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GEORGES LOINGER – L’odyssée d’un résistant, le témoignage d’un centenaire

Par Lepetitjournal Turin | Publié le 17/06/2015 à 22:45 | Mis à jour le 17/06/2015 à 17:38

 

Dans quelques mois, il aura 105 ans. Il a connu les deux guerres, la première comme enfant de combattant portant l'uniforme autrichien, la deuxième comme soldat français sur la ligne Maginot, puis comme membre de la Résistance, d'abord française et juive ensuite. Rencontre avec un homme hors du commun qui garde en lui une soif intarissable, celle de la Mémoire et du témoignage.

?Ma valise est prête, j'ai beaucoup à vous raconter?. La réponse de Georges Loinger à l'invitation de venir parler à la communauté juive de Turin ne s'est pas fait attendre à l'occasion de la présentation de son quatrième livre intitulé ?L'odyssée d'un résistant. Témoignage d'un centenaire, enfant d'Alsace?, paru en 2014 aux éditions Ovadia. C'est ainsi que, accompagné de son fils Daniel, Georges Loinger a pu raconter à une assistance attentive composée d'une centaine de personnes le périple de sa vie, de 1917 à nos jours. Il dit séparer sa vie en deux périodes bien distinctes : la première, de sa jeunesse à la fin de la guerre de 1939-1945, la seconde liée à la création de l'Etat d'Israël. 

CB/lepetitjournal.com - Dans quelles conditions avez-vous vécu les premières années de la Seconde Guerre mondiale ?

Georges Loinger - La Guerre de 1939-1945 m'a mis en contact avec l'armée italienne, un contact avec des valeurs immenses pour nous les Juifs condamnés à mort par Hitler. Je vous expliquerai comment un Juif d'Alsace peut avoir une sorte de tendresse et d'affection pour l'armée italienne. Je suis un Juif d'Alsace profondément français, je parle couramment allemand et pendant les années 1925 et 1930, à la radio, on entendait la voix puissante de Hitler qui hurlait d'une manière très compréhensible sa haine envers les Juifs. A partir de ces paroles, nous les Juifs d'Alsace avons eu envie de nous défendre et de résister. C'est de là qu'est née la Résistance juive et j'ai l'honneur d'être le Président  de l'Association de la Résistance. Mais avant, j'étais membre d'un réseau de résistants français. Mes cousins ont participé activement à la Résistance française.

En 1930, Joseph Weill, un grand médecin de Strasbourg, fait une conférence, où il explique que Hitler prépare la guerre et persécutera les Juifs. C'est lui qui me conseille de me consacrer à l'éducation de la jeunesse juive et de la préparer physiquement aux épreuves qu'il sent très proches. En 1940, je suis fait prisonnier de guerre, je me retrouve dans un camp en Bavière, où je suis l'interprète d'un sous-officier allemand, ce qui m'évitera d'être envoyé en Prusse. Mais quelques mois après, j'organise mon évasion qui est un épisode peu banal qui m'a permis de m'engager dans la Résistance juive.

Après votre évasion, vous arrivez en ?zone libre? auprès de votre femme et de votre fils, en janvier 1941, date des premières rafles des juifs français et étrangers à Paris, zone occupée. Avez-vous suivi les lois de Vichy, c'est-à-dire vous faire recenser ?

Ma femme, Flore était avec notre fils Daniel âgé de 7 ans, et 123 réfugiés, des enfants juifs allemands, à Bourboule en ?zone libre?. Je n'ai pas fait ce que le régime de Vichy nous avait ordonné de faire. Ce qui m'a permis de voyager sans trop de difficultés.

1942 c'est aussi la date de la naissance de votre second fils, Guy. Vous habitez dans la Creuse avec votre famille et vous êtes engagé par l'OSE (?uvre de Secours aux enfants). Pouvez-vous nous raconter de quelle manière ont eu lieu les sauvetages des enfants, quelles ont été les difficultés à surmonter ? 

Sans nouvelles de leurs parents, les enfants étaient angoissés et je devais les préserver du stress. Les sauvetages représentaient des opérations risquées. Les enfants étaient rassemblés par groupes de 25 à 50 à Annemasse, près de la frontière où des passeurs expérimentés les accompagnaient jusqu'en Suisse. Vers la fin de l'occupation nazie, il a fallu que je le fasse moi-même, mes passeurs estimant le danger trop grand. L'heure de la séparation était toujours pénible et le souvenir de l'angoisse de ces enfants m'a hanté de longues années. Il fallait trouver des passeurs qualifiés et surtout trouver l'argent pour les payer. Nous avons aussi compris très vite que nous devions cacher des enfants en les éparpillant dans des familles. Nous arrivions à trouver des familles non juives, qui acceptaient de prendre en charge un enfant et de le cacher sans conditions, ce qui ne fut pas le cas de toutes les familles. 

Le 11 novembre 1942, la France est entièrement occupée par les nazis, à l'exception de la zone frontalière du Sud-est, occupée par leurs alliés italiens. Pouvez-vous me dire à ce point quelle a été la nature de vos rapports avec l'armée italienne?

A la demande de l'OSE, la filière de passages de groupes d'enfants vers la Suisse, j'ai organisé le réseau Garel, un réseau de sauvetage clandestin qui nous a permis de mettre à l'abri plusieurs milliers d'enfants. Je suis personnellement responsable du sauvetage de plus de 350 enfants. (En tant que responsable de la filière de passages d'enfants vers la Suisse, qu'il organise à partir d'Annemasse (Haute-Savoie), Georges Loinger a reçu une médaille du Yad Vashem ndr).

Pendant les 10 mois d'occupation italienne, nous avons effectué régulièrement des passages. Je garde une profonde admiration pour ces soldats italiens qui savaient ne pas être là où nous franchissions la frontière avec les enfants. Contrairement à leurs alliés allemands, ils n'avaient pas la volonté d'exterminer les Juifs, et malgré leur statut de troupes d'occupation ils étaient plutôt bienveillants à notre égard. 

En juillet 1943, le maire d'Annemasse m'informe de la chute de Mussolini et du départ de l'armée italienne. Les Allemands les remplacent aussitôt. Comprenant que la situation allait rapidement devenir très dangereuse, en 1944 il nous a fallu accélérer les passages en Suisse. Puis mon réseau m'avise que je suis recherché, toutes les polices sont alertées et cherchent le passeur d'enfants d'Annemasse. Ma famille est en danger. La Résistance m'ordonne alors de disparaître. Je prends la décision de mettre à l'abri ma femme et mes deux enfants en Suisse. Dans la nuit du 2 avril 1944, nous partons avec un groupe d'une quinzaine de personnes. Malgré les dangers, j'arrive à faire passer ma famille sous les barbelés. Sans moi, car je veux rester en France et continuer le combat. 

Après la Libération, je suis chargé, avec d'autres personnes, de créer à Annemasse un centre d'accueil pour les prisonniers et déportés qui rentraient par la Suisse.  Entre-temps, je retrouve ma famille, nous retournons à Paris et je crée une nouvelle section du club Sport et Joie pour la jeunesse juive de la capitale. 

Avez-vous revu ces enfants, aujourd'hui adultes, que vous avez aidés ?

En tant que ?grand témoin?, en 1995 j'ai été invité, entre autres, à Washington pour une convention internationale de l'OSE au cours de laquelle j'ai retrouvé un grand nombre d'?enfants cachés? que j'avais sauvés. Certains d'entre eux sont grands-parents aujourd'hui. 

Après la guerre, les survivants ont rapidement voulu se réadapter à la vie, reconstruire leur vie. De quelle manière l'OSE s'est-il occupé des enfants orphelins de la Shoah et des jeunes survivants ?

J'ai commencé à travailler à ce projet avec l'OSE. Les survivants juifs voulaient quitter l'Europe. J'ai donc contribué à la création du nouvel État. Le bateau Exodus a déclenché une indignation tout en provoquant la prise de conscience de la nécessité et de l'urgence de faire reconnaître ce futur nouvel État. Le gouvernement français d'après-guerre voyait d'un ?il favorable la création d'un État juif. Le 14 mai 1948 est la date de la déclaration de la reconnaissance de l'État d'Israël, le vote est favorable à l'ONU. 

Vous êtes vous-même un porteur de Mémoire et votre témoignage est un des  éléments qui constituent l'Histoire. Nous savons combien il est important de ne pas oublier ce que l'homme a fait à l'homme, durant cette page d'Histoire longue et tragique. Que ouhaitez-vous dire aux jeunes étudiants, aux enfants ?

Quand je m'adresse aux enfants, je pense tout d'abord au contexte qui n'est pas celui que j'ai connu et que je raconte ; par bonheur, ces enfants vivent dans une autre situation. Au sujet de la disparition des témoignages ?remplacés? par les manuels d'histoire, j'ai envie de vous répondre, ce qui est assez provocateur de ma part, en vous citant un extrait du Cid de Corneille: Les exemples vivants ont bien plus de pouvoirs. Un prince dans un livre apprend mal son devoir. 

N'oublions pas que l'enseignement de l'histoire continue à se faire sans forcement avoir de témoins vivants. Il est important de continuer à analyser, à réfléchir sur les mécanismes qui ont permis ces crimes et de rester vigilant.

Claudia Bourdin (www.lepetitjournal.com/Turin) jeudi 18 juin 2015

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