Samedi 23 octobre 2021
TEST: 2293

XXIII. FUJIEDA – Shizuoka (Shizuoka)

Par Wotan Jhelil | Publié le 28/08/2021 à 00:01 | Mis à jour le 28/08/2021 à 00:01
collines japonaises

Je me réveille tôt, reposé par une nuit tranquille à l’abri du bruit de la ville. La chambre est un peu trop petite, et j’ai peu d’espace pour plier bagage, mon sac de randonnée allongé sur l’étroit couloir entre le lit et le mur prenant toute la place. J’ai le choix entre deux chemins pour cette journée de marche : le premier longe la côte en rejoignant la baie de Suruga à l’est de la ville, le second rattrape la route 1 pour traverser les collines plus au nord. Déjà bien usé par la montagne tout au long de mon parcours, je décide de passer par le littoral en attendant le mont Fuji.

 

PAUSE CURRY

Je traverse la ville de Fujieda, à l’effigie de toute ville de périphérie des grandes zones urbaines : de longues avenues chargées visuellement, une fréquentation frénétique, une chaussée impeccable, des travaux par endroits… Je prends moins de photos. Le paysage devient presque attendu bien que sans cesse renouvelé et, de vagabond ingénu, j’ai l’impression de doucement m’intégrer dans le territoire qui se présente à moi pour en devenir un acteur temporaire. L’habitude s’installe dans mes gestes et les gens, bien que curieux de connaître mes objectifs, paraissent moins surpris – les habitants de la région se faisant une idée bien précise des voyageurs étrangers s’approchant de la montagne.

montagne japonaise

Marchant rapidement grâce au repos que je m’accorde depuis quelques jours, je sors des allées rectilignes quadrillées de lignes électriques pendantes et torsadées sous lesquelles les boutiques et les restaurants s’alignent dans un défilé de devantures plus criardes les unes que les autres. Aux alentours de 12 heures 30, je m’arrête devant un Coco curry, célèbre chaîne de restaurants grand public, réputée pour ses prix attractifs et ses currys épicés de un à dix. La file d’attente s’allonge hors du magasin, les chaises dans l’entrée étant toutes occupées par les nombreux travailleurs venus déjeuner pendant leur courte pause avant de repartir au boulot. Il est rare de voir quelqu’un manger un sandwich en marchant comme en France. C’est au contraire quelque chose d’assez impoli et il convient donc de s’arrêter pour manger un repas plus ou moins équilibré en prenant suffisamment de temps, que ce soit en restaurant ou en achetant un bento, plateau-repas bien souvent accompagné de riz, de légume et d’œuf ou de poisson disponible à toute heure en kombini. Ces habitudes alimentaires, couplées à une pratique étendue du sport dès le plus jeune âge, font que la population japonaise non seulement vit mieux et plus longtemps que partout ailleurs dans le monde mais restent également en meilleure santé avec l’âge.

 

TUNNEL VERS SHIZUOKA

Je repars vers 14 heures en enchaînant les pas, montant sans peine les côtes goudronnées de la voie rapide. M’éloignant de la ville, je plonge une nouvelle fois dans la campagne et la forêt vallonnée, éventrée par la longue lame de goudron que je poursuis. Dans les collines, une cabane perdue au milieu de la bambouseraie me rappelle la forme d’un vieil autel shinto au toit anguleux légèrement courbe, mais la distance m’empêche de confirmer mes doutes. Une tâche vermillon se détache parmi les feuillages : une porte torii d'un sanctuaire shinto. De l’autre côté de la route, la vallée borde le chemin de vertes cultures de mandariniers.

Le tunnel Shinnihonzaka (colline du nouveau Japon) s’étend sur un bon kilomètre. Déjà coutumier de ce genre de traversée désagréable depuis Ishigure, je masque mon visage et me prépare à une vingtaine de minutes de bruit, de gaz et d’obscurité, suivant derrière la rambarde de protection la paroi arrondie et poisseuse de la galerie. C’est ainsi que j’entre dans le territoire de la ville de Shizuoka. Plus important encore : à l’approche d’une bifurcation, apparaît enfin le tant attendu panneau « Fuji ».

mur anti bruit japon

La route bifurque entre le centre et la voie rapide, les deux chemins étant séparés par un mur anti-bruit de métal et de plastique. Du côté de la voie rapide, une partie de la chaussée est condamnée par des cônes de chantier et des barrières réfléchissantes pour sécuriser les camions élévateurs portant les ouvriers en haut du mur. Isolé sur sa nacelle, l’un d’entre eux regarde le crochet suspendu à une poulie à une dizaine de mètres de hauteur.

 

HOTEL D'OR

Descendant vers la ville, l’ « HOTEL d’Or » et les arabesques de sa devanture aux allures de riyad factice, arborant un œuf doré géant sur son toit m’ouvre la route. C’est un love hotel, un établissement à la chambre louée à l’heure, très utilisé par les couples cherchant un peu d’intimité, les amants se voulant discrets, les tournages de films pornographiques ou par les prostituées voulant exercer leur travail dans un lieu anonyme et sûr – à la charge du client bien entendu. Toujours payés cash, de nombreux établissements limitent au maximum les contacts avec les clients à l’aide de guichets fermés aux vitres s’arrêtant au niveau de la poitrine. Les bornes automatisées se multiplient également de plus en plus, bien que du personnel soit présent en cas de besoin.

 

LES RUBANS DE LA RIVIÈRE ABE

La traversée de la rivière Abe se fait sans grand souci, en quelques minutes à peine sur un pont de quelques dizaines de mètres : un contraste frappant en comparaison de la traversée du fleuve du dix-neuvième relais du Tôkaidô. Hiroshige y représente la succession des porteurs de palanquin, en sous-vêtement de toile, plongés jusqu’au torse dans les eaux froides pour garantir une traversée au sec aux courtisanes richement apprêtées de kimonos luxueux 1. Le pont rectiligne de métal verdi se prolonge jusqu’au pied des collines en bordure de l’aire urbaine, superposées les unes aux autres dans une suite rapide de plans disparaissant dans les nuages sombres écrasant l’horizon.

Avant de m’engager, je remarque des installations sur l’eau. Ce sont des fils tirés de part et d’autre des bras peu remplis de la rivière sur lesquels pendent de fins rubans de papier plastique rouge chromé, dorés et argentés flottant au vent. Intrigué, je demande à un vieil homme promenant son chien la signification de ces objets :

«  C’est pour protéger les poissons.

– Les protéger ? De quoi ?

– Des oiseaux, les faucons notamment ! Ils sont malins comme tout, et ils savent qu’en cette saison l’eau est basse et que les poissons n’ont nulle part où se réfugier. Ils ne leur laissent aucune chance.

– Et ces rubans, ils effraient les oiseaux ?

– Non, pas vraiment. Les faucons confondent les reflets des rubans avec ceux des poissons et tentent de les attraper sans succès. Au bout de quelques tentatives ils perdent patience et s’en vont. D’un autre côté, en voyant ces reflets au-dessus de l’eau, les poissons prennent peur et s’éloignent vers des eaux plus profondes.

– C’est bien pensé comme système…

– Ça redonne un peu d’équilibre, les oiseaux ont plus de difficultés, et donc il y a plus de poissons pour l’hiver. Au final tout le monde y gagne. »

Cette adaptation subtile et intelligente de l’environnement pour en conserver un certain équilibre malgré l’action de l’homme est un des aspects du Japon que j’apprécie le plus et je ne cesse jamais d’être surpris par l’ingéniosité simple mise en œuvre par les Japonais pour résoudre certains problèmes qu’ils peuvent rencontrer dans leur paysage.

rivière Abe

MÉTHODE JAPONAISE

Je fais halte dans la périphérie, sans jamais avoir vraiment quitté la ville. En bordure de la continuité de la mégalopole du Tôkaidô, j’évolue dans l’équivalent d’un petit village en fin d’après-midi. Je m’assieds et observe les cyclistes et piétons rentrer du travail. Les selles sont trop basses et il leur faut forcer sur les genoux pour continuer le mouvement. J’avais déjà fait la remarque à certains collègues qui trouvaient ça normal. Quand je leur évoquais l’idée de monter la selle pour préserver leurs genoux, ceux-ci me répondaient alors d'un seul trait : « au Japon, on fait comme ça ». D’après Nicolas Bouvier, cette propension à ne pas vouloir des idées extérieures aurait repris de l'élan depuis les années soixante environ, soit la période du miracle japonais et de son essor d’après-guerre. Lassés de sans cesse remettre en question leurs méthodes et de jouer les bons élèves auprès des puissances occidentales, économiquement équivalentes ou inférieures aujourd’hui, il y aurait maintenant un désir de revendication de la façon de faire à la japonaise : « En attendant que le sommeil revienne, j’ai parcouru le journal du soir acheté en me promenant : quelques articles commençaient encore par : "Nous Japonais, nous ne savons pas faire ceci… nous ferions bien de nous inspirer de… il faut corriger ce défaut national", etc., mais on sentait que le cœur n’y était plus et que le temps des peccavi était passé… »2

Certains hommes marchent les pieds en canard et en bombant le torse au point de se pencher en arrière pour s’équilibrer, leur donnant l’allure désuète de personnages de manga des années quatre-vingt. Les femmes avancent les pieds vers l’intérieur à petits pas traînants, manquant régulièrement de trébucher dans leur démarche pataude, le regard fixé sur le sol pour éviter de rencontrer des obstacles inopportuns. Les codes sociaux s’immiscent partout jusque dans la manière de marcher, handicapante pour les uns comme pour les autres, pourtant « c’est comme ça », et il faut s’y accommoder. Des injonctions que les jeunes générations, plus individualistes et peinant à trouver leur place, remettent de plus en plus en question au grand dam des plus conservateurs.

 

ERRANCE NOCTURNE

La nuit tombe lorsque je parviens à l’hôtel My hotel Ryugu : ce soir aussi l’orage menace de tomber. J’ai la chance de bénéficier d’offres d’accroche dans un établissement plus luxueux que celui de la nuit dernière et m’en sors pour pas cher finalement. Le rez-de-chaussée, numéroté comme premier étage au Japon, est entouré de baies vitrées donnant sur la rue, si bien que je cherche quelques instants avant de repérer l’entrée. Le personnel anglophone écoute mon histoire et m’offre un surclassement ainsi qu’une bouteille d’eau de source du mont Fuji, un geste très sympathique me mettant tout de suite de bonne humeur.

décorations de noël au Japon

Je reçois ma carte de chambre et dépose mes affaires avant de retourner me promener en ville pour profiter des décorations de Noël déjà installées un peu partout, la préparation des fêtes prenant une place tout particulièrement importante dans la vie des Japonais. Installées parfois depuis la mi-novembre, de larges décorations et guirlandes lumineuses s’entrelacent autour des arbres bordant les rues d’une lumière chaleureuse venant s’ajouter au ballet nocturne des devantures de magasins et des publicités orange, roses et vertes. Un arc de LED bleues relie les arrêts de bus de chaque côté de la route, contrastant avec les feux arrière des automobiles. Je m’arrête pour manger un okonomiyaki, pancake au chou, souvent accompagné de fruits de mer ou de viande de porc, de mayonnaise et de bonite séchée, râpée si finement que ses minces copeaux entrent dans une danse caractéristique sous l'effet de la vapeur.

Je prends le temps d’errer et de me perdre avant de rentrer, retenant des rues leurs lumières et la fine bruine commençant à s’étendre dans la nuit, couvrant les lampadaires d’un halo tremblotant.

Il se fait tard, je rentre à l’hôtel.

 

1 Jocelyn Bouquillard, Le Tôkaidô de Hiroshige, Paris, Bibliothèque de l’Image, 2007, Le fleuve Abe, p. 40

2 Nicolas Bouvier, Chronique Japonaise, Saint-Amand-Montrond, Payot & Rivages, 2001, p. 124

 

 

Nous vous recommandons
2021-03-29 09_22_19-Wotan Jhelil - L'homme qui marche _ lepetitjournal.com_

Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
0 Commentaire (s) Réagir