😊, ❤️, 😂. Trois petits dessins, parfois un message entier. On les glisse dans un SMS, un WhatsApp ou un mail sans même y penser. Un sourire pour adoucir une phrase, un cœur pour dire merci, des larmes de rire pour signaler que l’on plaisante. Et parfois, un seul emoji suffit là où trois lignes auraient été nécessaires. Le plus amusant dans cette histoire, c’est que le mot que nous employons tous aujourd’hui vient du japonais. Emoji, en japonais 絵文字, signifie littéralement "caractère-image". Et contrairement à une idée assez répandue, le mot n’a rien à voir avec emotion.


Emoji : un « caractère-image » japonais
Le mot est formé de 絵 (e), qui signifie " image " ou "dessin", et de 文字 (moji), "caractère" ou "signe écrit". Un emoji est donc, au sens littéral, une image qui fonctionne comme un caractère.
Dans L’Empire des signes, paru en 1970, Roland Barthes raconte le Japon à travers les signes qui l’entourent. Il observe bien sûr les caractères et l’écriture, mais aussi une façon de saluer, de servir un repas, de disposer un objet ou de se tenir face à quelqu’un.
Autrement dit, au Japon, les gestes et les choses peuvent eux aussi "parler".
Barthes ne pouvait évidemment pas imaginer les emojis. Mais cette idée permet de regarder autrement ces petits dessins que nous ajoutons aujourd’hui à nos messages :
les emoji, eux aussi font passer un sens sans utiliser de mots.
Les premiers emojis sont nés au Japon
Il faut remonter à 1999, bien avant les smartphones et les claviers remplis de petits visages jaunes.
Cette année-là, Shigetaka Kurita, alors employé chez l’opérateur japonais NTT DoCoMo, dessine une série de 176 pictogrammes destinés au service mobile i-mode. Ils sont minuscules - 12 × 12 pixels - et franchement rudimentaires comparés aux emojis actuels.
Mais l’idée est là : faire passer quelque chose que les mots seuls ne disent pas facilement.
Un ☀️ peut indiquer le beau temps. Un ❤️ peut donner une autre couleur à une phrase. Un 😄 permet de signaler que l’on plaisante. Sur un petit écran de téléphone, où chaque caractère compte, ces images ont une utilité très concrète.
Et les premiers emojis portent forcément la marque de leur époque et de leur pays. On y trouve notamment des références qui nous paraissent aujourd’hui familières : 🍙 l’onigiri, 🍣 le sushi, 🍜 les nouilles, 🗻 le mont Fuji ou encore ♨️ les sources thermales.
À l’époque, personne ne parle encore d’un futur langage universel. Il s’agit simplement d’améliorer les messages que l’on s’envoie sur les téléphones japonais.
Un emoji ne veut pas toujours dire ce que l’on croit
Même emoji, autre lecture.
🙏 évoque spontanément la prière en France, alors qu’au Japon il peut aussi servir à remercier ou à formuler une demande. Et le très banal 👌 n’est pas plus universel : en France, il peut signifier « zéro » ; au Japon, il peut évoquer l’argent, tandis qu’en Occident il est généralement compris comme « OK ».
Derrière ces petits symboles se cachent donc parfois des gestes et des codes culturels très différents.
Des kanji aux emojis : attention au raccourci
Alors, les emojis seraient-ils les héritiers des kanji ? Pas vraiment.
Les deux histoires sont très différentes. Les kanji viennent des caractères chinois et leur évolution s’étend sur des siècles. Certains caractères chinois très anciens avaient cependant une origine graphique : ils représentaient à l’origine, de façon plus ou moins stylisée, des objets ou des êtres.
La comparaison est donc tentante, mais elle s’arrête là. Les emojis ne descendent pas des kanji.
Il existe pourtant une ressemblance amusante : dans les deux cas, le signe graphique participe directement à la construction du sens. Une forme, un dessin, un caractère n’est pas seulement là pour décorer. Il transmet quelque chose.

Quand l’écriture numérique remet des images dans nos phrases
Il y a peut-être quelque chose de particulièrement intéressant dans cette histoire.
Pendant des siècles, l’écriture a progressivement éloigné le signe de l’image. Un caractère devient plus abstrait, plus conventionnel, plus rapide à lire. Avec les messages numériques, nous faisons presque le mouvement inverse : nous remettons des images au milieu des mots.
Aujourd’hui, personne ne trouve étrange d’écrire « Merci 😊 » ou « À demain ❤️ ». Nous sommes même capables de comprendre une intention entière avec un simple 😂.
Le Japon n’a donc pas inventé les images dans l’écriture. Il a en revanche donné naissance au mot et, surtout, à l’une des premières formes populaires de cette écriture hybride que nous utilisons désormais quotidiennement.
De l’絵文字 ("caractère-image") des premiers téléphones japonais aux petits visages que nous envoyons aujourd’hui à l’autre bout du monde, l’idée tient finalement en quelques pixels : mettre une image là où les mots ne suffisent pas toujours.
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