

À une centaine de kilomètres au sud de Tokyo, une petite île volcanique cultive un secret bien gardé des voyageurs de passage au Japon : trois millions de camélias en fleurs, un volcan toujours actif, des sources chaudes onsen et une douceur de vivre. Le temps d’un article, laissons-la se raconter elle-même. Car ici, ce sont les camélias qui prennent la parole.
Izu-Ōshima fait partie des quelque 4 000 îles qui composent l’archipel japonais. Située à 108 kilomètres de Tokyo, elle est accessible en ferry ou en avion. Par temps clair, depuis les hauteurs du mont Mihara, le mont Fuji se devine même à l’horizon.

Trois millions de camélias pour 7 000 habitants
Nous sommes trois millions de camélias à cohabiter avec quelque 7 000 humains. Nous fleurissons de novembre à avril, lorsque Tokyo grelotte encore sous les températures hivernales. Sur les « montagnes de camélias », tsubakiyama, le soir, loin du bruit de la mer, vous n’entendrez parfois qu’une seule chose : le bruit discret de nos fleurs qui tombent.
Rouges, blanches ou roses, nous avons fini par devenir l’une des signatures de l’île. Notre beauté a même valu à l’Ōshima Park, au nord de l’île, d’être reconnu en 2016 comme « International Camellia Garden of Excellence » par l’International Camellia Society.
Et puis il y a notre trisaïeul, le Senju-tsubaki, un camélia âgé de près de 300 ans. Il pousse près du port d’Okada, dans le quartier de Naenohira, sur les hauteurs d’Oshima. Rendez-lui visite. Vous pourrez également faire un détour par le sanctuaire Hajikama-jinja, que nous entourons de notre forêt de cèdres.

Le camélia, une fleur qui traverse les siècles
Au pays du Soleil-Levant, nous inspirons les écrivains, les poètes et les artistes depuis des siècles. Dans le Kojiki (Chronique des choses anciennes, 712) comme dans le Man'yōshū (Recueil des dix mille feuilles, VIIIe siècle), nous sommes associées à la permanence, à la beauté et à la vitalité. Peut-être parce que notre feuillage reste vert toute l’année, même lorsque les autres arbres perdent leurs feuilles. Nous sommes arrivés en Europe beaucoup plus tard, à partir du XVIIe siècle, grâce aux voyages de botannistes.
Dans son roman La Papeterie Tsubaki, publié en 2016 aux éditions Picquier, Ito Ogawa fait d’ailleurs autant l’éloge de notre île que de nous-mêmes.

Elle rappelle combien nous sommes utiles aux habitants d’Izu-Ōshima. Nos racines profondes nous permettent notamment de résister aux typhons et de jouer un rôle de brise-vent. Et, sur l’île, presque rien de nous ne se perd :
- nos pétales servent à confectionner des confitures et des colorants ;
- nos feuilles enveloppent les tsubaki-mochi, des pâtisseries traditionnelles ;
- nos branches permettent de fabriquer du charbon de bois et nos cendres servent à émailler la poterie ;
- nos capsules, notre « fruit » botanique, renferment de grosses graines dont on extrait la précieuse huile de camélia. Cette huile accompagne depuis longtemps la cuisine et les soins de beauté. Les geisha, les maiko et les lutteurs de sumo l’utilisent notamment pour entretenir leurs cheveux.

Mihara, le volcan qui renaît de ses cendres
Mais ne vous y trompez pas : nous ne sommes pas les seules stars d’Izu-Ōshima.
Au centre de l’île se dresse le mont Mihara, 758 mètres d’altitude. Les habitants le surnomment Gojinka-sama, le « dieu du Feu ». Ses éruptions ont façonné l’île et continuent de rappeler que nous vivons sur un volcan actif.
Les cendres, o-hai, ne nous impressionnent guère. Nous savons renaître après les éruptions. La preuve : la jukai, la « mer d’arbres » qui recouvre certaines pentes du volcan, a repris vie après l’éruption de 1777. Deux siècles plus tard, la forêt est toujours là.
Un conseil toutefois : pour gravir le Mihara, mieux vaut être bien chaussé. Les roches magmatiques noires et les chemins de gravier peuvent être glissants. Une fois redescendu, rien de tel qu’un lait frais produit par les vaches de l’île pour reprendre des forces.
Puis vient l’heure de goûter aux spécialités locales.
Essayez par exemple l’ochazuke au kusaya : du riz, du kusaya - un poisson plongé dans une saumure fermentée, du nori - des algues, et du bubu arare - de petites billes de riz soufflé. Le tout est arrosé de thé vert. Une cuisine simple, locale, mais au caractère bien trempé.
Un onsen face à l’océan
Et lorsque la journée touche à sa fin, laissez votre corps se détendre dans la chaleur d’un onsen à ciel ouvert.
À Hamanoyu, l’un des bains de l’île, le regard peut vagabonder entre les vagues et la silhouette sombre du Mihara. Difficile d’imaginer que Tokyo, avec ses millions d’habitants et ses écrans lumineux, n’est qu’à quelques heures de là.

De la floraison hivernale aux cendres du Mihara, Izu-Ōshima cultive un étonnant art du contraste. Une île volcanique couverte de camélias, à portée de ferry de Tokyo, où l’on peut passer en quelques heures des néons de la capitale au silence d’une fleur qui tombe.
Et peut-être comprendre alors pourquoi les camélias tiennent tant à raconter leur histoire.
Dans tout le soir un seul bruit
celui de la chute
des blanches fleurs de camélia
Takakuwa Ranko (1726-1798, époque d’Edo)
Comment s'y rendre ?
Ferry depuis Tokyo ou Atama pour Izu-Ōshima
Hébergements : compter environ 70-80 hôtels, guesthouses, auberges...
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