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DE GAULLE EN POLOGNE – Lorsque le général n’était que capitaine

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 04/12/2016 à 23:00 | Mis à jour le 07/12/2016 à 10:28

 

Frédéric Guelton, directeur d'études au Service historique de l'Armée de Terre (SHAT) et historien, a tenu une conférence le 22 novembre, à la Médiathèque de l'Institut Français de Varsovie, sur les deux premiers voyages de Charles de Gaulle en Pologne d'avril 1919 à janvier 1921. Car bien que souvent méconnu, le lien unissant le Général de Gaulle à la Pologne a pourtant été décisif pour les deux parties. Avant d'être le général triomphant menant la résistance et la Libération, De Gaulle n'a été qu'un simple capitaine souhaitant se faire un nom dans le milieu militaire ? ce que la Pologne lui permettra de réaliser.

Un contexte trouble

Lors de son premier voyage en Pologne, de Gaulle découvre un pays en pleine construction. En effet, la Pologne a regagné son indépendance en 1918 après plus de cent ans d'occupation. Les sources d'information concernant son voyage sont donc rares, le pays souffrant d'une désorganisation évidente. Les archives de la mission militaire en Pologne permettent cependant de se figurer quelle a été l'expérience du capitaine de Gaulle durant ses deux séjours. Plus importantes encore, les lettres, nombreuses, qu'il a  envoyées à sa famille durant sa mission polonaise ainsi que ses carnets. 

L'aventure polonaise de Charles de Gaulle commence le 20 janvier 1919, alors qu'il est affecté au camp français de Saint-Maixent en France, qui abrite une école d'infanterie où il doit suivre des cours de remise à niveau organisés au profit des officiers de retour de captivité. En effet, Charles de Gaulle a été fait prisonnier par les Allemands pendant pas moins de trente-deux mois durant la Première Guerre mondiale. Trente-deux mois pendant lesquels sa carrière militaire n'a pas pu progresser, ce qui est son grand regret. Malgré sa désaffection du lieu - « Saint-Maixent est un trou» écrit-il à sa mère - son retour dans le corps de l'armée le satisfait : « au point de vue moral, je renais [...] ». Il entend cependant reprendre sa carrière et préparer son entrée à l'Ecole supérieure de Guerre.

Sa candidature pour rejoindre l'Armée polonaise créée en France, dans la Sarthe, est rejetée. Un premier coup dur suivi par son incapacité à prendre les armes à Odessa auprès de l'armée d'Orient pour cause de mutinerie. Il parvient finalement à être détaché en avril 1919 auprès de l'Armée polonaise autonome, qui commence à quitter la France pour la Pologne. Composée de 70 000 hommes dont 6 000 Français, elle passe sous le commandement du général Haller, Polonais, en octobre 1918. Selon les accords franco-polonais de 1919, les soldats de l'Hexagone doivent « aider l'État polonais à se constituer librement à l'abri des interventions extérieures ennemies qui pourraient se produire sur ses frontières ». En formant les soldats et les corps armés polonais, la France s'assure un allié solide et stratégiquement concordant. 16 écoles militaires sont créées sur le sol polonais au moment de l'arrivée de De Gaulle. 

Se faire un nom en Pologne

Tous les jours, des trains transportent des milliers d'hommes armés vers Varsovie. De Gaulle écrit « nous fûmes reçus à Varsovie avec un enthousiasme naturel. Malheureusement, notre train n'était guère que le trentième, et il en passe dix par jour. Nous n'avons pas eu à rentrer à Varsovie en triomphateurs ». Dès son arrivée, il est enthousiaste de participer à la formation d'officiers. Or les semaines passent sans qu'aucune mission d'importance ne lui soit confiée. De mai à juillet 1919, il vit dans l'oisiveté et l'inaction absolues. Il doute de l'intérêt de son séjour, et observe la Pologne d'un ?il critique : « les Polonais sont farouchement nationalistes, et je me demande s'ils n'ont pas perdu le sens de l'Etat. »

A partir de juillet, sa mission d'instructeur commence à l'école d'infanterie de Rembertow. De Gaulle en est heureux et bien qu'il ne soit encore qu'un jeune militaire, il ne manque pas d'être critique sur les corps étrangers. Pour lui, les Austro-hongrois sont  « moins rompus aux techniques modernes de combat, mois rigoureux dans l'exécution » ; les Russes sont « d'une formation rudimentaire », et ils ont en commun un « moral peu élevé, caractéristique des soldats vaincus. » A l'inverse, « les jeunes officiers polonais ne semblent avoir reçu aucune instruction militaire mais affichent un moral et un enthousiasme importants ». Ses qualités d'instructeur lui font gagner en reconnaissance et il prononce plusieurs conférences au cours de son séjour, devant des généraux et colonels notamment, autour de deux thèmes majeurs : l'importance du facteur moral comme élément dans la victoire, et la place des histoires nationales comme socle de la légitimité de l'existence des nations et des Etats.

De Gaulle esquisse lors de ses allocutions des analyses géopolitiques qu'il approfondira au cours de sa vie. Selon lui, « il faut que la grande Pologne soit contigüe à la grande Roumanie » afin de mettre en place une continuité territoriale. Il revient également sur ce qu'il observe en Russie, en 1919 : « le bolchévisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra, fatal, où l'ordre s'y rétablira, et la Russie, reconstituant ses forces, regardera de nouveau autour d'elle ».

Un court interlude français

Arrivé au terme de son contrat en Pologne, Charles de Gaulle décide de rentrer à Paris. La Pologne lui a apporté tout ce qu'il en attendait : « l'année de Pologne aura été ce que je la destinais à être : une restauration militaire pour moi. Une restauration qui est dans la meilleure voie. Ensuite, je travaillerai pour mon propre compte ? mais que ceci reste dans le cadre de la famille », écrit-il à sa mère.

Son ambition est de préparer le concours d'entrée à l'Ecole de Guerre en devenant professeur d'histoire. Mais l'administration militaire en décide autrement : il est affecté aux dossiers administratifs des décorations du ministère de la Guerre. Le bureau de Saint-Germain est un véritable repoussoir pour lui, et il décide de demander Varsovie à nouveau. Or à ce moment-là, la guerre fait rage entre les armées de Pilsudski et les armées bolcheviques de Lénine.

Au début de 1920, le gouvernement français, obnubilé par l'Allemagne, est hostile aux prétentions polonaises sur les territoires situés à l'Est, qu'il juge excessives. De même, à Londres, Lloyd George est peu favorable aux Polonais. En Pologne, Pilsudski rejette toutes les propositions de compromis, d'où qu'elles viennent. Il décide même de tirer profit de la situation qui lui est momentanément favorable pour entreprendre la reconquête des frontières « historiques » de 1772. Mais les soviets ne sont bien évidemment pas favorables à ce projet et déclenchent une contre-offensive générale contre la Pologne. Les Français poussent les Polonais à résister mais donnent peu de renforts. Lorsque la France et le Royaume-Uni décident l?envoi d'une mission, elle est limitée à deux chefs de mission diplomates. Le 22 juillet 1920, le commandant d'Etat-major écrit « la mission vient de partir pour Varsovie. Ils y arriveront juste à temps pour en être chassés par les bolchéviques ». La situation semble perdue d'avance.

Des apprentissages militaires et humains  

C'est dans ce contexte que de Gaulle arrive en Pologne en juin 1920. Les premières semaines sont identiques à son précédent séjour, il est oisif, n'a rien à faire. De ce fait, il commence à noter ses impressions quotidiennes. Ce ne sont pas les échecs militaires qui le préoccupent le plus ; il écrit : « ce qu'il y a de plus inquiétant, ce n'est pas tant le recul des troupes polonaises que le désarroi de l'esprit public. Le monde politique en particulier, au lieu de se mettre d'accord et de soutenir son gouvernement quel qu'il soit jusqu'à la fin de la crise, ne fait que redoubler ses divisions et ses diatribes ».

Il réalise également son impuissance : « je ne cesse de penser aux braves officiers qui ont écouté nos leçons à l'école d'infanterie et dont je sais que plusieurs sont déjà morts. Être inactif tandis que l'on se bat tout près, c'est tellement contraire à la tradition française. » Le gouvernement français pose un veto absolu à l'encontre d'une participation des officiers français au combat, qui n'est levé qu'à la fin du mois de juillet. Les militaires français peuvent alors rejoindre les Etats-majors polonais, sans pour autant participer aux opérations. De Gaulle prend activement part aux opérations avec le général Bernard au sein du 3e bureau du groupe d'armées Sud (puis Centre) commandé par le général polonais Rydz-Smigly et y gagne une citation. Installé au PC du Groupe d'armées, il en déplore le fonctionnement chaotique et découvre dans les Etats-majors de « graves défectuosités ». Pourtant, de Gaulle doit concéder a la prise de commandement par le maréchal Pilsudski un impact moral important. La stratégie de Pilsudski permet à la Pologne de remporter la victoire. De Gaulle écrit: "Des autres armées russes qui menaçaient Varsovie, il ne reviendra pas grand-chose. Si vite qu'elles battent en retraite, les Polonais les devancent et gagnent leurs derrières. L'ennemi est dispersé par bandes dans les bois où on le cueille". 

De ces observations, il déduit qu'il faut impérativement dissocier chef politique et chef militaire. Il fait partie des officiers qui ont découvert en peu de temps deux manières de faire la guerre : la méthode française, dans les tranchées, et la guerre dans les grands espaces, desquels il retient que le mouvement prime toujours et l'emploi des grandes unités de cavalerie comme élément de choc et moyen d'obtenir une décision à portée stratégique.

Décoré de la médaille de l'ordre de Virtuti Militari, la plus haute décoration militaire polonaise, de Gaulle a ramené de Pologne davantage. Il y a eu la confirmation matérielle d'une pensée : les nations, aussi anciennes et puissantes fussent-elles, sont susceptibles de disparaître dans le chaos - révélateur des peuples - qu'est la guerre : « Il faut avoir observé la foule affreuse des faubourgs ? Praga ou Wola ? pour mesurer quel degré de misère peuvent atteindre les hommes. Des interminables files de femmes, d'hommes, d'enfants hagards, attendant des heures à la porte du boulanger municipal le morceau de pain noir hebdomadaire. Il faut avoir senti peser sur sa voiture les lourds regards de cette plèbe affamée pour comprendre que notre civilisation tient à bien peu de choses et que toutes les beautés, toutes les richesses dont elle est fière auraient vite  disparues sous la fureur aveugle des masses désespérées ». Un enseignement qui lui a certainement été utile au cours de sa vie d'homme d'Etat.

© Photo de Charles de Gaulle: commons.wikimedia.org

Océane Herrero (lepetitjournal.com/Varsovie) - Lundi 5 décembre 2016

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