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JÓZEF CZAPSKI - Un artiste en quête de vérité [Best of estival]

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 15/08/2011 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 12:37

(article publié le 4 avril 2011)

Hier, Józef Czapski aurait fêté ses 115 ans. Peintre, écrivain, critique, il fut aussi témoin et souvent acteur des épreuves du XXme siècle polonais : de la guerre de 1920 ou du massacre de Katy?. Portrait d'un artiste qui a vu s'écrire l'Histoire, non sans y laisser quelques idéaux.

[Józef Czapski (à gauche) et son frère, vers 1913 ; www.zwoje-scrolls.com]

Józef Czapski est né le 3 avril 1896 à Prague au sein d'une vieille famille d'aristocrates polonais: les Hutten-Czapski. Fils d'un gouverneur tsariste, il passe une grande partie de son enfance dans le manoir familial de Przyluki, près de Minsk où son camarade de jeu est le petit Georgy Chicherin... futur ministre des Affaires étrangères de l'Union Soviétique. En 1915, Joseph part étudier à Saint-Pétersbourg, au Lycée puis à la faculté de droit. Dans la ville du Tsar, il observe les terribles troubles révolutionnaires éclater en 1917, leurs violences le confortent dans ses convictions pacifistes.

Un pacifiste botté ?

Mais alors que le chaos s'empare de la Russie, la Pologne renaît de ses cendres. En 1918, il regagne sa patrie avec émotion et entre à l'Académie des Beaux-Arts de Varsovie. Là, il suit les cours du célèbre caricaturiste Stanis?aw Lentz. Mais, en 1920, à peine sortie des oubliettes de l'Histoire, la Pologne doit combattre pour sa survie. Bien que profondément pacifiste, Józef s'engage pour la défendre mais à une condition : être à un poste où il n'aura pas à tuer.

Sa requête est acceptée et il devient espion. Sa mission : découvrir où sont internés des prisonniers de guerre polonais en URSS. Il pénètre en Russie et, de retour à Saint-Pétersbourg, il rencontre de nombreux intellectuels russes : l'écrivain Dmitri Filosofov, la poétesse Zinaida Gippius, l'écrivain-calligraphe Aleksey Remizov et le critique Dmitry Merezhkovsky, qui devint l'un de ses plus proches amis. Sa mission s'achève après sa terrible découverte: ses camarades polonais sont tous morts, fusillés par les soviétiques. Sans le savoir, Józef Czapski est condamné à voir l'Histoire se répéter?

[Józef Czapski en uniforme, mars 1917 ; www.zwoje-scrolls.com]

De la gloire des armes à celle des arts

Ébranlé par ces révélations, Józef perd toutes ses convictions pacifistes et n'a plus qu'un désir : combattre. Un souhait rapidement exaucé puisqu'il trouve en Pologne un poste de sous-lieutenant dans l'équipage d'un train blindé, il s'y distinguera par sa combativité, recevant même la plus haute distinction militaire polonaise : la Virtuti Militari.

Après la guerre, il reprend ses études, cette fois à l'Académie des Beaux-Arts de Cracovie. Mais le jeune homme n'aime pas ce qu'on lui enseigne. Ces codes, ces cadres ne lui permettent pas de faire ce à quoi il aspire : traduire ses émotions et la beauté tintée de douleur émanant de chaque chose.

En 1924, Czapski rejoint Paris, foyer fécond de la peinture européenne. Féru d'idées nouvelles, il intègre le mouvement Kapist, fondé par un de ses anciens professeurs à Cracovie : Józef Pankiewicz. Ce mouvement se veut l'héritier des impressionnistes français tels Cézanne et Monet. Des maîtres à penser qui vont influencer les ?uvres et la vision de la peinture de Józef Czapski. Ainsi, il est rapidement convaincu que celle-ci doit transposer la nature, et que cette transposition doit se faire par des moyens visuels, la couleur pure essentiellement.


[Józef Czapski, Opera Le?na de Sopot, 1937, huile sur toile 73x54.5 cm, Musée National de Varsovie ; www.zwoje-scrolls.com]

Tout au long des années 1930 Czapski expérimente sur tous les modèles ces idées : des natures mortes (Natura Martwa - 1930), des scènes d'intérieur (Tramwaj - 'Le Tram', Orkiestra - 'L'Orchestre', tous deux en 1935), des portraits (celui de Mira Ziminska par exemple, 1935), et des scènes en plein air (W parku - 'Dans le parc', Opera Le?na w Sopocie - 'L'Opéra de la Forêt à Sopot', 1937). Son travail sur la toile s'accompagne d'une vraie réflexion sur l'art, car il veut enraciner son ?uvre dans la "vie", s'inscrire dans la réalité des sensations et des émotions.

Il suit sa démarche en commençant à écrire, rédigeant des critiques et des essais sur l'art (O Cézannie i swiadomosci malarskiej - 'Cézanne et la conscience d'un peintre', 1937), la littérature et la philosophie. Au début des années 30, alors que de nouveaux périls planent sur l'Europe, il retourne dans son pays.


Le prisonnier-conférencier

A l'aube de la Seconde Guerre Mondiale, Józef Czapski sent son pays menacé. Il rejoint l'armée mais cette fois-ci, plus de doute dans son esprit, il s'engage pour se battre. En 1939, capturé par l'Armée Rouge, Józef est interné dans le camp de Starobielsk d'octobre 1939 jusqu'au printemps 1940. Avec quatre cents autres officiers, il est ensuite transféré à Griaziowietz : ils seront les seuls à échapper aux massacres systématiques du NKVD.

 

[Józef Czapski, auto-portrait à Griaziowietz, 1941 ; www.zwoje-scrolls.com]

Dans la faim et le froid, les prisonniers ont alors l'idée de se donner des cours et des conférences pour échapper à leurs angoisses. Certains parlent d'histoire, d'autres de science ou encore d'alpinisme, Józef Czapski, lui, fait une série d'exposés sur la littérature française. Par un prodigieux effort de mémoire, Czapski se souvient de La Recherche du Temps Perdu.

Pas de madeleine pour l'y aider, mais le détenu va se remémorer l'?uvre colossale de Proust sans aucun document grâce à l'idée centrale de "cloison étanche", terme renvoyant aux réminiscences involontaires dans l'?uvre. Partant de là, il n'oublie rien : l'obsession de Swann pour Odette, la coupe des vêtements de chaque invité des Verdurins...

Par un incroyable renversement, l'?uvre qui a enfermé Proust dans une chambre surchauffée va libérer les détenus de  leurs baraquements glacés. Au cours de sa détention, Józef Czapski ne cesse de prendre des notes car pour lui : "C'est aux écrivains qu'incombera le devoir du témoignage de la vérité (...), puisque ce sont eux qui devraient avoir un sens plus aigu du vrai?. Il racontera ainsi sa détention dans: 'Souvenirs de Starobielsk' (Starobielskie Wspomnienia, 1945) et 'La Terre Inhumaine' (Na nieludzkiej Ziemi, 1949), livrant l'un des premiers témoignages sur l'horreur du goulag.

 

[ Józef Czapski, Bagdad, 1942 ; www.zwoje-scrolls.com]
La quête de la vérité
Après les accords Sikorski-Mayski, Józef et ses camarades sont libérés. Comme beaucoup d'entre eux, il rejoint le IIième Corps polonais d'Anders. Le général charge Czapski de retrouver les Polonais emprisonnés par le NKVD. A travers son histoire, c'est bien l'Histoire qui semble se répéter, même si, cette fois-ci sa recherche de la vérité est officielle.

Czapski croise la route d'un autre enquêteur de l'horreur, l'écrivain Aleksey Nikolayevic Tolstoy, dont le travail sur les atrocités nazies en Russie servira d'importante pièce à conviction au Tribunal de Nuremberg. Mais Józef Czapski ne tarde pas à connaître le tragique destin de ses infortunés camarades: "Il nous restait encore une lueur d'espoir, entretenue adroitement par les membres du NKVD affectés à notre armée (?). De nombreuses fois, il nous fut dit dans le plus grand secret: N'en parlez pas, soyez patients, vos compagnons vous rejoindront en juillet ou en août. Mais juillet et août passèrent et aucun d'entre eux ne nous avait rejoints.? (son témoignage figure dans le film Katy? d'Andrzej Wajda). Accablé, Czapski suit l'Armée d'Anders en Iran, en Irak et en Palestine, écrivant dans les journaux L'Aigle Blanc (Orzel Bia?y) et le Courrier Polonais (Kurier Polski). Il combat en Italie, à la bataille Monte-Cassino, obsédé par une question qui ne le quittera plus : pourquoi a-t-il survécu à Katy? ? Question qui demeurera à jamais sans réponse?

 

[ Józef Czapski, Couple dans un café, 1980, huile sur toile 73x50 cm ; www.zwoje-scrolls.com]

Artiste exilé
A la fin de la guerre, il retourne en France. Là, Czapski fonde avec son compagnon d'arme, Gustaw Herling-Grudzinski, l'Instytut Literacki (l'Institut Littéraire) et avec l'écrivain Jerzy Giedroyc : Kultura, mensuel culturel pour les émigrés polonais. Chez lui, à Maisons-Laffitte, dans un confort spartiate, Czapski se consacre pleinement à sa peinture, il s'inspire alors du travail des expressionnistes tels que Soutine ou De Staël, dont il fait l'éloge dans ses écrits.

Il ne délaisse en effet pas sa plume, rédigeant essais, critiques, dénonçant parfois le despotisme de Picasso (pour ensuite se repentir). Après la guerre, un des sujets récurrents dans ses toiles est un vieil homme, pauvre et solitaire, plongé dans la tourmente de la grande ville ("W poczekalni Czlowiek" - 1960; "Elektryczny Bilard" - 1981).

 

[ Józef Czapski, Paysage doré/violet, 1980, huile sur toile 46x64 cm ; www.zwoje-scrolls.com]

Il se réinvente encore, alors qu'il peint de plus en plus difficilement à cause de la baisse de sa vue, il représente de façon très libre des paysages aérés. Conscience de la Pologne dans son exil parisien, Józef Czapski revendique un mode de vie simple et humble: "Comment sauver la création du tohu-bohu de la foire sur la place ? Il s'agit simplement de conserver une vue claire de la hiérarchie des valeurs : on crée à la frange de sa solitude".

Il peint aussi de modestes natures mortes, des études sur les objets simples qui l'entourent dans sa chambre à Maisons-Laffitte ("Natura Martwa z owocami i karafka" - 1985; "Dwie czarki Biale" - 1987). Malgré son inépuisable énergie créatrice, Józef Czapski s'éteint à Maisons-Laffitte le 12 janvier 1993, à l'âge de 97 ans.

Pour Jeanne Hersch, philosophe suisse d'origine polonaise : "Józef Czapski a eu un destin qui aurait asservi n'importe qui et dont il a fait lui-même l'instrument de sa propre liberté."

 

Karl Demyttenae?re (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) lundi 4 avril 2011


Pour en savoir plus : Les conférences sur Proust ont été re-publiées en français chez Noir et Blanc en janvier 2011: Proust contre la déchéance ; conférences au camp de Griazowietz d'après ce que Czapski avait dactylographié en 1943.

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