir. Ce sont les arabes qui acheminent et contrôlent leur approvisionnement. Grâce à leurs contacts avec les civilisations qui contrôlent la production des épices, leur marine puissante et leur maîtrise de la navigation, ils vont chercher les épices le plus près possible des sites de production et les emmènent vers l'Europe, jusqu'à Gênes et surtout Venise. Leurs partenaires se chargent et contrôlent la commercialisation des épices en Europe. Un évènement important va mettre fin à ce monopole et être le catalyseur des grands bouleversements économique et politique de la Renaissance.

Les Portugais prennent le relais 

En 1453, les Turcs prennent Constantinople. Les routes terrestres commerciales sont bloquées, les taxes accrues, ainsi que le prix des épices de plus de 30%. C'est le prétexte pour les puissances européennes de se lancer dans la course au monopole des épices et du monde. Les Espagnols et les Portugais mènent une course effrénée respectivement vers l'ouest et l'est selon les accords du traité de Tordesillas (1494) jusqu'à ce que les Portugais prennent la main sur Malacca, la plateforme commerciale très juteuse du commerce des épices. L'hégémonie arabo-vénitienne sur ce commerce prend alors fin. Le port de Malacca pouvait accueillir à l'époque jusqu'à 2000 bateaux. On y parle plus de 80 langues. On y vend des textiles, des porcelaines, des minerais et surtout des épices. De là, Albuquerque envoie la première expédition portugaise vers les îles aux épices, commandée par Antonio de Abreu. Les Portugais arrivent aux Moluques en 1512. La source secrète des épices est enfin découverte ! Mais ils préfèreront rester sur Malacca et ne s'installeront qu'en 1522 sur l'île de Ternate à la demande du sultan local. Ils y bâtiront le premier fort colonial « Kastela » pour assoir leur position dans les Moluques et faire face à l'arrivée imminente de l'expédition espagnole, partie en 1519 en direction de l'ouest, sous la direction de Fernand de Magellan. 

Ce fort ne sera pas le seul, le Portugal ne sera pas non plus le seul pays à en construire puisque l'Indonésie a répertorié plus de 450 forts, dont presque 100 dans la zone des Moluques, ce qui laisse imaginer l'importance des conflits et des enjeux. 

Les Portugais conservent tant bien que mal le contrôle des épices pendant près d'un siècle mais n'ont de cesse de se défendre contre les puissances locales et européennes qui souhaitent reprendre ou prendre la main. 

Les Hollandais partent en chasse

Nous sommes en 1580, les Espagnols conquièrent le Portugal. Un an auparavant, les Hollandais, rattachés à la couronne d'Espagne se soulèvent et constituent la république des Sept Provinces-Unies. Le ravitaillement en épices et produits des Indes dans les ports anciennement portugais leur est immédiatement interdit. Contraints, les Hollandais se mettent à la recherche de ces îles aux mille richesses. Durant cette conquête tout était entrepris pour maintenir secrète la route menant au graal et faire échouer ses concurrents. De fausses cartes ont été publiées par les Portugais pour faire échouer l'expédition de Magellan ; des cartes ont été volées !

En 1595, Jan Huygen van Linschoten, par sa publication « Itinerario » dévoile les cartes des itinéraires menant aux Indes empruntés par la flotte portugaise qu'il a dessiné en cachette à bord d'un bateau portugais. L'itinéraire révélé, il permet aux Anglais et surtout aux Hollandais d'entrer à leur tour dans la course aux épices. 

Une arme redoutable : la VOC

Dès 1595, des commerçants hollandais, bons navigateurs, allèrent aux Moluques. Une série de petites compagnies envoyèrent vers les Indes orientales 13 flottilles, totalisant 46 navires.

Mais leur concurrence n'étant pas jugée "de l'intérêt de l'Etat", les armateurs des différentes petites compagnies se trouvèrent contraints de s'asseoir autour d'une table. Pour contrôler le commerce des épices, ils acceptèrent, finalement, de fondre leurs avoirs en une seule compagnie qui deviendrait le monopole et permettrait de lutter efficacement contre les Portugais. C'est ainsi que naquit, en 1602, la "Compagnie néerlandaise des Indes orientales"  (Vereenigde Oost-Indische Compagnie) plus connue sous les initiales « V.O.C. ». Très puissante, véritable état dans l'état, c'est la première grande société anonyme de l'histoire. Cotée en bourse, elle dispose d'un capital de 6,5 millions de florins dès sa création, divisé en actions de 3 000 florins. Forte de 200 navires, 50 000 employés et plus de 20 000 soldats, elle ne manque pas d'arrogance vis-à-vis de l'Etat et se lance dans une vaste entreprise d'expansion territoriale. En 1605, les Hollandais prirent l'archipel des Moluques aux Portugais et firent d'Ambon leur principal centre jusqu'à la fondation de Batavia, en 1619. La VOC sécurise la route des épices en construisant des forts autour des îles productrices d'épices, passe des accords avec les locaux pour être la seule fournie en épices. Des accords pas toujours à l'amiable : Jan Pieterszoon Coen, 4ème Gouverneur Général de la VOC fut surnommé « le boucher de Banda » suite à un massacre de la population indigène de ces îles. En 1641, les Hollandais s'emparent de Malacca pour anéantir définitivement leur concurrent portugais. Quant à leur concurrent anglais installé sur les microscopiques îles Ai et Run, le traité de Breda, 1667, leur permet d'échanger avec les Hollandais Run contre une autre île toute aussi minuscule et inutile dans le nord -américain, l'île de Manhattan ! Le monopole des épices appartient désormais aux Hollandais. En 1670, la V.O.C est la plus riche compagnie au monde, payant à ses actionnaires des dividendes de 40%. Son action atteint alors 18 000 florins.

Pierre Poivre, embauché par la Compagnie française des Indes orientales brise le monopole de la production après avoir volé des plants et planté les épices à l'île Maurice, aux Seychelles, l'île Bourbon et Zanzibar. L'offre se généralise, le prix chute, et les modes changeant les européens délaissent les épices. La V.O.C fait faillite en 1799. Il en est fini de courir le monde pour elles !

Aujourd'hui, l'Indonésie et les épices

Même si la carte des pays producteurs d'épices s'est modifiée et que les enjeux mondiaux ont disparu, l'Indonésie demeure un grand pays producteur : c'est le premier producteur mondial de clou de girofle, muscade, vanille et cannelle et le troisième producteur mondial de poivre.

Enfin, pour ne rien oublier de toute cette aventure incroyable, il reste bien sûr en Indonésie des vestiges de cette course effrénée : des forts, des bâtiments, des maisons, des objets, des histoires... A Jakarta, le musée maritime situé au nord de la ville n'est autre que les anciens entrepôts de la VOC où s'accumulaient les épices avant d'être expédiées vers l'Europe. Les bâtiments les plus vieux datent de 1652. Et à quelques pas en retrait,  le « VOC Shipyard » abritait charpentiers, cartographes, forgerons et cordiers. Aujourd'hui les bâtiments ont été transformés en un restaurant. Enfin partir à la recherche de l'histoire des épices en Indonésie, c'est tout simplement voguer vers les Moluques !

Les vertus des épices

Au delà du goût qu'elles donnent à la cuisine, elles ont aussi d'autres propriétés. Ainsi la noix de muscade et son macis est une épice aphrodisiaque et digestive mais attention très toxique à forte dose car elle contient de la myristicine. Le clou de girofle est un anti-inflammatoire et antibactérien. Il contient un puissant antiseptique qui permet entre autres de calmer les douleurs dentaires.

 

 

Brigitte Crosnier Bernard

Brigitte Crosnier Bernard

Apres avoir vécu 9 ans en Malaisie et Indonésie où je m'occupais de l'association Indonesian Heritage Society. Je suis de retour à Paris mais continue de faire partager ma passion pour l'archipel indonésien
4 Commentaire (s)Réagir
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Didier dari Marseille mer 07/11/2018 - 08:28

Je vois la gravure et je reconnais le gunung Api que je voyais tous les jours pendant mon séjour à Banda Neira en octobre 2017 ou il faisait bon vivre. On peut grimper à son sommet mais le poids des années, la chaleur et l'humidité ont eu raison de mon courage. J'ai préféré la plongée et les requins marteaux. Terimakasi pour cette plongée dans mes souvenirs

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Taufik Akbar jeu 25/10/2018 - 00:27

Bagus bagus bagus 🙂

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Dominique mer 24/10/2018 - 08:26

Merci pour ce bel exposé simple et concis...

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Eric mer 24/10/2018 - 04:53

Merci Madame Crosnier-Bernard, merci pour cet article complet et documenté.

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