Mercredi 28 octobre 2020

La crise biélorusse et le rôle de la Pologne

Par Cédric Tavernier | Publié le 10/09/2020 à 20:45 | Mis à jour le 10/09/2020 à 23:05
Loukachenko crise biélorusse

Le 9 août 2020, en Biélorussie, Alexander Loukachenko est réélu pour un sixième mandat avec 80,08% des suffrages au premier tour. Les forts soupçons de fraude ont ouvert une grave crise politique.

 

Qui est Alexander Loukachenko ?

Né en 1954, Alexander Loukachenko devient en 1982 vice-président de sovkhoze puis en 1987 secrétaire général de sovkhoze avant d'être nommé directeur d’usine de matériaux de construction de fermes d'État. En 1990, il est élu député au conseil suprême de la république socialiste de Biélorussie où il crée un groupe politique appelé « les communistes pour la démocratie ». Créatif... Alors qu’il n’était pas du tout favori à la base, il est élu président de la Biélorussie en 1994 grâce à sa campagne dont le thème principal était : « vaincre la mafia ».

 

La mise en place de la dictature

Durant les deux premières années de son premier mandat, entre 1994 et 1996, Loukachenko fait encore face à une opposition virulente. En 1996, il supprime la liberté de la presse et fait fermer tous les journaux d’opposition, fait emprisonner 89 députés jugés « déloyaux » et augmente les pouvoirs du KGB, la Biélorussie étant la seule ancienne république soviétique à avoir gardé ce nom pour ses services secrets. Bien que maintenant des élections dont les trucages font peu de doutes, Loukachenko fait régulièrement disparaître voire assassiner ses vrais opposants politiques, ses « adversaires » aux élections n’étant pas particulièrement virulents. Il est à noter que même des élections non truquées dans un tel contexte n’auraient guère de valeur. N’oublions jamais qu’une démocratie ne se définit pas et loin de là, juste par la tenue d’élections même si elles ne sont pas truquées. Logiquement, Loukachenko « gagne » toutes les élections présidentielles dès le 1er tour avec des scores variant entre 77 et 85%. Comme dirait l’autre, dans les élections, il ne faut pas dépasser le seuil psychologique des 100%, sinon les gens doutent.

2001 : 77,40% au 1er tour

2006 : Légère progression à 82,60% au 1er tour bien évidemment

2010 : Petite baisse de régime avec seulement 79,67% au 1er tour

2016 : Record battu avec 84,09% des voix toujours au 1er tour

 

Pourquoi le peuple ne s’est pas révolté avant ?

Paradoxalement, Loukachenko est resté longtemps populaire dans une partie importante de la population car dans les années 90 il a évité le naufrage qui avait lieu dans la Russie de Boris Eltsine en maintenant une forte politique sociale et dirigiste. A son arrivée au pouvoir en 1994, il double le salaire minimum et établit un contrôle des prix qui évitera une trop forte inflation. De la même façon, la croissance est au rendez-vous, allant jusqu’à 15% en 2010, l’industrie se développe, représentant 36% du PIB en 2018. Le chômage est nul, les bus ayant chacun leur propre contrôleur et les balayeurs de rue, innombrables, étant à l’affût du moindre papier, rendent les trottoirs des villes d’une propreté confondante. Les étudiants ont deux mois après leur diplôme un travail garanti par l’Etat mais s’ils ne viennent pas le jour de leur embauche, gare à eux, ils seront traqués par la milice et s’ils ont fui à l’étranger, la milice traquera leur famille, lui demandant de payer des amendes inouïes. Le système de santé est gratuit et universel, la mortalité infantile inférieure à celle de la France mais des visites régulières chez son médecin traitant sont obligatoires, sous peine de sanctions.

 

Coups d’éclats

Certains diront que par rapport à Loukachenko, Trump est un petit joueur et ils auront peut-être raison. Florilège :

2007 : Il considère la ville de Bobrouïsk dégoûtante parce qu’elle a un passé juif

2007 : Il soutient le programme nucléaire iranien

2011 : il déclare publiquement ne pas aimer les « pédés »

2020 : il déclare que pour lutter contre le Covid, il faut boire 50 ml de vodka tous les jours

 

L’heure de la révolte

La Biélorussie est la dernière dictature d’Europe et un bien-être social tout relatif ne suffit plus à maintenir le peuple dans la soumission. Ainsi la révolte gronde à l’aube des élections de 2020. À la mi-juin, les candidats de l’opposition Viktar Babaryka et Sergueï Tikhanovski sont arrêtés. La femme de Tikhanovkski, Svetlana, se présente à sa place. Dans sa campagne, elle attaque le régime comme aucun candidat ne l’avait fait jusqu’à présent. Elle propose, si elle est élue, de redonner le pouvoir au peuple en organisant dans les 6 mois de nouvelles élections, libres, cette fois, ce qui suscite un immense espoir. Son score de 10,09% apparaît comme une véritable manipulation surtout que Loukachenko réalise à nouveau un score dans sa fourchette traditionnelle : 80,08% cette fois-ci. Des manifestations éclatent immédiatement où la police tire à balles réelles et Svetlana s’exile en Lituanie où ses enfants résidaient déjà au moment où elle avait commencé sa campagne. Le pays s’enfonce ans une crise politique sans précédent.

 

Le rôle de la Pologne

La Pologne ne cache pas son activité diplomatique dans la crise biélorusse. Dès le 10 août, la Pologne avait demandé la tenue d’une réunion extraordinaire du conseil européen. La Pologne finance également les médias indépendants biélorusses victimes de répression. Elle rejette en revanche les accusations de prétentions territoriales notamment sur la région de Grodno que lui prêtent les autorités biélorusses.

La Pologne, par contre, entend bien jouer le rôle de tête de file dans les pays soutenant « une Biélorussie libre ». Ainsi, la Pologne a réservé un accueil digne d’une visite officielle d’Etat à Svetlana Tikhanovskaïa lors de sa venue à Varsovie le 9 septembre. Elle a été reçue en personne par le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki.

 

Pour bien comprendre ce qu'il se passe actuellement en Biélorussie, voici une interview d’Anaïs Marin réalisée par Noé Nitot de projektwalizka.com

Anaïs Marin est chercheuse à l'Université de Varsovie en Pologne. Politologue spécialisée dans les relations internationales et les études russes, elle est titulaire d'un doctorat de Sciences Politiques. En tant qu'experte de la Biélorussie, elle nous explique en détail comment comprendre la situation liée aux élections présidentielles du 9 août 2020.

 

 

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cedric tavernier

Cédric Tavernier

En Pologne depuis 2003, diplôme franco-allemand en Commerce International, a dirigé des filiales de groupes français à Varsovie. Votre interlocuteur commercial pour les campagnes publicitaires en Pologne. Réalise des traductions polonais/français.
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Bernard ven 11/09/2020 - 14:54

Bonjour Je lis le Petit Journal tous les jours, ce qui m'apporte beaucoup d'informations sur la Pologne profonde. Tout ce qui est couleur locale m’intéresse. Pour rappeler La Fontaine « J’aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, la ville et la campagne, enfin tout ; Il n’est rien qui ne me soit souverain bien jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. » J'ai écouté la vidéo d’Anaïs Marin avec un grand intérêt. Hélas l’État du Belarus a très peu de chance de sortir des griffes de Poutine qui est le problème et la solution, car il considère ce territoire comme son pré-carré et le tampon nécessaire à la protection de la Russie contre une invasion venant de l'Ouest. Il faut dire que la Russie du côté de l’Ouest est une immense plaine sans remparts naturels et donc facile d’accès. Cette vision, bien que vraie dans le passé, est obsolète de nos jours, toutefois elle est toujours sérieusement envisagée par les membres de l'ex-nomenklatura soviétique qui tire toujours les ficelles en Russie. En fait ce qu'ils craignent c'est la Démocratie qui avance d'Ouest en direction de l’Est. Le dernier bastion sur le continent européen qui succombera à la Démocratie sera la Russie, mais avant il y a le Belarus. Pour préserver son régime Poutine doit absolument maintenir le rempart que ce pays représente pour lui. Son problème est de trouver un moyen pour extirper de l'esprit des populations, encore sous son régime direct ou indirect, le désir de liberté et de démocratie. C'est la force et la peur, ce que Lukaschenko pratique depuis sa première élection, mais tout s'use. On ne peut pas indéfiniment museler le désir de liberté des peuples. Pour l'heure, Poutine tiendra encore pendant 16 années si sa vie le conduit jusque-là. Après c'est une autre histoire. En conséquence, Lukaschenko partira bientôt et sera remplacé par un politicien choisi par Poutine qui fera ce qu'il faut pour conserver le statut quo avec quelques aménagements afin que le peuple puisse rêver un moment ce qui sauvera les apparences. Poutine doit recevoir Lukaschenko le 14 septembre. Tout va se décidera ce jour. Poutine est un homme comme tous les autres et il a ses limites. Il affronte l'Occident à fleuret moucheté sur tous les fronts et il ne peut s'offrir le luxe de laisser persister un abcès à la porte de son immense territoire. Nato n'est pas prêt à quelque aventure que ce soit. Merkel est politiquement hors course et a perdu toute crédibilité depuis qu'elle a laissé un million et demi de populations exogènes non intégrables et encore moins assimilables, entrer dans l’Europe de Schengen sans demander l'avis de son propre peuple. Ceci a eu pour effet de faire élire près de 100 députés d’extrême droite au Bundestag et de surcroit l'a contrainte à s'associer avec les socialistes et à accepter leur programme, afin de s’accrocher au pouvoir jusqu’au bout. Quant à la France elle est en grande crise et a des problèmes intérieurs très préoccupants ce qui la tient loin de l’Europe Orientale et de son futur. Pour le reste de l'Europe est-il besoin de mentionner son absence crédible sur la scène mondiale. Ce qui est triste dans l’affaire du Belarus c’est la jeunesse du pays qui croyait pouvoir trouver la liberté avec l’aide de l’Occident qui ne viendra pas. Seul un peu d’argent sera distribué pour faire bonne figure, ceci permet de tenir à distance et de fermer les yeux pour garder bonne conscience. En matière de géopolitique on ne change pas les grands courants sans consensus ou à défaut sans user de la force. Il n’y a pas de consensus possible entre les démocraties Occidentales et le pouvoir Russe, qui ne cesse de s’armer de plus en plus en prévision d’un conflit futur. Quant à la force armée, le Président Trump est en campagne électorale et s’est retiré des conflits engagés par ses prédécesseurs pour contrôler de plus près la Chine. Stratégiquement il ne peut pas venir en aide à une population de 10 millions d’habitants qui n’est pas opprimée au sens de la tyrannie et remettre en cause l’équilibre fragile avec la Russie qui occupe déjà une partie de la Géorgie, de l’Ukraine et de la Crimée entière. Ceci n’apporterait rien à l’équilibre mondial actuel ni aucun profit à personne. Ce que j’écris est pénible à dire, mais c’est la « realpolitik » pratiquée de Bismarck à Kissinger jusqu’à ce jour par ceux qui dirigent les grands États. Actuellement j’écris un livre sur les pays d’Europe Centrale et de l’Est. Aussi je suis de très près ce qui se passe en Belarus. Je vous communiquerai prochainement une découverte que j’ai faite au sujet de l’histoire locale de la Pologne. Ceci vous permettra d’en faire un plaisant article. Sincèrement.

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