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BILAL TARABEY : "Au Liban, le hip-hop est confidentiel mais conscient"

Par Caroline IRIGOIN | Publié le 08/10/2017 à 12:48 | Mis à jour le 09/10/2018 à 16:46
Photo : BILAL TARABEY
bilal tarabey

Le photographe expose une galerie de portraits de graffeurs libanais jusqu’au 12 octobre à l’Institut français. Nous l’avons rencontré.

 

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?


Après des études de journalisme, j’ai travaillé dans des médias français du service public, notamment à Radio France, Radio France Internationale (RFI) et France 24. Je suis devenu photojournaliste en 2011 lorsque j’étais correspondant de RFI à Madagascar, un pays visuellement stimulant. L’année suivante, je suis ensuite entré dans le service photo de l’Agence France Presse (AFP). En 2015, je suis passé par le bureau Afrique de l’AFP à Johannesburg, en Afrique du Sud,  où j’ai été formé par Marco Longari.  Je suis ensuite rentré au Liban pour des vacances et je ne suis plus reparti. En parallèle, je suis musicien et ai suivi des études de musicologie.

 

Pourquoi le choix de la photographie pour parler du street art ?


La photo urbaine ça a toujours été mon truc. Lorsque j’étais journaliste dans une rédaction à Paris, je prenais des photos de la ville et de mon quartier de Belleville. J’ai grandi avec des graffeurs, dans le monde culturel du hip-hop. J’ai toujours été entouré par l’esthétique du graffiti que j’ai visuellement toujours adoré. 

 

Quelle place occupe le Liban dans votre démarche artistique ?


Il est difficile pour moi de parler du Liban dans la peau d’un journaliste car je n’ai pas la distance nécessaire. Néanmoins,  j’ai toujours eu envie de prendre des photos.

La maison de ma famille se situe dans le quartier de Mar Mikhaël, à Beyrouth. Quand j’étais petit, au sortir de la guerre, ce quartier était considéré comme un ghetto. On l’appelait « le quartier des voleurs » car on venait y remaquiller les voitures volées.  Quand je suis revenu en 2015 dans ce quartier ‘boboïsé’ et vu tous ces graffs, j’ai trouvé si magnifique de voir mon peuple s’exprimer autant et aussi bien que j’ai voulu fixer ceci en photo.

 

Qu’est-ce que cet art de rue dit du Liban ?


Ma mère est syrienne et je me suis rendu à de nombreuses reprises en Syrie dans les années 90 du temps du président Hafez el-Assad. Il n’y a pas un seul graffiti dans la rue. Personne n’oserait sortir avec une bombe de peinture. Pour moi,  il s’agit d’un indicateur du degré de liberté.  Je trouve fondamental que, dans un pays comme le Liban, qu’un tel espace d’expression et de tolérance existe encore. C’est quelque chose qui me touche particulièrement dans ce pays : on a tellement peu d’espaces de liberté que dès qu’il y en a un il est surinvesti, surexploité.

Il y a une particularité du graffiti au Liban : les graffeurs peuvent graffer dans la journée. Ce n’est pas légal mais ce n’est pas illégal. La plupart du temps, les policiers laissent les graffeurs s’exprimer parce qu’on leur explique qu’il n’y a rien de politique ou de religieux. On dit qu’un jour, une voiture de police a allumé ses phares pour éclairer des graffeurs qui dessinaient la nuit. Beyrouth est ornée de graffitis, y compris dans des quartiers historiques. Par-dessus cette vieille ville arabe totalement anarchique, en pleine mutation et en chantier, il y a des graffitis dans les endroits où les gens vivent. C’est ce qui a capté mon attention en tant que photographe.

 

Décrivez-nous votre galerie de portraits de graffeurs, exposée à l’Institut Français…


Je ne connaissais pas les graffeurs à l’époque où les photos ont été prises. Je voulais garder ma liberté de prendre des photos et d’exposer ce que je voulais.  L’histoire commence par le départ de Beyrouth de Meuh, un graffeur français. Pour leur rendre hommage, huit graffeurs libanais se sont réunis pour graffer sur un mur. A l’époque, personne ne connaissait le visage des graffeurs. Je les ai donc pris en photo huit des 14 principaux graffeurs du Liban présents ce jour-là. Les graffeurs ont instantanément adhéré à l’idée. C’est pour leur rendre hommage que je les ai pris en photo devant une pièce qu’ils étaient en train de réaliser, puis montrer qui ils étaient.

 

Pourquoi le choix du noir et blanc ?


Le noir et blanc est ma marque de fabrique. Je suis fan de jazz et de son esthétisme propre au milieu du XXème siècle. J’ai beaucoup d’estime pour le photographe Paolo Pelligrin qui continue à shooter en noir et blanc aujourd’hui.

Le noir et blanc permet de se concentrer sur l’essentiel. ‘Photographie’ en grec signifie ‘écrire avec la lumière’. Quand on n’a pas de couleur, on est obligé de se concentrer sur la lumière, les contrastes et la dynamique des lignes. Je trouve ça très fort dans le cadre d’un portrait, cela permet de se concentrer sur l’émotion d’un visage.

 

Quelle est la place du hip-hop au Liban ?


Au Liban, le hip-hop reste confidentiel. Dans les pays occidentaux, le hip-hop est une culture populaire venue de la rue. En Afrique ou au Moyen-Orient, il y a déjà une culture populaire très ancrée. Les gens qui vivent dans les villages ruraux, les banlieues défavorisées ou les camps de réfugiés ont déjà leur culture populaire. Ils sortent, posent des chaises et se mettent à chanter. Ils n’ont pas besoin du hip-hop pour s’exprimer.

Pour s’intéresser au hip-hop, il faut avoir un niveau d’éducation et de richesse assez conséquent. Pour comprendre le hip-hop venant de l’étranger, il faut comprendre et parler l’anglais ou le français. Au Liban, cela suppose d’étudier dans une école privée bilingue. Cela veut dire qu’il faut de l’argent, également pour avoir une connexion internet et investir dans le matériel propre au hip-hop. Au Liban, les biens importés sont taxés à 40% de taxe. Une bombe de peinture qui vaut deux euros à Paris vaut dix dollars à Beyrouth.

La culture hiip-hop libanaise est animée par des individus éduqués issus de la bourgeoisie. C’est pour eux une véritable expérience d’aller faire un concert ou dessiner des graffitis dans des quartiers populaires car leurs habitants les regardent comme des extraterrestres. Un jour, alors que le groupe de graffeurs que je suivais graffait dans le quartier de Mar Mikhaël, un vieux monsieur l'a interpellé : « Mais pourquoi quelqu’un viendrait perdre son temps et son argent à dessiner sans vouloir gagner sa vie ? ». Il a surnommé un graff sur un mur « le cahier des fous ».

La place du hip-hop au Liban est réduite, mais c’est un mouvement très conscient, sur les plans social et politique. Les rappeurs libanais, syriens, palestiniens ou jordaniens sont souvent à l’avant-garde des causes progressistes. Par ailleurs, il y a de plus en plus de rap en arabe au Liban, ce qui permet de diffuser des messages dans tous les pays de la région.

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