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13 MAI 1981 - « On a tiré sur le Pape ! »

Par Lepetitjournal.com Varsovie | Publié le 12/05/2011 à 00:00 | Mis à jour le 14/11/2012 à 12:55

A la veille du 30ième anniversaire de ce premier attentat contre Jean-Paul II, lepetitjournal.com revient sur le drame et ses mystères...

(Browning 9 mm - Rama, Wikicommons)
Ce jour-là Jean-Paul II se tient devant 20.000 fidèles place Saint-Pierre à Rome pour l'audience hebdomadaire. Soudain, alors que le Pape salue la foule, des coups de feu retentissent. Il est 17h19. Le souverain pontife est touché à quatre reprises : au bras gauche, à la main droite et deux fois à l'abdomen. Il s'effondre dans les bras de son secrétaire particulier, Stanislas Dziwisz. C'est la panique, deux fidèles présents sont également touchés : l'américaine Ann Odre et la jamaïcaine Rose Hill. Certains spectateurs et le chef de la sécurité du Vatican Camillo Cibin parviennent cependant à désarmer le tireur, le Turc Mehmet Ali A?ca. Le jeune homme de 23 ans est arrêté et placé en lieu sûr.

Entre la vie et la mort
Pendant ce temps, le Pape grièvement blessé est transporté d'urgence par une ambulance. Coup du sort, la sirène ne fonctionne pas : le véhicule va mettre 8 interminables minutes à rejoindre l'hôpital Gemelli en se frayant un chemin à travers la masse compact des fidèles restés prier pour Jean-Paul II.

Les médecins tente alors l'impossible pour le sauver. L'opération dure plus de cinq heures. Le chef de l'Eglise catholique est touché à l'intestin et perd de grandes quantités de sang. Grâce aux transfusions sanguines, les médecins le sauvent in extremis. Cependant, durant ces transfusions, le Pape contracte un cytomégalovirus, qui lui coûte presque la vie quelques semaines plus tard.

Itinéraire d'un assassin
Orphelin de père, jeune voyou, contrebandier, Mehmet Ali A?ca se forme au maniement des armes en Syrie et rejoint finalement l'organisation d'extrême-droite les Loups Gris. Il assassine en 1979 le rédacteur en chef de Milliyet, un grand quotidien de centre-gauche en Turquie. Arrêté, il s'échappe de la prison militaire la mieux gardée de Turquie et s'enfuit en Bulgarie.

La même année il menace le souverain pontife lors de sa visite en Turquie en 1979 : « Le Commandant des Croisades, Jean-Paul déguisé en chef religieux. Si cette visite n'est pas annulée, je ne manquerai pas de tuer le pape-Commandant ». Sous le pseudonyme de Vilperi, le jeune nationaliste va rejoindre l'Europe dès août 1980. Il voyage à travers toute la région méditerranéenne pour brouiller les pistes et arrive à Rome le 10 mai. Là, trois jours plus tard, lui et son complice Oral Celik attendent le passage du Pape en écrivant des cartes postales. A moins de six mètres de sa cible, A?ca fait feu mais Celik panique et ne déclenche pas sa bombe.

Crime et châtiment
En 1983, à Noël, Jean-Paul II rencontre A?ca en prison et lui accorde son pardon. Mais, selon les confidences de Mieczyslaw Mokrzycki, assistant du secrétaire particulier de Jean-Paul II, le Pape fut déçu par cette rencontre avec son assassin : « Ni repentir, ni regret, il n'a pas prononcé le mot pardon ».

Le jeune Turc est condamné en Italie à la prison à vie mais sera libéré après dix-neuf ans de captivité. Il est ensuite extradé en Turquie où il avait été condamné pour des faits antérieurs. Après avoir été brièvement libéré sur parole huit jours suite à un mauvais calcul de ses réductions de peine, il est finalement relâché l'année dernière, après trois décennies d'emprisonnement. A?ca se présente depuis comme « le Christ éternel » et le « serviteur suprême et universel de Dieu », annonce la fin du monde d'ici la fin de ce siècle et finit de rédiger une « Bible parfaite ».

Déjà en 2007, un 13 mai encore, Mehmet Ali A?ca déclare vouloir abjurer sa foi musulmane pour rejoindre l'Eglise Catholique. Il souhaite « retourner à Rome prier sur la tombe de Jean-Paul II pour lui exprimer toute (sa) reconnaissance filiale pour son pardon ». Le Pape Benoît XVI ne donnera pas suite à cette demande.

Le miracle de la Vierge de Fátima ?
L'attentat survient le jour de l'anniversaire de l'apparition supposée de la Vierge à Fátima (Portugal) devant trois enfants, le 13 mai 1917. Jean-Paul II, qui devait évoquer l'épisode dans son discours, attribua justement sa survie miraculeuse à l'intervention de Notre-Dame de Fátima. Le Saint-Office confirmera officiellement en 2000 que cet acte est le dernier des trois secrets révélés par la Vierge au Portugal (une interprétation convéniente mais très contestée).

En 1982, Jean-Paul II se rend d'ailleurs à Fátima, pour remercier la Vierge d'avoir survécu aux balles d'A?ca. Cruelle ironie, il y est poignardé par un prêtre intégriste espagnol opposé à la libéralisation de l'église, Juan Maria Fernandez y Krohn. L'individu est maitrisé par le service de sécurité, l'attaque resta secrète et le Pape termina son voyage sans révéler ses blessures.

Les commanditaires
Rapidement, on accuse les agents bulgares d'avoir fomenté l'attentat. En effet, 17 mois après le début de son incarcération, Mehmet Ali A?ca affirme que Serguei Antonov, un responsable à Rome de la compagnie aérienne Balkan Air, lui a fourni le pistolet avec lequel il a grièvement blessé Jean-Paul II. Mais le bulgare est acquitté en 1986 pour « insuffisance de preuves ».

En 2006, une commission parlementaire italienne chargée d'enquêter sur les activités des services secrets communistes pendant la guerre froide conclut que l'attentat contre Jean-Paul II a été décidé par le dirigeant soviétique Léonid Brejnev, puis mis en ?uvre par les autorités militaires d'URSS. Le GRU, service secret militaire soviétique, aurait « ensuite procédé à une répartition des tâches » : les services bulgares auraient servi de « couverture » tandis que la Stasi, la police secrète est-allemande, aurait été chargée de la « désinformation ».

Pourquoi tuer le Pape ?
D'après Marving Kalb, journaliste américain de la chaîne N.B.C. de télévision, le motif est le suivant, comme le révéla le « Times » du 27 septembre 1982 : En août 1980, Jean-Paul II aurait envoyé un messager à Léonid Brejnev, avec une lettre manuscrite. Il le menaçait de "déposer la Couronne de Saint Pierre et de retourner en Pologne pour se joindre à la résistance si les Soviets envahissaient son pays" ; (c'était l'époque où une grève générale frappait la Pologne). Après différentes tractations entre Moscou, Varsovie et Rome, l'envoyé papal aurait persuadé les Soviets d'accepter l'accord de Gda?sk, qui donna naissance au syndicat Solidarno??. Exaspéré par cette intervention du Pape et par sa volonté de soutenir financièrement les syndicalistes, Brejnev aurait décidé de se débarrasser de ce "prêtre touche-à-tout".

Mais il existe d'autres théories. En effet, la journaliste Roumiana Ougartchinska, dans son livre-enquête La vérité sur l'attentat contre Jean-Paul II, penche pour une autre thèse : la CIA aurait manipulé le groupe nationaliste turc des Loups gris (dont était membre A?ca), pour faire assassiner le Pape et provoquer une révolte violente en Pologne, alors que Jean-Paul II pratiquait une « Öst politique » basée sur la diplomatie. Ainsi, les services secrets américains auraient mené une opération d'intoxication pour incriminer la « filière bulgare » et déstabiliser le bloc de l'Est. Enfin certains accusent également la Cosa Nostra italienne.

Ce qu'ils en pensent?
Lors d'un voyage en Bulgarie en mai 2002, Jean-Paul II a déclaré qu'il n'a jamais cru en la piste de la « connexion bulgare ». Le Vatican semble en effet plutôt croire dans l'implication des nationalistes turcs. En avril dernier, l'ancien dirigeant polonais Wojciech Jaruzelski a déclaré que, pour lui, c'était la piste islamiste « la plus probable ». Il s'appuie alors sur les menaces envoyées par A?ca, qualifiant Jean-Paul II de « Commandeur Croisé ».

Il affirme également avoir eu un entretien en tête-à-tête avec Todor Zhivkov, Secrétaire du Parti Communiste bulgare, lors d'une visite officielle en 1982. Après avoir clairement posé la question à son homologue bulgare, Jaruzelski se serait vu rétorquer : « Camarade Jaruzelski, est-ce que vous nous prenez pour des imbéciles ? Croyez-vous vraiment que nous aurions laissé sur place Antonov (le responsable de Balkan Air à Rome) s'il avait été impliqué dans l'attentat ? ».

Karl Demyttenae?re (www.lepetitjournal.com/varsovie.html) jeudi 12 mai 2011

(en haut, Wojciech Jaruzelski, par Andrzej Barabasz (Chepry), en bas Lech Walesa, MEDEF, Wikicommons)


Wa
??sa, lui aussi dans la ligne de mire ?
Lech Wa
??sa, ancien leader de Solidarno?? et adversaire historique de Jaruzelski, a rapidement réagi dans le quotidien italien « Il Messagero », déclarant : « Ne le croyez pas ! Jaruzelski est quelqu'un de malade et vieux qui tente d'apaiser les fantômes du passé ». Wa??sa a rajouté qu'il rejetait fermement l'hypothèse des extrémistes musulmans et celle d'une manipulation de la CIA.

Mais à l'occasion de ce trentième anniversaire, un nouvel ouvrage consacré à l'attentat contre Jean-Paul II a été publié: "L'attaque contre le Pape". Le livre accuse clairement le KGB d'être à l'origine de la tentative d'assassinat. Les deux auteurs italiens, le juge à la retraite Ferdinando Imposimato et la journaliste Sandro Provvisionato, vont même plus loin: les services secrets soviétiques auraient également planifié le meurtre de Lech Wa??sa, durant sa visite à Rome en janvier 1981. Selon un des deux auteurs: "Le KGB a pris la décision d'éliminer physiquement ses deux plus grands opposants: Jean-Paul II et Lech Wa??sa". Aux lecteurs de se faire leur opinion, mais ce livre ne manquera pas de relancer la polémique sur l'implication de l'URSS dans l'attaque du 13 mai 1981 place Saint-Pierre.

Pour en savoir plus :
Notre article sur le destin hors du commun du premier Pape polonais ici

Jaruzelski, l'ancien dirigeant polonais, est-il un traître à la solde de Moscou ? Découvrez le parcours du général aux lunettes noires. La première partie ici, la seconde partie .

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