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IVG en Pologne : cadre légal strict, recours limité, parcours contraint mais possible

En Pologne, où la législation sur l’interruption volontaire de grossesse figure parmi les plus restrictives d’Europe, l’avortement demeure un sujet politique profondément clivant. Que dit précisément la loi polonaise, qu’est-ce qu’une IVG médicamenteuse et comment y recourir ? Comprendre le système polonais est essentiel pour éviter la panique, bien préparer et défendre son dossier médical, limiter les risques sanitaires et pouvoir faire face aux pressions psychologiques. 

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Ce que dit la loi polonaise sur le recours à l'avortement

Bien que la loi polonaise soit la plus restrictive de l’Union européenne, à égalité avec Malte, où l’avortement est interdit dans tous les cas, sans exception, la pratique de l’IVG - Interruption volontaire de grossesse n’est pas illégale. La personne concernée peut, soit recourir à une interruption volontaire de grossesse médicamenteuse sur elle-même, soit se rendre à l’étranger pour le faire.

Par contre, si vous aidez une femme à avorter, c’est un crime passible de 3 ans de prison. Par exemple, pour aider une amie en Pologne, vous lui procurez des pilules abortives, vous les achetez et les payez avec votre carte de crédit : dans ce cas précis, vous commettez un acte criminel. Le danger juridique pèse donc sur tous ceux qui soutiennent et apportent leur aide : les médecins, les activistes, les proches, ce qui crée un climat de peur, entraînant des refus de soins dans les hôpitaux.

 

💡En Pologne, l’avortement n’est autorisé dans les hôpitaux que dans deux cas bien précis : 

si la grossesse présente un danger pour la vie ou pour la santé, y compris la santé mentale depuis 2024,
- ou encore si cette grossesse résulte d’un acte criminel, comme un viol ou un inceste.
Dans le premier cas, de plus en plus de femmes obtiennent un certificat d'un psychiatre attestant que la poursuite de la grossesse met en péril leur santé psychique, ce qui leur permet d'accéder à une IVG légale en milieu hospitalier.
Dans le second cas, lorsque la grossesse résulte d’un acte criminel, il faut l’attestation d’un procureur. l'obtenir peut prendre un certain temps. Tellement de temps que le délai légal est souvent dépassé. 

 

 

885 interventions de grossesse en 2024, effectuées dans des hôpitaux polonais

Les chiffres officiels du ministère de la Santé - Ministerstwo Zdrowia, concernant le nombre d’avortements restent très bas : environ 885 interruptions volontaires de grossesses (IVG) ont été pratiquées en 2024, soit une moyenne de 2,42 avortements par jour, pour 38,36 millions de Polonais. 

Ces interruptions de grossesse déclarées sont celles qui ont eu lieu dans les hôpitaux polonais, conformément aux conditions fixées par la loi. Pourtant, les estimations non officielles montrent un tout autre panorama… Les collectifs polonais Avortement sans frontières - Aborcja bez granic et Aborcyjny Dream Team ont publié un rapport dans lequel ils estiment à 47.000 le nombre d’avortements pratiqués en Pologne en 2024, soit 130 procédures chaque jour. Selon l’organisation Federa, il y aurait entre 80.000 à 200.000 femmes polonaises concernées par un avortement, principalement via des pilules à domicile ou dans des cliniques à l’étranger. Ces données montrent à quel point la réalité échappe aux statistiques officielles et mettent en lumière le rôle crucial des réseaux d’entraide. 

 

💡A titre de comparaison avec la France, selon les données DREES : en 2024, 251.270 IVG ont été pratiquées dans l'Hexagone, qui compte 68,6 millions d’habitants
- dont 80 % IVG médicamenteuses
- 138 960 IVG ont été pratiquées en établissement de santé (hôpital ou clinique)
- 112 310 hors établissement (cabinets, centres de santé, sage-femmes).

 

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Avoir recours à une IVG médicamenteuse, est-ce légal et comment cela se passe-t-il ? 

Oui, c'est légal et c'est la solution la plus courante conseillée par l’OMS - l’Organisation mondiale de la santé.

 

💡 L'IVG médicamenteuse 

- Cette méthode comprends deux médicaments distincts : la mifépristone, qui arrête la grossesse, à prendre oralement et le second, le misoprostol, à prendre 24 à 48 heures plus tard - par voie vaginale, sublinguale (sous la langue) ou buccale (dans la joue), afin d'expulser le contenu de l’utérus.

- Il est important de souligner que l’IVG médicamenteuse est efficace à 98 % si elle est réalisée dans les 12 premières semaines de grossesse.

- Des précautions importantes sont à prendre pour la sécurité de la patiente. Il est préférable d’être à moins d’une heure d’un hôpital ou d’un centre de soins en cas de saignements importants, d’avoir fait retirer son stérilet au préalable et d’être accompagné par une personne de confiance. 

 

 

Concrètement, comment obtenir des des pilules abortives ? 

L’organisation non-gouvernementale Women on Web permet aux personnes faisant face à une grossesse non désirée, et souhaitant avorter, de se procurer des pilules abortives via leur site internet, de manière fiable et sécurisée. 

Pour ce faire, il est nécessaire d’effectuer une première consultation en ligne. Ce rendez-vous proposé par Women on Web repose sur un échange de questions-réponses sur la santé de la femme concernée et de sa grossesse, afin de s’assurer que les conditions soient réunies pour recourir à une IVG médicamenteuse. 

Par la suite, une somme unique d’environ 90 euros (environ 380 zlotys) est à régler pour pouvoir confirmer la commande des comprimés abortifs. 

Dans les 24 heures qui suivent cette confirmation, les pilules sont expédiées jusqu’à l’adresse indiquée. 

Il est également possible de recourir à cette méthode via l’organisation Women Help Women, dans une démarche similaire à la précédente. Un questionnaire préalable est à remplir sur leur site internet. Ensuite, si tous les critères sont remplis, une contribution d’au minimum 75 euros est demandée, non seulement pour obtenir les médicaments, mais aussi afin de soutenir l’organisation. Women Help Women indique que les pilules sont envoyées en Pologne en sept à quatorze jours, et que, dans les cas les plus longs, cela peut prendre 21 jours. 

 

💡Quelles différences entre la pilule du lendemain et les comprimés abortifs ? 

La pilule du lendemain, ou contraception d’urgence hormonale est une méthode contraceptive à utiliser après un rapport non protégé. Cet unique comprimé se prend le plus tôt possible après le rapport à risque, et au plus tard trois jours après - s’il contient du lévonorgestrel ou dans les cinq jours - s’il contient de l'ulipristal acétate.  Contrairement à certaines idées reçues, la contraception d’urgence hormonale n’augmente pas le risque d’infertilité, de fausse-couche ou de grossesse extra-utérine. 

Les comprimés abortifs, quant à eux, font référence à l’IVG médicamenteuse ou interruption volontaire de grossesse par voie médicamenteuse. Pour procéder à celle-ci, deux médicaments différents sont nécessaires : la mifépristone et le misoprostol. Ce dernier, le misoprostol, provoque des contractions et l’expulsion de l’embryon. 



 

Aborcja bez granic - Avortement sans frontières, l’option des cliniques à l’étranger 

L’autre solution à laquelle il est possible de recourir est celle de l’avortement dans une clinique, à l’étranger. Cette méthode peut être envisagée si la personne concernée a besoin de la présence de professionnels de santé à ses côtés, si la grossesse est à un stade plus avancé ou encore si la méthode médicamenteuse ne convient pas. 

L’organisation la plus connue et reconnue est Aborcja bez granic - Avortement sans frontières. Créé en 2019, ce collectif affirme avoir aidé, depuis cette date, plus de 200.000 personnes en Pologne à recourir à un avortement. Son action repose sur des principes simples : faciliter l’accès à l’information, réduire la stigmatisation, respecter l’autonomie des femmes enceintes et les soutenir financièrement. Selon leurs propres termes : « Nous ne demandons jamais aux personnes comment elles sont tombées enceintes ou pourquoi elles veulent avorter, mais nous faisons confiance et respectons l'autonomie des femmes enceintes. Notre seul critère de financement est le besoin financier. Nous nous assurons que "je ne peux pas me permettre un avortement" n'est jamais la seule raison pour laquelle quelqu'un a un enfant. » 

Sur le plan pratique, recourir à un avortement dans une clinique coûte au minimum 2.000 zlotys, mais cette somme peut varier en fonction de la clinique, du pays et du stade de la grossesse. À ces frais médicaux s’ajoutent les dépenses liées au transport et à l’hébergement. Ainsi, pour accompagner ces démarches, Aborcja bez granic fournit des contacts de cliniques en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas et en Tchéquie. L’organisation propose également un service de traduction, pour aider les patientes à communiquer dans des établissements étrangers, soit directement sur place, soit par téléphone. 


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Comment recourir légalement à l’avortement si la grossesse met la vie de la personne en danger ?

L’avortement reste légal dans le cas où la grossesse met en danger la vie ou la santé de la personne enceinte, c’est-à-dire s’il y a un problème médical qui entraîne un stress émotionnel sévère, de l’anxiété ou un risque de dépression. Cela peut aussi inclure le cas où la grossesse aggrave une maladie chronique. L’interruption de grossesse doit alors être réalisée dans un hôpital public, financé par le Fonds national de santé - Narodowy Fundusz Zdrowia ou NFZ, garantissant la prise en charge médicale et sécurisée pour la personne enceinte.

 

💡Selon Federa, pour voir sa demande aboutir, il est important de bien préparer son dossier médical

- Dans le cas où la grossesse est un danger pour la santé physique, le certificat d'un médecin spécialiste traitant d'une maladie dont souffre la personne concernée sera nécessaire. En cas d'urgence, lorsqu'il y a une menace immédiate pour la vie de la personne, le certificat peut être délivré par tout médecin intervenant lors d'une hémorragie soudaine et d'admission aux urgences, par exemple. 

- En cas de risque pour la santé mentale, c’est le certificat d’un psychiatre qui sera nécessaire. À cela s’ajoutent tous les tests médicaux effectués jusque-là. 

 

 

Avec quels documents se rendre à l'hôpital lorsqu'on souhaite recourir à l'IVG ?

Pour faciliter la démarche, il est recommandé de venir à l’hôpital avec une demande écrite déjà préparée, adressée par exemple au chef de service. Deux exemplaires suffisent : l’un reste à l’hôpital et l’autre est à conserver.

Ces documents permettent de sécuriser la démarche, surtout si le personnel hésite ou refuse d'intervenir. Des documents complémentaires, comme des textes de loi, des recommandations médicales nationales ou des références aux décisions européennes, peuvent renforcer la position et rappeler que les hôpitaux n’ont pas le droit de renvoyer les patientes sans justification légale. Il n’est pas obligatoire, bien sûr, de se munir de ces textes, mais ils peuvent être précieux en cas de refus.

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Que faire si la grossesse résulte d’un acte criminel ? 

La loi polonaise autorise l’interruption volontaire de grossesse si celle-ci est issue d’un acte criminel, comme un viol, un inceste ou des abus sur une personne de moins de 15 ans, mais uniquement après avoir été certifiée par un procureur, qui atteste de la forte probabilité que la grossesse résulte d'un acte criminel.

Attention, comme la fondation Federa le précise, pas besoin d'attendre le verdict ou la fin de l'enquête : « tout ce que vous avez à faire est de signaler un crime et d'obtenir un certificat. ». Pour l’obtenir, il est conseillé de déposer une demande écrite et de suivre régulièrement son traitement ; en cas de refus, des recours juridiques gratuits existent. 

Pour celles qui ne souhaitent pas impliquer la justice pour des raisons qui leur sont propres, les alternatives évoquées précédemment sont envisageables. Dans tous les cas, Federa insiste sur la sécurité et le choix de la personne concernée, qui restent des priorités. 

 

 

Des grossesses consignées dans le dossier médical

💡Depuis 2022, le personnel médical en Pologne a l'obligation d'enregistrer chaque grossesse dans une base de données numérique centralisée.

L’accès à ces informations est réservé aux professionnels de santé, et la mesure ne constitue pas, juridiquement, un outil de contrôle ou de sanction des patientes. En plus des antécédents médicaux classiques, les médecins doivent noter le statut de la grossesse, la date des dernières règles et les résultats des examens. Auparavant, ces informations figuraient uniquement dans les dossiers médicaux papier ou locaux des cliniques.

Selon le parti du PiS - Prawo i Sprawiedliwość, il s'agit d'une recommandation de l'Union européenne pour numériser les dossiers de santé. En cas d'urgence (accident, inconscience), un médecin doit savoir si une patiente est enceinte pour éviter de lui prescrire des médicaments ou des examens, comme des rayons X, dangereux pour le fœtus. Le PiS a nié toute intention de surveillance, affirmant que cela simplifiait le parcours de soin et l'accès aux droits sociaux liés à la maternité.


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La Première dame, Marta Nawrocka, contre l’avortement, mais pour la fécondation in vitro

Le 14 février 2026, la Première dame, Marta Nawrocka, a accordé une interview à la chaîne TVN24, au cours de laquelle elle s’est exprimée au sujet de l’avortement et de la fécondation in vitro. 

Concernant l’IVG, elle a souligné son opposition, rappelant son expérience - Marta Nawrocka est tombée enceinte à l’âge de 16 ans, épreuve qu’elle a su surmonter, selon elle, grâce à ses proches et sa foi, une situation individuelle qui ne reflète toutefois pas la diversité des parcours et des réalités sociales. 

Suite à cette prise de parole, le député du parti PiS - Prawo i Sprawiedliwość, Sebastian Kaleta a déclaré : « Un beau témoignage de la première dame, dont la foi et la maternité précoce ont façonné la conviction de défendre la vie. » 

Joanna Scheuring-Wielgus, eurodéputée du parti Nowa Lewica, s’est quant à elle, exprimée via une publication Facebook réaffirmant son engagement militant en faveur de l’avortement. Elle y a rappelé le slogan « Femme, vous pouvez décider par vous-même » - « Kobieto! Sama umiesz decydować », scandé lors des manifestations de 2020, appelées Grève des femmes ou Strajk kobiet, suite à un durcissement de la loi sur l’avortement. 

À propos de la fécondation in vitro, Marta Nawrocka a déclaré qu’elle ne limiterait pas « les droits d’une autre personne », soulignant pour autant que ce n’est pas une situation à laquelle elle a dû faire face : « Je suis une mère épanouie de trois enfants. Je suis tombée enceinte naturellement ». 


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Pourquoi cet amalgame, in vitro / interruption volontaire de grossesse en Pologne ?

En Pologne, les débats sur la fécondation in vitro et sur l’avortement se superposent parce qu’ils reposent sur une même question centrale : le statut de l’embryon.

Dans un pays où l’Église catholique conserve une influence majeure, la vie est considérée comme commençant dès la conception. Dès lors, l’IVG comme la destruction d’embryons issus de la FIV sont perçues par les milieux conservateurs comme relevant d’un même enjeu moral.

La décision du Tribunal constitutionnel en 2020 restreignant drastiquement l’avortement a renforcé cette lecture. Les forces politiques conservatrices ont inscrit ces deux sujets dans une même défense des « valeurs familiales », tandis que les libéraux les abordent sous l’angle des droits des femmes et de la santé publique. En Pologne, la question reproductive forme ainsi un front culturel unique, où bioéthique, religion et politique s’entremêlent étroitement, comme des chaînes qui contraignent le corps des femmes.


Dossier réalisé par Bénédicte Mezeix-Rytwinski, Candice Percheron

 

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