Samedi 23 octobre 2021
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XXIV. SHIZUOKA – Fuji (Shizuoka)

Par Wotan Jhelil | Publié le 04/09/2021 à 00:00 | Mis à jour le 04/09/2021 à 00:00
24.07

M'étant couché relativement tard la veille, je ne me presse pas au matin et range machinalement une fois de plus mes affaires dans mon paquetage. Prenant le temps des haltes à l’hôtel comme un moyen de soigner mon apparence en me lavant, en me coupant les ongles et en me rasant autant que nécessaire, je n’ai plus l’allure pouilleuse et vagabonde que je traînais il y a quelques jours sur mon passage. Habillé simplement d’un T-shirt en coton, d’une polaire, de chaussures montantes et d’un pantalon de marche un peu trop serré m’ayant au fil des kilomètres rasé à nu l’extérieur des cuisses, je parais moins rustique et peut-être moins intriguant par la même occasion.

la mer japonaise

EN ROUTE POUR SURUGA

Je marche vers le nord-est, bien décidé à longer la baie de Suruga jusqu’au pied du volcan. Pendant quelques jours, je remonterai une partie d’un des voyages d’Hamish Fulton, résumé sommairement en une phrase soulignant sa peinture murale du mont Fuji, devenue la masse sombre d’un trapèze isocèle perdu dans le vide, le kanji 山 (Yama, la montagne) creusant son flanc de blanc et le simple cercle du soleil flottant sur son sommet plat. Dans une graphie noire sur fond blanc, sur une seule ligne, il écrit : « THE SECOND FULL MOON OF MAY. A 19 DAY COAST TO COAST WALKING JOURNEY TOYAMA BAY ONTAKE SUMMIT FUJI SUMMIT SURUGA BAY HONSHU JAPAN 1988 », l’essence toute entière d’un voyage à la longueur similaire au mien réduit à cette simple phrase 1.

Si le ciel était dégagé de ses épais stratus, il laisserait d'ores et déjà apercevoir au loin la silhouette rouge de mon objectif culminer plus haut que n’importe quel autre sommet. Hiroshige fait clairement figurer la montagne dans sa série des Lieux célèbres de notre pays – Kiyomigaseki dans la province de Suruga. La grande plage grise à flanc de falaise, sur laquelle reposaient les barques et les maisons de chaume régulièrement soumises aux turbulences de la mer, a laissé place au goudron et au ciment de la nouvelle Tôkaidô, surélevée plusieurs mètres au-dessus du Pacifique par d’énormes piliers de bétons armés 2.

Déjà les collines, contreforts sud des Alpes japonaises, semblent plus hautes, ou plus proches. Il s’agit de traverser un long corridor routier ponctué d’enclaves urbaines piégées entre les pics annonciateurs de la montagne sacrée et le golfe maritime reprenant sur un horizon aux reliefs de même constitution. Je m’arrête dans un kombini avant de m’engager dans ce passage décisif. J’y mange une barquette de riz et quelques gourmandises : une brioche fourrée de crème verte à la saveur de melon, un kare pan, et du mochi, pâte de riz compacte et élastique obtenue après une importante malaxation.

alpes japonaises

PERCÉE RURAL

Toujours suivant la voie rapide, je dépasse rapidement les grandes rues passantes pour replonger l’espace d’un temps dans la campagne. La voie piétonne disparaissant, je dois m’écarter du chemin pour le retrouver plus tard, passant dans une zone résidentielle aux jardins ouverts aux arbres fruitiers plus décoratifs que destinés à la consommation de leurs fruits. Délaissés par la seule espèce suffisamment gourmande pour sélectionner, reproduire et se nourrir de leurs fruits protubérants, les mandariniers fournis à l’excès lâchent à leurs pieds des trésors abandonnés. Je soulage quelques branches lourdes au point de se plier sous leur fardeau, récupérant une demi-douzaine de mandarines sucrées. Les jorôgumo toujours en vie profitent sous le soleil de ces quelques dernières semaines de batifolage et d’insouciance.

Remontant vers la route principale que j’avais perdue en errant dans les quartiers paisibles du nord de Shizuoka, je traverse à l’azimut en montant la butte de terre et d’humus boisé délimitant un modeste sanctuaire shinto du reste de la bande forestière au sol jonché d’un tapis de feuilles automnales. Quelques arbres disposés irrégulièrement autour de l’édifice religieux semblent consacrés d’un shimenawa, épaisse corde de paille de riz tressée, en tant que refuge potentiel d’une divinité locale. Une pierre isolée partage ces caractéristiques sans qu’une seule fois le nom de l’entité vénérée ne soit explicitement révélé. Que les prêtres eux-même ignorent à quelle entité se voue leur dévotion ne m'étonnerait pas vraiment.

 

À L'ENTRÉE DE LA BAIE

J’atteins la côte vers 16 heures et décide alors de pousser le plus loin possible pour sortir rapidement de la baie de Suruga. D’après Google Maps, aucun hôtel ne m’attend dans les enclaves de pêcheurs s’étendant jusqu’à la ville de Fuji.

À gauche, plusieurs ponts traversent la rivière Okitsu reliant les différents quartiers d’habitations les uns aux autres. Le ciel est devenu gris et maintenant les nuages menacent de tomber sur les montagnes jonchées de réseaux filaires suspendus à d’imposants pylônes. Aux pieds de quelques maisons de planches colorées, le train s’engouffre sous la voûte d’un tunnel de briques rouges traversant une avancée rocheuse. Des alvéoles anti-éboulement sur lesquelles la végétation peine à reprendre racine quadrillent de fer et de béton la surface cimentée de la falaise. Au sommet, quelques grands arbres s’élèvent en une couronne de laurier atteinte de calvitie, les branches se dénudant rapidement de leurs feuilles aux teintes fauves. Depuis le sol, quelques échelles de métal rouillé grimpent, encastrées dans le béton pour s’arrêter à mi-parcours. Au centre, et jusqu’à une dizaine de mètres du bord de l’eau, une quatre-voies d’autoroute aux innombrables camions masquant souvent le bord de la chaussée pour ne laisser voir que la falaise apprivoisée.

À droite, la mer et le littoral. Un muret rougeâtre sépare la mer de la route. À son pied, quelques herbes sauvages parviennent à percer la voie piétonne. Au fond, des moulages de béton brise-lames s’entassent le long de la berge en des centaines de tonnes de protection ; l’eau vient alors s’y écraser pour pénétrer dans les innombrables petits espaces séparant les tétrapodes disposés aléatoirement les uns sur les autres. La vague se divise, perd de sa force et coule finalement sans violent impact pour repartir mollement d’une écume baveuse privée de toute énergie : une technique hollandaise de renforcement côtier, les champions du monde en matière de digue. La voie piétonne étant en travaux, j’escalade la barrière pour marcher isolé des incessants bruits de moteurs.

bord de mer au japon

FENÊTRE BÉTONNÉE

Il vente, il bruine et je m’arrête pour tester un passage par la plage sous le pont routier. Je ne connais pas les horaires de marées, mais j’ai la sensation qu’elle me laissera le temps de prendre quelques précautions. Pour accéder au passage, il faut se faufiler par une fenêtre de béton étroite aux allures de bunker normand et procéder par étapes : d’abord le sac, puis moi. Je saute d’un tétrapode brise-lame à l’autre pour rattraper la voie piétonne et m'engouffre dans une fenêtre identique à l’autre bout du passage ; je dépose mon sac par l’ouverture, me hisse dans cette dernière d’une traction et reprends ma route sans problème.

La falaise au pied de laquelle s’allonge la voie ferrée se recouvre de plantes grimpantes et autres vignes vivaces parées de jaunes pour l’hiver. Sur un mur de pierre et le flanc d’un pont rectiligne, certaines arborent un rouge carmin rehaussé par endroits d’un vert citronné. On devine encore les structures, parfois visibles çà et là, mais la nature semble avoir repris ses droits.

 

PREMIÈRE APPARITION

Face aux collines, la surface gris-turquoise doucement ridée de la mer de Suruga s’étale sur une étroite plage de sable noir et de galets parfois encore bruts de polissage, langue de terre derrière laquelle s’infiltre l’onde devenue, au bout de son long voyage sur l’océan, plus calme et silencieuse, à peine bercée par le vent salé et le mouvement du ressac. De l’autre côté de la baie, les cheminées d’industrie de la ville de Fuji s’activent en une multitude de fumerolles flottant en un fin brouillard sur la terre noircie du littoral. Les nuages sont bas et denses, camouflant l’horizon dans une brume grise indissociable du ciel. Pourtant, des formes sombres, que je devine être des montagnes, surgissent parfois de la masse vaporeuse. Je n’en suis pas encore tout à fait sûr, mais je crois distinguer une pente monumentale au travers d’un bras de ciel moins opaque : une gigantesque pente de l’autre côté de la baie de Suruga, dominant la région de sa silhouette fantomatique sur des dizaines de kilomètres.

Ne serait-ce pas le mont Fuji ?

Je ne peux encore en être sûr et le jour commence déjà à décliner. Bientôt le gris du ciel prend une teinte bleutée et l’horizon devient plus lisible. Les contrastes augmentent, la brume s’affine au fur et à mesure que l’air se rafraîchit. Dussent blanchir mes os, de Matsuo Bashô, semble avoir été écrit pour cette vue incertaine à la lumière tombante :

« Le jour que je franchis la barrière, la pluie tombait et les montagnes disparaissaient toutes dans les nuages.

 

Brouillard et bruine

dissimulent le Fuji

charme de ce jour »3

route au bord de la mer

CRUSTACÉS

Il me faut traverser un village de pêcheurs. Descendant des escaliers dans la pénombre, je me retrouve au niveau de la mer, séparé de l’eau par une simple signalisation sur le sol, longeant les bateaux à quai amarrés les uns à côté des autres en rang serrés, filets flottants repliés sur le bord, prêts à l’emploi. Dans un espace protégé de la pluie, creusé sous la route, quelques cabanes modulables fermées pour la nuit servent de bureaux aux entreprises du port. Des distributeurs de boissons éclairent la route sur les quelques mètres de leur présentoir achalandé à toute heure du jour ou de la nuit.

Étant passé devant une bonne dizaine d’échoppes et de boutiques vendant des crevettes au menu ou au kilo, je déduis sans trop de peine que le village est essentiellement tourné vers le secteur des crustacés. Ainsi je ne suis pas spécialement surpris quand apparaissent dans le noir des sculptures de crevettes roses, constituées de fétus de paille ficelés à une ossature en fils de fer, posée sur des piédestaux de mosaïque aux différentes nuances de bleu. Ce qui m’étonne en revanche, c’est que ces sculptures décorent glorieusement un rond-point : le seul rond-point du Japon à ma connaissance.

 

UNE LONGUE JOURNÉE

Il pluvine depuis maintenant deux bonnes heures. J’ai froid et faim. Je pars à la recherche d’un Lawson ou d’un 7-Eleven pour bénéficier de la wif et trouver un hôtel à Fuji. Je préfère passer une dernière nuit confortable avant l’ascension finale. Il est tard, j'en ai assez de cette journée et suis impatient de m’arrêter pour la nuit.

Je parviens enfin à Fuji par le pont sud enjambant le fleuve du même nom, plongé dans le noir, confluence des rivières Kanamashi et Fuefuki en amont, contournant le volcan par l’ouest, et remontant la préfecture de Yamanashi dans un paysage que je peux à peine distinguer dans la nuit. Je retrouve un peu de lumière en suivant les lampadaires chaleureux de la route, mais l’éclairage urbain n’est plus assuré dans les ruelles me séparant de l’hôtel Konen Inn, un des plus proches de ma position. J’erre dans les rues, manquant plusieurs fois de trébucher sur un obstacle invisible. Seule la lune, au travers des nuages, m’aide à m’orienter un minimum lorsqu’il faut prendre le relais des lumières absentes.

J’arrive enfin au Konen Inn. Épuisé par une journée qui fut plus longue que prévu, je récupère les clés de la chambre auprès d’une vieille dame souriante et vais me coucher, remarquant à peine les allées et venues d’individus un peu louches tentant de parler discrètement avec le mari de la réceptionniste dans une chambre entrouverte. Je m’installe rapidement dans ma chambre, trop pressé de prendre une douche et de m’allonger pour m’interroger sur le curieux manège ayant lieu dans les coulisses.

 

1 Hasmish Fulton, Walking Transformation, Esslingen am Neckar, Villa Merkel, édition Snoeck, du 9 mars au 8 juin 2014, textes d’Andreas Baur, Tina Plokarz et Freddy Langer, The Second Full Moon of May, p. 3

2 Hélène Bayou, Paysages Japonais. De Hokusai à Hasui, Paris, Coédition RMN / Musée National des arts asiatiques, 2017, Kiyomigaseki dans la province de Suruga, p. 39

3 Matsuo Bashô, Journaux de Voyage, trad. René Sieffert, Lagrasse, Verdier, 2016, « Dussent blanchir mes os… Notes de voyage », p. 27

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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