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XV. TOYOKAWA – Hamamatsu (Aichi) (1) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 26/06/2021 à 00:12 | Mis à jour le 26/06/2021 à 00:12
champs au Japon

Il est 6 ou 7 heures. Les ouvriers embauchent déjà. Très prévenants, ils me laissent dormir encore un peu et ranger mes affaires. Vers 8 heures, un homme en costume un peu trop grand pour lui s’approche d’un pas mal assuré. Voyant que je suis prêt à partir, il me salue et retourne à ses occupations.

SUR LE CHEMIN DES ÉCOLIERS

Dehors l’orage a cessé. Les quelques flaques sur le chemin reflètent en d’éblouissantes nappes humides le soleil, de retour pour accompagner mes pas. Je croise de nombreux écoliers partant pour l’école en groupe de dix ou vingt rangés plus ou moins par uniformes, tous équipés des très connus randoseru rouges, sacs de cours en cuir au rabat arrondi parfaitement reconnaissable. Je remarque assez peu de parents, les accompagnateurs des plus petits étant souvent des écoliers de classes supérieures, distinguables, en plus de leur taille, par un foulard de couleur différente. Certains préfèrent traîner hors du groupe, seuls ou en plus petit nombre, mais tous se rendent au même endroit avec un entrain variable d’un enfant à l’autre.

Les sacs-poubelles, jusque-là invisibles, s’entassent dans une cage en métal orange pâle d’environ un mètre sur deux. Seuls les résidents du quartier assignés à ce point de collecte des ordures ménagères et les éboueurs en possèdent les clés, et c’est réglés comme des horloges que les Japonais se débarrassent de leurs déchets, accumulés parfois pendant près d’un mois selon le type de poubelle. Très consciencieuses dans le tri et le nettoyage, la plupart des compagnies de ramassage exigent des sacs étiquetés au nom des habitants parfaitement en ordre. En tant que voyageur, je n’ai bien sûr pas accès à ces containers et les poubelles dans les rues sont rares, voire inexistantes. Toutefois je trouve de quoi vider mes poches régulièrement dans les bennes disponibles de chaque kombini, moins regardant sur le contenu des dépôts.

Champ japonais

LES TOPOGRAPHES

Profitant de la chaleur, je m’installe à l’entrée d’un 7-Eleven pour petit-déjeuner. Intrigué par mon sac et mon physique occidental, trois hommes en tenue de chantier m’interpellent pour entamer la conversation :

« Vous marchez jusqu’où comme ça ?

–  Jusqu’au mont Fuji, depuis Ômihachiman. J’en serai bientôt à la moitié de mon voyage !

–  C’est si loin ! Ômihachiman ? C'est dans quel coin ?

–  C’est une petite ville en bordure du lac Biwa, dans la préfecture de Shiga.

–  Ben dites donc ! Vous n’êtes pas fatigué ?

–  Oh si ! Et je commence à sérieusement vouloir me laver aussi.

–  Comme nous, déjà le matin mais, avec ce soleil et cette tenue, j’ai déjà l’impression d’être sale…

–  Qu’est-ce que vous faites ? Vous transportez cet espèce d’énorme pied à niveau : c’est un appareil de mesure ?

–  Bien vu, nous sommes des topographes en urbanisme. La mairie nous a demandé de faire de nouveaux plans pour commencer des travaux dans le quartier. Et toi… Tu es Français ? Qu’est-ce que tu fais au Japon ?

–  J’ai travaillé quelque temps sur Ômihachiman, et maintenant que j’ai terminé me voilà sur les routes. J’ai toujours voulu explorer le Japon. Et vous, êtes-vous déjà allés en France ?

–  La France !? Non, et je n’irai jamais, ça fait trop peur : avec tous ces attentats, ces terroristes musulmans, toutes ces émeutes dans les rues ! Excuse-moi mais ton pays a l’air assez dangereux de mon point de vue…

Il est vrai qu’il règne au Japon un sentiment de sécurité et de paix que je n’avais vécu nulle part ailleurs – exception faite de l’Islande et de sa densité de population septième dernière au classement mondial. À ses yeux, le monde entier serait à juste titre plus dangereux que chez lui.

–  Moi j’y suis déjà allé, c’était très chouette. »

L’un des collègues de mon interlocuteur, apportant un peu de nuance dans les propos de son ami, commence alors à me parler de son voyage à Marseille et à Nice, et les trois hommes retournent à leurs calculs en continuant cette conversation entre eux, me souhaitant bon courage pour la suite.

DES LIÈVRES ÉCRASÉS

Les parcelles de culture striées de sillons terreux, d’un vert acidulé par endroits, et les serres agricoles à l’armature métallique sur fond montagneux tracent le paysage de ma route, m’amenant doucement à la sortie de la métropole d’Aichi, en périphérie de Toyohashi. Seules quelques installations parsèment mon parcours : une laverie à la façade jaune décorée de quelques ratons laveurs saluant les usagers de la main, un terrain de football en fausse pelouse aux lignes colorées séparé du monde extérieur par un haut filet vert, un verger de plaqueminiers nus pour l’hiver… Rien de plus à mon souvenir, la ville se faisant continuellement plus discrète.

bord de route au Japon

Au bord d’un chemin de campagne, au béton rugueux grignoté par les champs, quelques panneaux solaires emmagasinent les dernières ressources énergétiques de l’année, protégés par un enclos grillagé d’une quarantaine de centimètres de hauteur, non loin d’un centre commercial et d’un restaurant peu fréquentés à cette heure. Un câble de soutien métallique au coin de la route principale disparaît dans une base en caoutchouc isolant rayée de jaune et de noir. Une série de pylônes marquent la présence d’une route plus importante rejoignant cette allée quelques centaines de mètres plus loin, derrière une terrasse herbeuse cachant l’arc blanc d’un pont et le pied d’une colline aux arbres aux couleurs affadies. Le ciel, d’un bleu humide clairsemé de quelques nuages, déteint sur les montagnes découpant l’horizon en une ligne tremblante. À mes pieds, séparés de quelques dizaines de mètres, deux lièvres morts gisent sur le bord de la chaussée, fauchés la nuit dernière par des monstres de métal aux yeux perçants. L’un d’eux, la hanche éclatée et sa fourrure dispersée atour de lui, semble avoir reçu la visite d’un opportuniste trop bien portant pour poursuivre son repas plus que nécessaire, l’abandonnant le regard vitreux.

COLLINE SANS TÊTE

Comme répondant à cette sinistre vision, j’observe l’agonie d’une colline. Au rythme des engins de forage et de démolition, la carrière de pierre s’étendant sur le flanc rasé de la colline creusée encore et toujours, réduisant au fil des années le dôme rocheux en un plateau parfaitement égalisé. Ainsi irrémédiablement modifiée, la colline me renvoie immanquablement à la scène du long-métrage d’animation Pompoko, d’Isao Takahata, dans lequel de gargantuesques engins de construction aplanissent en à peine quelques coups de pelles les reliefs sauvages encore intactes, sous le regard sceptique d’un immense bouddha, allongé sur son flanc tel un enfant contemplant la fourmilière en pleine action, l’image de ces quelques décennies contemporaines depuis lesquelles tout change en s’accélérant 1. Dans la Sente étroite du bout du monde, Bashô s’interroge sur l’impermanence de ce qui nous paraît immuable et éternel : « Depuis les temps anciens nombreux sont les lieux illustres qui ont inspiré les poètes, et dont nous parle la tradition ; cependant des montagnes se sont écroulées, des rivières se sont formées, des routes ont changé de tracé, des pierres ont été enterrées et sont cachées dans la terre, des arbres ont vieilli et font place à des arbres jeunes, de sorte que, les temps étant changés et les âges révolus, les vestiges en sont toujours incertains… »2

 

Hier encore solidement levée,

elle représentait alors toute l'inaccessibilité du monde.

Elle était là, sauvage, hostile,

depuis plusieurs éternités.

Mais voici qu'en quelques heures,

déjà, le ciel s'éloignait.

 

MANKO DANS LE TUNNEL

J’entre dans les quelques centaines de mètres au cœur des montagnes me séparant de la prochaine préfecture. Le tunnel est tagué d’une multitude de signatures diverses et d’autres symboles circulaires barrés verticalement, ornés symétriquement de trois petits traits sur les côtés ; il s’agit d'une représentation stylisée de la vulve. Très répandue, souvent associée au terme manko désignant crûment le sexe féminin, c’est donc naturellement que ce terme et cette marque seront récupérés et d’usage courant auprès de certains groupes défiant l’autorité, désignés voyous ou activistes politiques, notamment féministes.

panneau mandarines au Japon

Je sors rapidement de ce tunnel de taille modeste, pressé de retrouver la lumière du jour. Un panneau publicitaire de bienvenue représentant un monticule de mandarines m’attend sur le trottoir, dévoilant alors un préau au toit stylisé aux formes du mont Fuji, la limite orientale de la préfecture. Un homme en uniforme bleu tente de brancher son tuyau à une arrivée d’eau. Je m’assieds pour boire un peu, contemplant devant moi l’étendue des vertes vallées du Shizuoka.

 

1 Isao Takahata (réal), Pompoko, Japon, 1994

2 Matsuo Bashô, Journaux de Voyage, trad. René Sieffert, Lagrasse, Verdier, 2016, « La Sente étroite du bout du monde », p. 84

2021-03-29 09_22_19-Wotan Jhelil - L'homme qui marche _ lepetitjournal.com_

Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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